12 - Coup de foudre aux écuries

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Comme tous les jours je me suis occupé de nos juments, j’en ai profité pour les sortir chacune leur tour. Le froid s’installant, je préfère les mener par la longe, elles sont contentes de me voir et de sortir de leur enclos pour quelques instants. Quand je les regarde, je suis heureuse, déjà pour le plaisir de les côtoyer, mais aussi en pensant que nous avons sauvé de l’abattoir ces chevaux de course un peu âgés.

Chaque matin, je prends trois heures durant lesquelles je leur donne à manger, je nettoie leurs stalles, leur fait faire leur petit tour habituel, les brosse, leur fait toute leur toilette et m’occupe du matériel utilisé. Pour une fille de la ville, ce ne sont pas des activités ordinaires, mais j’apprécie tellement ces équidés que je ne compte pas mon temps. Dès que j’ai terminé avec elles, je pars chercher les enfants à la maternelle. Enfin, l’après-midi est arrivée. J’ai commencé à tracer les plans de la nouvelle écurie en pierre, cela prend doucement forme.

Curieusement, bien qu’il n’y ait rien d’informatique dans ces activités, si ce n’est l’utilisation d’un logiciel de DAO, je me sens dans mon élément.

Ce que je vais te dire te donnera certainement à sourire, mais j’ai prévu de prendre une brouette pour déplacer les pierres jusqu’à l’emplacement où elles seront utilisées. Peut-être vais-je trouver le courage de mettre mon plan à exécution ? Par contre, sois rassurée, je ne ferai pas de ciment pour construire le mur : je laisserai ton père s’en occuper. Ce n’est pas que je chérisse sa présence, mais il aime bien montrer qu’il nous aide. Je ne vais pas lui refuser ce petit plaisir qui m’arrange bien ! Il veut aussi construire le poulailler attenant, je suis moins pressée, comme tu peux l’imaginer.

Ces chargements de pierre que j’ai en projet te prouveront que contrairement au dernier souvenir que tu as partagé avec moi, la Parisienne est désormais capable de travailler avec ses mains et ne porte plus bien souvent de hauts talons ! Je ne suis plus Parisienne, et ça ne me gêne pas, comme n’indique pas la chanson de Marie-Paul Bel !

Quand j’y repense, tu ne m’as pas épargnée en ce qui concerne le travail manuel et je t’en remercie. Sans toi, je ne serais pas devenue celle que je suis aujourd’hui. Je ne m’imagine plus manger des petits fours dans un salon surchargé de dorures, le tout installée sur un canapé de velours ultra design et une coupe de champagne à la main.

J’en viens au sujet qui nous occupe et actionne ma machine à remonter le temps. Nous en étions au moment où ta pensée a effleuré l’idée que peut-être tu étais lesbienne. Inexorablement, nous prouverons que ce fait est indubitable.


Donc, après quelques heures de labeur, Charlotte a décidé que nous avions suffisamment travaillé et que j’avais le droit de me reposer. Elle m’offrit un tour de ferme.

Elle me tendit des bottes orange vif en caoutchouc que je passai gauchement, manquant de tomber au moins deux fois avant qu’elles soient à mes pieds. Je devais offrir la vue d’une demoiselle particulièrement distinguée avec ma robe anthracite.

En sortant dans la cour, elle prit soin de s’interposer entre les prédatrices à ailes et moi, puis elle me montra leur potager et me conduisit dans la grange. Il y avait là des balles de foin, des machines en tous genres auxquelles je ne connaissais rien. Et j’avoue que ce début de visite ne me passionna pas.

Elle me montra au loin un tracteur dans un champ, m’expliquant que c’était son frère Arthur, qui s’acharnait sur un coin de terrain que lui avait cédé leur père et qu’il transformait en bio. J’approuvai les idées du garçon, car personnellement, je ne me fournissais qu’en nourriture estampillée au label sans pesticides.

