11 - Révisions
Encore une fois, cet enquiquineur de train m’éloigne de toi. Quand je vous ai vus sur le quai et que nous nous envoyions tous des baisers au travers de la vitre, j’ai immédiatement pensé aux dessins des enfants accrochés dans ma chambre. Voir leurs petites bouilles pleines de larmes s’éloigner m’arrache toujours une bonne partie du cœur, l’autre partie du cœur est arrachée en voyant partir la tienne.
Ce week-end, bien que toujours trop court, a été génial, j’y repense en voyant les paysages se fondre dans la nuit.
Passer une bonne nuit le vendredi soir, lovée contre toi s’est révélé être un bonheur sans nom. Puis il y a eu cette sortie à cheval, Marceau en croupe derrière moi à l’allée, Agathe au retour, il n’est pas question de faire des jaloux tu t’en doutes. Ces juments sont vraiment sympa et je pense déjà au calme qu’elles donneront à nos futures petites pensionnaires. J’ai hâte d’y être !
Et cette soirée crêpe que l’on s’est faite a été un vrai régal et un moment inoubliable ! C’est fou ce qu’un plat aussi simple peut apporter comme réconfort et rires dans une famille. Je revois encore le regard émerveillé d’Agathe et Marceau quand je leur ai fait saisir la poêle pour leur montrer le geste et les faire sauter ensemble ! Même si les appareils de table s’avèrent plus pratiques, cette manière à l’ancienne a quelque chose de plus fort émotionnellement ! Il y a aussi toujours cette bonne odeur, surtout quand on rajoute du rhum pour les sucrées, ça emplit toute la pièce c’est un vrai délice. Il ne nous manquait plus qu’un groupe de folk breton dans la baraque et on était au festnoz.
Cette parenthèse bénie est passée, mais je garde en tête que la prochaine fois, je rentre pour deux semaines de vacances. Je suis tellement pressée d’y arriver, tu ne peux pas t’imaginer. Ou si, vu que tu vis la même chose de ton côté.
J’en reviens à la raison pour laquelle j’ai été libérée plus tôt de mes obligations vendredi, je crois que je ne te l’ai pas expliqué. Ça n’a pas été un hasard, il n’y avait que deux cours ce jour-là et vraiment mal placés : le premier à huit heures le matin et le dernier en fin d’après-midi. De qui se moque-t-on ? On s’est ligués à quelques-uns qui habitent loin, on a étudié la chose et on a directement demandé aux profs s’ils avaient des possibilités à d’autres moments. Je te le dis en mille, en réalité, le déplacement les arrangeait : ils n’avaient que ça dans leur planning ce jour-là. Je crois qu’en voyant cette gestion de l’emploi du temps Tartif aurait baffé la pauvre dame qui s’en occupe. Je regrette que l’on n’ait pas pensé à demander plus tôt !
Pour finir sur cette affaire, la donne est désormais complètement redistribuée et j’envisage de rentrer à la maison chaque semaine. Ainsi, toute la journée, je pourrais bosser mes leçons dans le train et le soir je dormirais dans tes bras. Ce serait un bon plan non ? Seul souci : prendre le train le dimanche soir est fatiguant, le lundi matin, je suis toujours crevée quand je rentre. Il faut que j’arrive à jouer la marmotte pendant le transport. Avec l’habitude, j’y arriverai certainement.
Pour changer de sujet, et reprendre ce que tu disais dans ton dernier texte : je ne vais pas m’appesantir sur tes deux premiers mois difficiles à l’université. Je veux juste te répondre que je te comprends. Tu n’avais plus aucun repère, aucun contrôle, alors tu t’es laissée entraîner. Ces choses-là doivent arriver à beaucoup d’étudiants loin de leur famille. Je suis sûre qu’il y en a qui se laissent guider sur des chemins bien plus dangereux. C’est pour cette raison que nous organiserons toujours le travail de nos pensionnaires, aucune ne sera mise de côté, elles s’entraideront ;
Je me suis bien épanchée sur le présent et je suis prête à reprendre notre histoire. On en était au moment où je t’ai engueulée parce que tu ne foutais rien. Un bon remontage de bretelle ne fait jamais de mal !
