14 - Home sweet home

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Je retiendrai longtemps le souvenir de ce goûter d’Halloween ! Je n’aurais jamais cru que dans les parents des petits que nos enfants côtoient se cacherait un couple d’homophobes.

Ce n’est pas extrêmement grave en ce qui me concerne, car ce ne sont pas des gens que je fréquente, du fait qu’ils ne descendent jamais de leur voiture. Ils lâchent leur petite Eva qui se débrouille ensuite pour rejoindre sa classe toute seule. Je suis surtout désolée pour elle et nos tornades, ils lui ont demandé de ne plus jouer avec les notres. Comme si nous étions porteuses une maladie mortelle et contagieuse ! Je vais demander à la maîtresse pour surveiller comment ça se passera entre eux à la rentrée.

J’ai eu peur que tu t’énerves et que tu les insultes, mais je suis contente que tu sois restée digne. Je suis fière de toi ma Charlotte, tu ne t’es pas abaissée à leur niveau quand cet homme désagréable nous a traitées d’abominations.

Heureusement, le reste de l’après-midi a été bon. Les deux autres couples de parents partagent les entrées et sorties de l’école avec moi chaque jour, et je crois qu’ils sont heureux de t’avoir rencontrée. D’ailleurs je suis contente d’avoir parlé avec les parents de Lucas. Puisque Léonce s’occupe de la catéchèse à la paroisse, j’en ai profité pour en apprendre un peu plus sur les programmes proposés. L’année prochaine, j’inscrirai nos tornades si tu veux bien. Je pourrais peut-être même me proposer comme catéchiste, il paraît que le curé est compréhensif.

Lorsque j’ai lu ton Halloween d’il y a dix ans, j’ai réalisé que si tu avais concrétisé quelque chose avec cette petite fée, nous n’en serions peut-être pas là aujourd’hui. Il est vrai que notre couple n’était pas encore à l’état d’embryon de projet, mais si ça avait marché avec elle, personne ne sait ce qui se serait produit ensuite. Malgré cela, je me suis sentie triste pour toi. La manière dont tu as appris qu’elle n’était pas seule a été brutale et si je l’avais su à l’époque, je t’aurais apporté mon soutien.

J’en reviens à mon expérience pendant les vacances d’alors, et puisque tu veux savoir comment les marquises mangent la cancoillotte, je vais te mettre au parfum.


Chaque matin, je passais mon temps en révisions et ensuite j’échangeais avec ma binôme, lui demandait des éclaircissements sur un point ou un autre. Ce n’est pas évident de rattraper deux mois en deux semaines, mais je m’acharnais. En milieu d’après midi, alors que le temps de travail était passé, je courrais retrouver Marie-Angélique et nous passions notre temps ensemble jusqu’au soir : promenades parisiennes, restaurants, cinémas, théâtres, opéras. Nous étions bien occupées.

Quelque part, j’avais toujours envié les jeunes qui fêtaient Halloween, puisqu’à la maison, nous il n’en était pas question : ma mère regardait cette fête païenne d’un mauvais œil et mon père n’en avait que faire. La Toussaint par contre était une fête importante chez nous. Ce jour-là, nous avions invité Marie-Angélique à manger. Depuis plusieurs jours, j’avais une idée en tête : pour l’apéritif, je préparerais de petites verrines à la cancoillotte, imaginant une revisite à l’instar des concurrents dans les émissions de concours culinaires dont ma mère raffolait.

Si je m’étais mise au végétarisme, il n’en était pas de même pour ma petite amie qui était carnivore. Alors, avant de quitter le territoire de Belfort, j’avais acheté de la saucisse de Montbéliard pour faire goûter les spécialités locales à ma nouvelle adresse. Une petite fierté pour moi ! J’avais demandé Marie-Angélique si elle voulait m’accompagner en cuisine ce soir-là. Elle avait refusé sous prétexte d’une soirée avec des gens qu’elle connaissait, sans plus de précision. Elle ne m’avait pas invitée pour autant.

J’investis alors la cuisine familiale et passai un tablier. Ma mère me regarda avec des yeux ronds, mon père lui fit remarquer les bienfaits d’une vie où je devais me débrouiller pour cuisiner et effectuer les travaux de ménage en plus de mon travail.

— Notre enfant devient adulte, responsable et indépendante, tu devrais t’en réjouir.

Il n’avait rien su de la vie que j’avais menée là-bas, mon alimentation discutable, mes nombreux écarts pour aider à l’AE, mes nuits trop courtes et mes notes déplorables. En réalité, à part le petit déjeuner, je ne cuisinais pratiquement pas, ne m’occupait que vaguement de garder une place propre pour manger. Quelle adulte responsable et indépendante !