J’avais déjà vu les champs immenses entourant Paris, la plaine de champagne. Les champs de son père me semblaient plus petits, mais aussi et surtout, ils comportaient des variations de culture, les rendant beaucoup plus agréables à contempler. Je notai également que les parcelles, au lieu d’être plates et infinies à mourir d’ennui, recouvraient une surface vallonnée.

— Vous n’avez pas de vaches ?

Je vis Charlotte sourire.

— Tu crois que tous les agriculteurs en ont ?

— C’est ce que la télévision nous montre bien souvent !

Cancoi passa sa main dans ses cheveux blonds attachés en une queue de cheval approximative.

Elle me dit alors que la ferme voisine, celle de Simon, possédait des bovins, et qu’eux leur prêtent des champs en jachère pour faire brouter les animaux qui fertilisent le terrain. En échange, ils ont droit à quelques compensations. Entre autres une petite quantité de fromage non déclarée.

— Nous sommes maraîchers. Enfin, je veux dire, ils. Parce que je ne me compte pas vraiment dans le lot. Je suis étudiante maintenant !

Elle rit, toutes dents dehors, ses joues rondes, rosies par l’air frais de la campagne. À cet instant, je la trouvai jolie. Non pas une beauté synthétique comme celle des mannequins qui remplissent les journaux de mode, mais simplement belle de simplicité et d’authenticité. Elle rayonnait de bonheur.

Cancoi m’expliqua que lorsqu’une famille possède une exploitation agricole, chacun se sent plus ou moins concerné par le métier, il y a quelque chose de familial. Dès le plus jeune âge, les enfants participent de près ou de loin au travail des champs. Mais depuis que Charlotte était entrée à l’UTBM, elle ne se considérait plus tout à fait dans l’affaire familiale.

— Je ne sais pas si je le regrette ou non mais c’est comme ça, conclut-elle. Je donne quand même tous les jours à manger à mes poules.

Je regardai l’enclos avec une pointe d’angoisse. C’est alors qu’elle avisa un autre bâtiment, assez grand, comportant une avancée abritée. Elle me fit signe de la suivre, le sourire aux lèvres. Je ne savais pas ce qui m’attendait. Elle ouvrit la porte. À l’intérieur, une grande mangeoire me faisais face, une odeur tenace, profondément animale, vint titiller mes narines. Je levai la tête et dans un très large box, quatre chevaux se côtoyaient.

— À cette époque de l’année ils sont déjà rentrés.

Mon amie ne cachait pas son plaisir de me les montrer. J’avançai prudemment, Charlotte ouvrit la porte et me dis qu’il ne fallait pas avoir peur.

— Elles sont gentilles les filles.

Je m’approchai et un grand cheval s’avança et frotta la tête sur mon épaule. Je serrai mes bras autour de son cou, les larmes aux yeux, remplie de bonheur. Je n’en avais jamais approché un vrai et c’était un rêve depuis longtemps. L’animal était chaud et doux, cette jument n’avait pas eu peur de moi, je n’avais pas eu peur d’elle il s’était passé quelque chose d’extraordinaire.

Charlotte posa une pomme dans ma main. D’après elle, il ne fallait la lui donner en gardant la main à plat pour ne pas se faire croquer les doigts. Je tendis alors la main en direction de la bouche de l’animal qui s’en régala. Je sentis l’humidité de sa langue passer sur ma paume. Si je ne m’étais pas retenue, je me serais mise à rire comme si ç’avait été des chatouilles.

— Nous n’avons pas de vaches, mais quatre juments, oui ! Celle-ci s’appelle Duchesse. Tu vois, tu montes en hiérarchie, d’abord la marquise…

Je ris simplement à sa blague comme je n’aurais pas fait avant. Charlotte avait un don pour déstresser les gens. Elle s’occupa ensuite de donner une friandise à chaque animal : pomme, carotte, selon les préférences de chacune. Elle me montra ensuite comment brosser Duchesse. Même si la jument avait déjà reçu les soins nécessaires ce jour-là, elle sut me montrer qu’elle était heureuse que je m’occupe d’elle par des renâclements qui me semblaient positifs.

