13 - Halloween
Cette-fois-ci c’est fait ! Je suis dans le train du retour et je vais disposer de deux vraies semaines de vacances avec ma chérie et mes deux tornades ! Au début du trajet de retour, je me suis concentrée sur des exercices à faire pour la rentrée, mais après mon changement de train à Lyon j’en ai marre ! Je n’ai plus qu’une envie avant de te retrouver : te raconter mes exploits au jour d’Halloween précédant la semaine d’examens.
En parlant de cette fête, je pense déjà à celui des enfants cette année, aux costumes que l’on pourrait confectionner à Agathe et Marceau ! Pour la première année, même s’ils sont encore un peu petits, ils auront leur goûter spécial ! Tu m’as dit par messagerie, que tu as contacté les parents de ceux dont ils parlent le plus. On va faire un décor d’enfer. Au moins je pourrai rencontrer ceux que tu croises chaque jour à la sortie de maternelle !
Avant d’entrer dans le passé, je relis encore ton dernier message. Je ne sais pas comment tu vas le raconter, mais j’imagine que la cancoillotte avec des patates en robe des champs chez la marquise, ça a dû produire un effet spécial. J’attends de voir, et même, je vais être honnête j’en rigole d’avance !
Donc voilà, je me plonge dans cet Haloween d’il y a une bonne dizaine d’années, et tu vas voir, ça ne va pas être de la tarte, car figure-toi, j’avais décidé de vérifier que j’étais bien lesbienne. Comment ? Je te laisse le découvrir dans la suite.
Contrairement à notre habitude, j’avais eu l’idée que les chouilles entre filles et garçons soient séparées, afin de vérifier plus librement mon hypothèse à propos de mon orientation sexuelle. Simon avait fait une drôle de tête quand je lui ai dit qu’ils devraient faire une soirée entre mecs, mais quand mon frère lui avait fait miroiter qu’ainsi, ils pourraient se lâcher, ça l’a convaincu. Ils ont alors préparé leur propre événement dans la grange de mon ami et j’avais investi la nôtre. En ce qui concerne les invitations, j’avais ratissé large : les anciennes copines du lycée, celles du village, avec une invitation à emmener d’autres copines. Deux limites seulement : quarante places et une date butoir qui se trouvait être simplement l’avant-veille de l’événement horrifique.
Pour l’organisation, je m’étais inspirée de ce que font Azinc et Tartif. J’avais réquisitionné deux bonnes amies de Meroux : Audrey et Lucie. Afin d’avoir de la bouffe pas cher, j’avais proposé à mon père qu’on fasse du travail dans ses champs. Notre récolte rapide de cucurbitacées en tous genres lui avait permis d’économiser les gages d’un journalier. Les quelques potirons et patates récupérées en échange, nous ont permis de cuisiner une magnifique purée orange et des décors tout à fait appropriés.
On a aussi acheté des binouzes, gâteaux apéros, sirops de couleur rouge. On a fait un planteur gigantesque à l’orange sanguine. Bien sûr on a récupéré des objets en plastique à l’air dégueu pour que ça flotte dans le punch : des yeux, des bras coupés… Nous avions acheté le tout en grandes quantités, ce qui nous a permis de tirer les prix. Question animation, on avait aussi mis le paquet. Une dizaine de potes d’horizons différentes avaient installé dans la forêt proche le petit parcours de la peur qui se finirait dans la grange.
Pour une quarantaine d’invitées, le staff m’avait semblé tout à fait suffisant. À savoir que côté cuisine, le plus gros de l’effort avait été sur le creusage des diverses courges.
Est alors arrivé le moment attendu. Les voitures se succédaient devant chez moi, déposant vampires, sorcières, momies, zombies et tout un tas d’autres monstres aux bouilles charmantes.
Audrey, devant une table à l’entrée, faisait casquer les terreurs pendant que Lucie et moi, munies d’une louche, leur servions leur premier verre de la soirée. J’y ajoutais bien évidemment mon plus grand sourire en cadeau.
Après un dernier pochon versé, je me suis posée quelques instants dans un coin, histoire de faire le point sur mes premières impressions. Je ne pouvais nier que je trouvais beaucoup de demoiselles jolies, mais de là à être attirée par l’une ou par l’autre, il y avait un fossé. Surtout que nombre d’entre elles étaient de vieilles connaissances. Il était hors de question que je me mette à flirter avec mes meilleures potes ! Donc première partie du test, à moitié validée, je dirais.
La nuit était tombée, et le parcours de l’horreur allait débuter. Fée carabosse en personne, je me suis improvisée maîtresse de cérémonie devant un chapeau qui contenait de petits billets avec tous les noms. Je les tirais quatre par quatre, formant des groupes de filles qui partaient ensuite risquer leur vie dans les bois. L’excursion durait une trentaine de minutes et il fallait espacer chaque départ. J’avais un peu triché. Pour ne pas tomber sur mes connaissances, j’avais fourré dans ma poche, trois noms de pures inconnues. Je les sortirais à la fin, histoire de m’immiscer dans leur groupe.