N’ayant aucun sens pour l’organisation, je mis la cuisine sens-dessus-dessous afin de trouver le matériel nécessaire à la préparation que j’avais imaginée. Sans plan préalable, j’en oubliai la moitié.

Afin d’obtenir une nourriture digne d’un chef étoilé, je m’étais munie de ma tablette où je pourrais trouver des tutoriels. La verrine se présenterait ainsi : au fond, une rondelle de saucisse, puis un peu de purée, et enfin le fromage que j’avais sous trois saveurs différentes : ail, noix et vin jaune.

En premier lieu, j’attaquai la purée. Au passage, je m’écorchai le doigt à l’épluchage. Après un séjour à la salle de bains pour mettre un pansement, je terminai de déshabiller les pommes de terre. Ensuite, je fis des recherches pour déterminer le temps de cuisson, ainsi que la quantité d’eau à mettre au fond du cuiseur pression. J’effectuai la moyenne de ce que je trouvai sur le net. Je dus ouvrir tous les tiroirs avant de trouver le panier pour la cuisson vapeur… Au bout d’un certain temps, je parvins à fermer le couvercle et programmer vingt-huit minutes précises.

Avec une demi-heure d’attente, il n’était pas présomptueux de me lancer dans une deuxième tâche. Ainsi, après avoir trouvé une casserole de la bonne taille et m’être cognée la tête contre le coin d’une porte ouverte en me relevant, la mise en cuisson de la saucisse de Montbéliard s’est révélée simple. Je ne me suis même pas brûlée.

L’étape suivante consistait à broyer les pommes de terres avec un mixer. Je trouvai l’appareil et le mit en marche. Le vrombissement me fit sursauter, mais je tins bon. Aucune blessure, j’évitais l’hôpital. Je voulais que mes parents et surtout Marie-Angélique soient fiers de moi et je mis un point d’honneur à ne demander de l’aide à personne. Finalement, je parvins à mouliner les légumes.

C’est alors que je me rappelai qu’il fallait sortir les saucisses de l’eau bouillante. L’eau débordait et je dus me précipiter pour tout arrêter. Heureusement que nous n’avions pas une cuisine au gaz, car beaucoup d’eau avait coulé à côté de la casserole.

Avec un petit couteau je découpai des tranches que je charcutai afin qu’elles rentrent le plus proprement possible au fond des verrines. En plus d’être difficiles à enfoncer, les tranches de saucisses laissaient des traces disgracieuses sur le bord du verre. Il a été plus simple de poser de la purée par-dessus. Enfin, après avoir mis les pots de cancoillotte au micro-ondes, je la fis couler dessus. J’étais contente de moi. Il n’y aurait plus qu’à réchauffer mes petites surprises le lendemain avant l’apéritif. Je m’aperçus qu’il restait beaucoup de chaque ingrédient et, ne sachant quoi faire, je laissai tout en plan. Le lendemain, je ne manquai pas de me faire houspiller.

Cette nuit-là, je dormis parfaitement, fourbue par le travail en cuisine et heureuse d’avoir réalisé quelque chose par moi-même. Pendant ce temps, Charlotte rêvait à un petit amour blond avec des ailes diaphanes.


L’heure de midi sonnait enfin lorsque Marie-Angélique franchit les portes de notre salon. Mon père avait, pendant que Maman et moi participions à l’office de la Toussaint, mis une jolie table, fait cuire le rôti, ainsi que des galettes de lentilles qui m’étaient destinées pour remplacer la viande. Après avoir embrassé Marie-Angélique, je partis à la cuisine réchauffer mes verrines que j’amenai toute fière sur la table.

— Voilà !

Je déployai un grand sourire de contentement devant le travail accompli.

— C’est quoi ça ? C’est pas très coloré… Et on dirait que ça coule dedans.

Les compliments de ma chérie ne me ravirent pas tellement, je m’abstins de signaler que ces petits pots de verre étaient mon œuvre, que j’y avais passé une bonne partie de ma soirée et que je les avais confectionnés en pensant à elle, en imaginant comment j’allais la ravir.

Après avoir picoré quelques autres amuses-gueules qui garnissaient la table, elle se saisit d’une de mes préparations qu’elle commença à regarder sous tous les angles d’un air peu réjouit.

— Non mais sérieux, vous avez trouvé ça où, que je n’y aille pas ?

Sans le savoir, elle m’assassinait. Elle se saisit en fin de compte d’une petite cuillère, alors que je dégustais la mienne, sans saucisse, assez contente de ma réussite.

— On sait jamais, peut-être que c’est moche, mais que c’est bon quand même, continuait la meurtrière. Ah mais ça colle, c’est quoi ce truc ?

Mon père en avait pris une qu’il mangeait avec gourmandise.