— Ta fiancée va être jalouse, me taquina mon amie.

Je sentis un sourire m’étirer le visage, ce moment, cette parenthèse avec Duchesse m’avait procuré un bien extraordinaire. Je n’aurais pas voulu la laisser, mais nous ne pouvions pas rester là éternellement. Lorsque je me retirai, elle partit rejoindre ses congénères sans insister.

Lorsque nous sortîmes des écuries, le soleil était couché, une voiture était garée devant la porte du corps de ferme, Charlotte m’invita à entrer avec elle. Une femme à l’allure semblable à celle de mon amie — si elle avait eu un certain nombre d’années supplémentaires — manifesta son étonnement en me voyant. Charlotte me présenta alors.

— Enchantée Estelle, moi c’est Louise. Je suis heureuse que ma fille ait trouvé une camarade. Vous restez manger ici ce soir, naturellement !

L’accueil était chaleureux, le sourire aimable et ce n’était pas une question, ce qui impliquait qu’on ne me laissait probablement pas le choix.

— Je te ramène en voiture après !

Charlotte tentait de me rassurer sur un point auquel je n’avais même pas pensé, mais sa phrase fit pencher ma balance vers l’acceptation.

Cancoi m’attira ensuite sur un canapé en face duquel trônait une modeste télévision et me proposa un film. Droite dans les savates de son frère, je m’assis dans les coussins trop mous. Sa mère prit une chaise et s’installa à côté. Si j’avais su, j’aurais fait pareil, mais c’était trop tard.

Quelques minutes plus tard la porte d’entrée claqua, un jeune homme au visage rougeaud entrait dans la salle, se dirigeant tout droit vers la salle d’eau que j’avais utilisée plus tôt dans la journée. Il n’avait même pas remarqué ma présence. Charlotte m’indiqua d’une phrase que c’était son frère qui revenait des champs.

Il fut secondé dix minutes plus tard par un autre personnage plus âgé qui n’aurait pas pu renier son fils, tant la ressemblance semblait évidente. Je pensai que je devais être transparente, car il ne tourna même pas la tête de mon côté. Il poussa un juron lorsqu’il actionna la porte des toilettes qui résista.

— Tu peux pas attendre deux minutes ?

Les deux hommes finirent par échanger leur place et Arthur se dirigea vers le canapé, il remarqua alors seulement une présence étrangère. Charlotte se précipita pour me présenter, et lorsqu’elle vit les yeux de son frère me détailler avec trop d’attention, elle rajouta que j’étais en couple.

Arthur devint plus rouge qu’il ne l’avait été au départ, et sembla attiré tout à coup par la télévision.

— B’jour m’dame.

Puis, sans autre forme de procès, il se laissa aller à côté de sa sœur dans le canapé. Le père finit lui aussi par revenir dans la salle commune et découvrit ma présence. Je ne compris pas tout de suite quel pouvait être le sens de son regard étonné, jusqu’à ce qu’il ouvre la bouche.

— Eh ben, on dirait que vous n’êtes pas d’chez nous, vous.

— Parle bien Stéphane, le repris Louise, c’est une amie de notre fille !

Je pensai alors qu’au moins, il y avait une deuxième personne civilisée dans cette maison en plus de Charlotte.

Stéphane nous laissa pour grimper à l’étage, et nous pûmes profiter du film. Louise se leva ensuite et se rendit aux fourneaux pour préparer à manger. Vers dix-neuf heures, Charlotte et son frère mirent la table. J’aurais aimé les aider, mais je ne savais pas où étaient placées les couverts et je restai telle une idiote à les observer.

Je tentai d’engager la conversation :

— Alors Arthur, tu te lances dans le bio, m’a dit ta sœur ?

Le jeune homme, à peine plus grand que moi, opina du chef.

— Pas facile de convaincre le paternel ! Il m’a laissé travailler sur une petite parcelle. Mais j’vais y arriver !