Alors que tout le monde avait quitté la grange, j’annonçai les trois dernières : Julia, Mélanie, Léa, ainsi que… ben moi-même vu qu’il n’y avait plus personne ! Je me suis approchée de mes camarades de jeu. Une vampire aux yeux profonds et à la peau brune répondait au doux prénom de Julia, une jolie fée blonde qui avait dû se tromper de soirée, à moins de chercher à se faire dévorer, se présenta comme étant Léa. Enfin, une sorcière rousse aux longs cheveux fins, à la peau délicate, aux taches de rousseurs si mignonnement réparties, aux doux yeux bleus, aux… Oui d’accord, si j’avais trouvé Julia craquante, Léa plutôt jolie mais sans plus, mais Mélanie avait provoqué en moi un effet dévastateur.
Premier bon point, ma théorie commençait à se confirmer sérieusement. Je me demande comment je n’ai pas pu m’en apercevoir plus tôt. Certainement une forme de déni, et ce soir-là, il faut dire que j’avais vraiment décidé d’explorer mes sensations à ce sujet. Tout ça devait jouer dans le fait que mes yeux, en tombant sur Mélanie, ont eu du mal à s’en décrocher.
On a quitté la grange. Ça peut paraître étrange, mais je n’avais pas cherché à savoir ce que les copines nous avaient préparé comme blagues dans la forêt. Je ne peux quand même pas tricher tout le temps ! Tout en s’approchant de la lisière du bois, on a remarqué un panneau éclairé qui nous indiquait le début du parcours. Il y était indiqué : « suivez le fil ». On a tendu chacune notre main et trouvé la corde qui nous conduirait à l’effroi !
Sur le chemin nous devisions sur le fait que nous n’avions absolument pas peur de ce qui allait se produire une fois engagées au milieu des pièges. Je commençais à vouloir faire la maligne en disant que de toutes manières je savais bien qui s’occupait de nous faire peur et que ces lieux, je les connaissais par cœur. Je voulais en fait me rassurer autant que les autres car, pratiqué de nuit sans lumière autorisée, l’endroit ne laissait aucune de nous complètement indifférente. Cela s’est confirmé dans les minutes suivantes lorsque plus personne ne mouftait. En avançant, je voyais devant moi leurs ombres distinctives, surtout le grand chapeau de Mélanie et la cape de Vampire que portait Julia.
Tout à coup, plus de fil. Mélanie fit quelques pas en avant, tenant le bras de Julia. Pourquoi ne m’avait-elle pas choisie ? Pas de chance !
— Mince, s’écria la vampire, si ça se trouve le fil a été coupé par l’équipe précédente, j’espère que tu connais bien le chemin Charlotte !
C’est alors que je sentis un petit bras timide s’accrocher au mien. Quelque chose de fin toucha mon dos, certainement le fil de fer qui servait d’armature aux ailes de la petite fée. Je me tournai vers elle pour la rassurer quand j’entendis un cri provenant de notre vampire. Léa se cristallisa autour de mon bras… et j’ai trouvé ça plutôt mignon.
— C’est rien, ils ont tendu des toiles d’araignées pour qu’on se prenne dedans ! finit par comprendre la suceuse de sang.
Au mot Araignée, Léa s’accrocha encore plus. Cette idée d’être protectrice envers elle ne me déplaisait absolument pas. Cette pauvre petite fée perdue au milieu des monstruosités m’attendrissait. Elle sursauta en voyant au sol des formes arachnéennes luire dans le noir. Je lui murmurai de ne pas s’inquiéter, que tout allait bien, que c’était des jouets en plastiques.
Une fois débarrassées des toiles, il nous fallait retrouver notre fil ! Julia et Mélanie sont parties à tâtons d’un côté, dans l’idée de faire le tour de ce qui semblait être un carrefour, quant à moi et ma fée, nous avons préféré suivre la piste luminescente des araignées de différentes tailles. Évidemment, le Petit Poucet avait bien travaillé et c’était nous qui étions sur le bon chemin.
Dix minutes de marche suivirent. Soudainement, des hurlements de douleur se firent entendre à notre gauche et au même moment surgissaient de la droite des cris de haine. Des lumières se sont projetées sur nous et nous nous sommes mises à courir. Et là des squelettes phosphorescents armées de haches ont commencé à nous poursuivre, probablement la faim au ventre et de mauvaises intentions. Quelques pas plus loin, j’ai tiré sur le bras de Léa pour qu’elle s’arrête. Le fou rire qui me prit l’a contaminé. Julia et Mélanie s’étaient arrêtés elles aussi, par contre elles s’étaient lâché le bras. Plus loin on entendait rire les squelettes !