Les quelques jours qui ont suivi, tous les soirs, j’ai fait bosser ma Tour Eiffel pendant trois heures ; Le j’ai constaté le retard qu’elle avait pris… c’était assez catastrophique ! Mais nous n’avons pas baissé les bras et l’on a enchaîné les jours suivants. Le jeudi après-midi, je l’ai emmenée chez moi pour y passer l’après-midi. Je n’allais pas laisser chômer ma grande copine !
Comme j’étais à vélo et qu’elle n’en avait pas, j’ai décidé de marcher à côté de ma monture, la tenant par une main. Estelle tricotait comme elle pouvait sur ses hauts talons, il est clair qu’elle n’avait pas l’habitude de marcher vite. J’ai dû m’arrêter un paquet de fois parce que madame avait un caillou dans sa chaussure, parce que ceci et parce que cela. Il nous a donc fallu quarante minutes pour effectuer le trajet avant d’arriver à la ferme. La pauvre Estelle semblait exténuée.
En approchant de chez-moi, il fallait passer devant l’enclos des poules. En les voyant, je me souviens l’avoir vu reculer d’un mètre alors que l’une d’entre elle a voleté dans sa direction, c’est là qu’elle m’a avoué sa phobie de ces animaux. Pour la protéger, je me suis placée entre elle et ses potentielles agresseuses, puis on a franchi la porte de la maison. Une victoire ! Nous étions seules et j’ai désigné à mon amie les escaliers qui conduisent aux chambres. Arrivées en haut j’ai ouvert la mienne en lui indiquant l’entrée. Je l’ai vue hésiter, son regard s’est posée sur ma tapisserie rose, sur mes posters de girls groups de K-Pop et de J-Pop, puis sur ma petite collection de mangas.
— Je peux t’en prêter si tu veux.
Elle ne m’a pas répondu, toujours sur sa réserve habituelle. Je n’avais pas moyen de savoir si ça lui plaisait ou non, si quelque chose la dérangeait. Je suis entrée dans ma chambre derrière elle et je me suis avancée jusqu’à mon bureau. J’ai déposé mon sac à côté et je lui ai montré ma chaise pour qu’elle s’assoie pendant que j’allais en chercher une autre dans la salle à manger. Lorsque je suis revenue, je l’ai vu soulagée de pouvoir poser son popotin quelque part.
— Les talons hauts, c’est certainement bien à la ville, mais à la campagne…
Elle a haussé les sourcils :
— Depuis que j’ai l’âge d’en porter, mes pieds n’on jamais connu aucun autre type de chaussures. Tu crois que ce serait bien de changer ?
Je lui ai alors expliqué que si elle paraissait moins grande elle serait certainement moins remarquée, regardée, et qu’en plus elle pourrait marcher un peu partout sans se tordre une patte au moindre défaut de la route.
— Et fais comme tout le monde, mets des jeans !
Elle a alors acquiescé, nous irions un jour ou l’autre lui chercher des vêtements plus pratiques.
Je suis à nouveau descendue, j’ai cherché des savates appartenant à mon frère et je lui ai tendu.
— J’imagine qu’avec ta taille, tes pieds doivent être bien plus grands que les miens.
Elle les a enfilées et j’ai constaté immédiatement un soulagement sur son visage.
— Merci de prendre soin de moi, Charlotte. Je crois que sans toi je ne parviendrais à rien ici.
Nous nous sommes ensuite installées pour travailler, et c’était pati. En moins d’une semaine elle avait rattrapé beaucoup, mais il lui restait des lacunes. Nous nous sommes alors fait un plan de révision pour les vacances, nous serions au taquet pour les exams.
Au bout d’un moment elle s’est rendue aux toilettes. Une minute plus tard, son téléphone s’est mis à vibrer sur ma table. Inconsciemment mes yeux sont tombés dessus. C’était un message d’une certaine Marie-Angélique qui lui envoyait des cœurs et un je t’aime.
Je me suis dit que j’avais peut-être vu quelque chose que je n’aurais pas dû… Mon amie m’avait bien parlé de quelqu’un qui lui était cher et qu’elle avait laissé à Paris, elle n’avait pas apporté de précision. Je ne savais pas trop quoi en penser. J’avais imaginé qu’elle avait un mec, mais je découvrais à présent mon erreur.
Je me suis alors retournée en entendant du bruit derrière moi, elle revenait du petit coin. Mes yeux tombèrent sur elle, puis se dirigèrent sur son téléphone, remontèrent jusqu’à leur propriétaire… Elle prit connaissance du message et devint presque aussi rouge que moi quand je m’échauffe.