Charlotte secoua la tête et m’expliqua qu’il devait batailler pour faire avancer ses idées, et que l’étape suivante était de récupérer un deuxième morceau de terrain. La mère fit une moue en regardant au ciel. Je compris à demi-mot ce qu’elle devait supporter chaque jour.

Puis elle appela son mari au travers des escaliers. La deuxième armoire à glace descendit et, tandis que Louise s’excusait de me présenter un repas « à la bonne franquette », Stéphane s’installa à table en me désignant une place. Je m’assis le plus discrètement possible pendant que Cancoi s’installait à mon côté.

— Alors tu viens d’où gamine ?

Je supposai que la question de Stéphane s’adressait à moi, sa femme leva les yeux au ciel, Charlotte secoua la tête, Arthur soupira.

— Paris, fis-je d’une toute petite voix.

Le regard du questionneur me raconta qu’il n’aimait pas spécialement les gens issus de la capitale. Qu’aurais-je pu imaginer d’autre ? Quand on lit Pagnol, on comprend bien que les provinciaux nous voient comme des aristocrates condescendants. Ce que nous sommes parfois !

— J’ai des blagues sur les Parisiens !

Sa femme le mitrailla du regard, en déposant sur la table une cocotte minute remplies de pommes de terre avec leur peau.

— Tout le monde se sert directement, affirma-t-elle.

Puis elle alla chercher un plat de saucisses fumées, l’assiette tourna entre les convives mais je ne me servis pas.

— Ne te gêne pas, il y en a pour tout le monde, insista Louise.

— C’est que… je suis végétarienne ou au moins j’essaie.

Louise me rassura, elle comprenait, Stéphane me jeta un regard désapprobateur que je ne relevai pas. Arthur dit à son père que ça suffisait, que je faisais bien comme je voulais. Je cherchai en moi une idée pour m’en sortir.

Le silence était tombé sur la table, mais Cancoi eut une idée :

— Duchesse lui a fait un gros câlin dès qu’elle est entrée aux écuries, c’était incroyable !

Le regard de Stéphane changea du tout au tout.

— Les ch’vaux, affirma-t-il, savent reconnaître les bonnes personnes.

Je me risquai alors une remarque positive sur les pommes de terres. Celles-ci étaient issues de leur exploitation. Il commença alors à m’expliquer le soin qu’il apportait à ses cultures, et tenta d’entrer dans les détails jusqu’à ce que sa femme le coupe. Je vis Charlotte approuver mon idée d’un clin d’œil.

— Si tu veux un jour ou l’autre je te montrerai, gamine, mais là on prépare l’hiver et il n’y a pas grand-chose à observer.

Le fromage avec les pommes de terre était un mélange délicieux, je ne l’aurais jamais souçonné. Puis Charlotte mis dans mon assiette une sorte de pâte blanchâtre et coulante.

— Goûte tu verras !

J’en étalai sur une pomme de terre ouverte en deux et portai le tout à la bouche. C’était assez bon, ça ne ressemblait à aucun autre fromage. Charlotte tourna le pot pour que je voie inscrit « Cancoillotte ».

Elle rit, et je l’imitai, je savais maintenant ce que représentait son surnom.

— Celle-ci vient de la ferme de Simon, si tu veux je t’en donnerai pour faire goûter dans ta famille. C’est une des spécialités du coin les moins connues.

J’acceptai avec plaisir. J’imaginais déjà Marie-Angélique déguster ce fromage insolite. Cancoi m’expliquait qu’il était très peu gras, car fait avec du petit lait, transformé en metton issu de la fabrication des fromages.

Le repas du soir ne s’avéra pas aussi catastrophique que je le présageais au début. Lorsque Charlotte avait raconté que Duchesse m’avait fait un câlin, j’avais gagné définitivement l’amitié du père et du fils. À table, Stéphane se montra plutôt blagueur, sa femme le réfrénait dans ses élans, Charlotte et Arthur riaient de la situation.

Enfin, Cancoi me ramena à mon appart. Je la remerciai pour tout, le lendemain soir je rentrerais à Paris pour les vacances de la Toussaint.

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