Quelques minutes plus tard, le chemin s’infléchissait je voyais bien comment elles avaient pensé leur demi-tour. On commençait à papoter quand le nouveau piège se présenta : à quelques mètres on distinguait vaguement la forme d’un toit. En avançant on a touché pour voir ce que c’était. Une tente, j’avais parfaitement en tête qu’il n’y avait pas de constructions de ce côté-là.
— On ouvre ? a demandé Julia.
Je haussai les épaules et conclu qu’il faudrait bien, sinon on passerait à côté de l’attraction.
C’est Mélanie qui s’y colla. On s’est aventurées derrière elle. Sous nos pieds, il y avait quelque chose de mou. On a alors entendu les bruits de la fermeture éclair de la tente se refermer et une lumière s’est allumée, très forte. La vive clarté révéla sous nos pieds des boyaux dégoulinants de sang. Un cri a déchiré la nuit, suivi de rires terrifiants, et des bruits de tronçonneuse. Puis, nous avons vu des bras appuyer sur la tente, comme pour entrer. Nous étions sans conteste entourées par des puissances démoniaques, vu les ricanements !
Ça peut paraître bête, dit comme ça, mais sur le coup, c’était flippant. Puis j’ai imaginé les copines qui devaient bien s’amuser de l’autre côté, j’ai marché jusqu’à la sortie où j’ai ouvert l’entrée, Léa sur mes talons.
— Bravo les filles, dis-je en rigolant alors que Léa reprenait mon bras. C’est vraiment réussi !
Elles étaient sérieuses nos monstres, car personne n’a répondu, alors que j’imaginais facilement leurs rires étouffés. On a alors continué notre chemin, j’étais toujours bras-dessus bras-dessous avec Léa, mais l’ambiance avait changé, on rigolait de notre promenade et on s’émerveillait du beau boulot que les amies avaient fourni.
Quand nous sommes approchés de la grange, un grand feu éclairait l’entrée. Autour, celles qui étaient déjà arrivées, c’est-à-dire tout le monde sauf nous, dansaient comme les sorcières les soirs de sabbat ! On est arrivées et on s’est toutes prises par les épaules pour une ronde endiablée. J’ai fini par laisser mes trois camarades d’infortune, ou de fortune, pour me rendre aux cuisines.
— Tu t’en vas ? M’a demandé Léa.
Je lui expliquai que je devais servir la nourriture. Elle me suivit en me disant qu’elle venait aider. Une véritable fée du logis !
Quelques instants après, on s’afférait à remplir les assiettes avec quelques autres copines venues épauler les cuisinières. Dix minutes plus tard, tout le monde était servi et j’ai pris place, tout à fait heureuse, à côté de Léa. Désormais, je savais bien qu’une fille pouvait déclencher des battements de cœur qu’aucun garçon ne parviendrait à accélérer de cette façon. Je l’ai regardé et lui ai offert un sourire qu’elle m’a rendu.
Plus tard dans la soirée, on dansait au milieu des autres, mais on restait proches. Quand sont arrivées les chansons de mes groupes préférés de K-Pop, je la voyais se démener autant que moi. J’ai pris ça comme un signe, celui qu’on était peut-être faites l’une pour l’autre.
En fin de soirée… ou en début de matinée vu que la lumière du soleil mettait fin à la nuit, des sacs de couchages sont sortis d’un peu partout, dont le mien. Je me suis allongée près de Léa, et me suis endormie pleine de rêves aux couleurs guimauve.
Quelques heures plus tard, je me suis réveillée, plus de trace de fée autour de moi, de nombreux convives étaient partis. Un peu désabusée, je me suis dirigée vers la sortie de la grange, et là, je l’ai vue qui marchait dans ma direction, la main dans la main avec un pauvre type à qui elle faisait d’aussi grands sourires qu’à moi la veille au soir.
Elle est accourue vers moi et m’a passé les bras autour du cou.
— Je te présente Fulbert.
Ce n’était pas Fulbert le nom, mais c’est comme ça que je l’ai baptisé à postériori, un peu par hargne. J’ai appris plus tard qu’il était dans la soirée des garçons. Du coup, je ne sais plus comment il s’appelait. Pas grave, qu’il aille cramer en enfer celui-là !
— Je ne voulais pas partir sans te dire au revoir on a passé une soirée si chouette ! On se rappelle, hein Charlotte ?
Toujours est-il que je n’ai jamais revu Léa, mais je lui dois d’avoir passé un moment merveilleux, même si j’ai mis deux semaines à me remettre de cette déception. La semaine des médians m’a permis de penser à autre chose et a mis fin à mon désarroi.
Merci petite fée, grâce à toi, je sais que c’est le cœur des filles qui anime le mien.

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