— Tu… Cette personne c’est…
Je me suis demandé en le disant de quel droit je posais cette question, mais toute gênée elle m’a répondu que c’était ce que je pensais ; Marie-Angélique était sa petite amie.
— Ça change quelque chose pour toi ? Notre amitié ?
De rouge, elle était devenue blanche comme un linge. L’angoisse se lisait dans son regard. Je me suis dépêchée de la rassurer mais, je n’ai pas pu masquer mon étonnement :
— Alors, donc tu aimes les filles, c’est ça ? Ou au moins une. C’est étrange, tu es la première que je connais, je crois… On ne s’imagine pas que quelqu’un comme toi… je veux dire, physiquement… Tu n’es pas du genre camionneuse !
Elle a alors hoché la tête d’un air pensif en s’asseyant.
— Je ne peux pas t’expliquer, je n’ai aucun moyen de te dire ce que je peux ressentir avec préicision. J’ai rencontré Marie-Angélique à la maternelle, nous avons toujours été très proches. Et, j’en sais rien, à l’adolescence, quand les hormones ont commencé à nous travailler, on nous nous sommes rendu compte que les garçons ne nous intéressaient aucunement et qu’on ressentait un truc entre nous. Ça a été assez naturel. Alors je ne sais pas si les autres lesbiennes ont des physiques masculins, mais… nous, pas du tout. On est des vraies filles jusqu’au bout des doigts de pieds.
Elle a alors débloqué son téléphone et m’a montré quelques-unes de leurs photos. Elles avaient l’air si mignonnes ensemble !
— Elle a plutôt l’air d’une petite princesse ta chérie effectivement ! Elle est pire que toi !
Touref me coupa en riant et me lâcha le mot Marquise, tout en rajoutant que Marie-Angélique était marquise et non princesse. Elle en avait l’air assez fière. Si j’avais porté un dentier, il serait probablement sorti de ma mâchoire pour se fracasser au sol. On était vraiment dans la haute !
En voyant ma tête elle a commencé à rire et je l’ai rejointe. Finalement rien n’avait réellement changé, qu’est-ce que son orientation sexuelle pouvait bien faire au fond ?
Lorsque nous nous sommes reprises, je l’ai vue chercher son courage.
— Alors toi, tu as ton Simon, donc. C’est étrange, tu n’en parles jamais, pourtant tu m’as dit qu’il habitait tout près, je ne le vois jamais… Je m’étonne aussi d’une chose, c’est que tu ne l’as pas embrassé avec effusion lorsqu’il nous est venu en aide à la Miotte. Il y a des soucis dans votre couple ?
Sa question m’a fait sursauter, mais qu’y avait-il d’étrange ? Je l’avais interrogée sans scrupules sur son intimité, je lui devais bien des réponses en échange. Je hochai de la tête tout en réfléchissant à ce que j’allais répondre à Estelle. Je lui ai alors donné l’explication habituelle. Nous étions meilleurs amis depuis toujours, comme elle avec Marie-Machin, mais un jour cet idiot a tout foutu en l’air en me demandant de sortir avec moi, je lui avais répondu oui, mais sans aucune envie.
Elle m’a alors regardé, elle a secoué la tête négativement.
— Et donc, tu ne te poses aucune question ? Pour une fois c’est moi qui vais te déranger. Est-ce que tu as déjà désiré un garçon ?
La réponse qui a fusé dans mes intestins était claire et négative. Jamais au grand jamais je n’avais désiré aucun homme. Et des femmes ? Mes souvenirs défilèrent et je revoyais des amies qui visitaient parfois des rêves parfois un peu tendancieux et dont je préférais ignorer les implications.
Le regard de Touref s’attarda sur les portraits de mes girls band. Je mis la main devant ma bouche. Et si… si elle avait su voir quelque chose en moi à laquelle je n’avais jamais fait gaffe ?
— Non, je… je n’ai jamais désiré un garçon, quel qu’il soit.
J’ai raclé ma gorge, ne sachant plus trop qui j’étais tout d’un coup. Estelle m’observait sans jugement. Je détournai le regard et sorti mes affaires de mécanique.
— Hum… et si l’on terminait le compte rendu de TP ?
La réponse n’était pas encore inscrite en moi, mais quelque part, tout au fond, je devais le savoir, ou commencer à m’en douter. Selon une forte probabilité, je devais être comme elle.

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