— Ça me rappelle les goûts de mon enfance, la cancoillotte, les patates, la montbéliard…

Marie-Angélique lâcha sa cuillère avant même de la porter à sa bouche. Elle avait enfin compris.

— Non… mais… tu plaisantes, là ? me demanda-t-elle. T’as ramené ça de chez les pécores ?

Je mis ma main devant ma bouche et parti pleurer dans ma chambre. Juste avant de quitter la pièce, j’entendis.

— Elle fait quoi là ? Oh mais qu’est-ce qu’il te prend ?

Alors que je m’écroulais sur mon lit, complètement déboussolée, affaiblie par le coup que je venais de prendre, la culpabilité m’envahit. Comment aurais-je pu imaginer que mon travail allait lui plaire, elle qui était si sophistiquée. J’aurais dû y penser, faire quelque chose de plus évolué, chercher un esthétisme, vérifier, que ça ne collait pas, ne coulait pas. C’était de ma faute, j’avais été bête. Si j’avais fait des purées colorées, avec des carottes, de la courge, des épinards, ça aurait donné de la couleur. Peut-être que ça lui aurait plu. Mais non, il avait fallu que je me ridiculise.

Je pris mon téléphone et j’appuyai sur un nom qui me semblait désormais évident : Cancoi.

Estelle : Salut, ça va ? J’ai une question pour le TP de chimie, tu as deux minutes ?

Sur mon lit, mes boyaux se tordaient, je n’avais plus faim, je ne parvenais plus à rassembler mes pensées. Et Charlotte ne répondait pas. Elle était certainement elle aussi à table et je ne devais rien exiger d’elle. Après tout, nous n’étions que binômes.

Du temps s’écoula, je ne puis dire combien, certainement peu, mais les minutes me paraissaient durer une éternité. Ma porte s’ouvrit. J’espérai une seconde que c’était ma petite amie, mais non. Ma mère entra.

— Tu ne vas tout de même pas laisser ton invitée toute seule avec nous.

Les larmes que je retenais jusque-là franchirent la fenêtre de mes yeux.

— Elle… elle n’a pas aimé.

Maman haussa les épaules :

— Estelle, tu ne vas pas en faire un fromage de ton histoire de verrines ! Qu’est-ce que je devrais dire à chaque fois que je fais un plat qui ne vous convient pas, à Papa ou toi ?

Au travers de son apparente bienveillance, je voyais poindre un certain agacement. Comme si le travail que j’avais fourni pendant plusieurs heures au lieu d’aller m’amuser, n’avait aucune importance et que mes états d’âmes n’étaient qu’une gêne pour elle et que je ferais mieux de faire bonne figure. Contre toute attente, je ne bougeai pas de mon lit, je n’en avais ni la force ni le courage.

— Tu nous mets dans l’embarras ton père et moi, ajouta-t-elle en quittant mon antre.

Ah ma mère. Elle qui aime tant se faire voir, briller en société, qui tolère mon homosexualité parce que je courtise une marquise. Je préfère qu’elle garde pour elle-même les masques d’hypocrisie dont elle pourrait remplir des chariots.

Mon téléphone vibra.

Cancoi : Le TP de chimie ? Qu’est-ce que tu ne comprends pas.

Estelle : Rien Charlotte, c’est bon j’ai trouvé.

Je ne savais pas bien comment entamer la conversation, comment lui parler de mon problème. Je changeai de sujet :

Estelle : Je voulais savoir. Tu as un stage pour Février ?

Ça m’était sorti comme ça, sans que j’en sache la cause. C’était simplement un sujet qui nous occupait à l’UTBM.

Cancoi : Non rien, pourquoi ?

Estelle : Mon père peut t’en fournir un, ici. Tu dormirais à la maison, je te ferais visiter.

Étrangement, mon idée prenait un sens. Je n’avais rien demandé à mon père, mais je savais que ça ne poserait aucun problème pour lui. Ce serait aussi une occasion de remercier Charlotte qui m’avait sorti la tête du pétrin.

Quelques minutes passèrent.

Cancoi : Pourquoi pas, je t’envoie un CV ?

Estelle : Oui ça suffira je pense. Et, Cancoi… merci pour tout.

Je n’avais pas su, pas osé, embrayer sur une conversation plus personnelle. C’est alors qu’une autre conversation se manifesta dans mon téléphone :

Marie-Angélique : Tu viens au théâtre ce soir, je nous prends des places.

Elle ne m’en voulait donc pas d’avoir fait quelque chose qui ne lui plaisait pas. Je gardai par-devers moi le goût amer de ma déception face à sa réaction.

Estelle : Oui, bien sûr !

Le lendemain, je mangeais avec mes parents le reste de la purée et du fromage que j’avais préparé. Ça aurait été dommage de gâcher quelque chose d’aussi bon !

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