15 - Le fort de Meroux
La deuxième semaine de vacances est entamée. Moi aussi je garde une certaine rancœur envers ces deux connards qui ont gâché notre après-midi Halloween et j’espère qu’Eva sera désobéissante envers ses parents ! Pour te rassurer, j’aurais viré ces deux maigrichons manu militari s’ils n’étaient pas partis tout seuls.
Malgré cela mes deux semaines de repos sont totalement rafraichissantes. Je ne dis pas ça pour la température qui avoisine désormais les zéros degrés, mais pour toutes ces petites sorties que l’on a pu faire. Nous sommes enfin retournés à la Miotte, ça m’a fait un bien fou, les gamins étaient contents de gambader dans l’herbe, et j’ai revu ton visage la première fois où je t’y avais emmenée.
Nos chargements de pierres se passent bien. Je pense que d’ici un mois, si tu continues tous les jours à en emporter quelques brouettes, mon père aura de quoi faire pour monter les murs de nos écuries. Depuis qu’Arthur l’a décrété en retraite, il ne trouve plus quoi faire pour s’occuper. Je te vois déjà partager le thé avec ma mère pendant qu’il sera dehors en train de jurer sur ces foutus cailloux qui ne veulent pas rentrer dans le mur.
C’est à mon tour de me sentir triste pour toi. Ta marquise a été dégueu en dénigrant ton effort. Et même si tu avais acheté tes verrines toutes faites, ce n’est pas une manière correcte de se comporter lorsque l’on est invitée. Même moi qui n’ai pas été élevée chez la Rothschild, je ne me le remettrais pas.
Quelques semaines s’étaient écoulées dans notre passé. Tu avais réussi à limiter la casse pendant tes médians, tes notes étaient au-dessus de la moyenne et les miennes aussi. Je ne t’ai pas lâchée d’une semelle, de peur que tu retombes dans tes anciens travers. Presque tous les soirs on passait deux heures chez toi après les cours et le jeudi, tu venais l’après-midi à la maison. Tu allais visiter Duchesse à chaque fois et tu apprenais à s’occuper d’elle. J’appréciais aussi que tu aies demandé à ma mère de l’aider à cuisiner, car je sentais que tu avais envie de progresser dans ta vie.
Une chance, ce jeudi-là, il faisait beau et la température était supérieure à l’habitude. Il y avait peu de travail à réaliser pour le lendemain et un petit tour à l’extérieur ne nous ferait pas de mal. Sur ma recommandation, Estelle avait acheté une paire de basket et un jean qu’elle portait. Maintenant qu’elle avait perdu dix centimètres, elle m’impressionnait moins, mais elle semblait toujours aussi incertaine sur ses grandes jambes.
Je lui tendis le vélo de mon père qui traînait depuis des années et que j’avais regonflé la veille. Les freins fonctionnaient et je ne lui voyais pas de problèmes majeurs.
— Tu… tu crois vraiment que je peux essayer ?
— Monte là-dessus.
Je la voyais terrorisée, mais elle m’écouta, comme elle écoutait toujours lorsqu’on lui donnait un ordre.
— Écoutes bien mes conseils, ça va aller !
Elle était blanche comme un linge. Pour la rassurer, je lui expliquai qu’elle pouvait se propulser avec les jambes. Elle était hésitante, mais au bout d’une bonne dizaine minutes, elle parvenait à peu près à s’en servir comme d’une draisienne et levait les jambes sur quelques mètres, cherchant son équilibre. Par contre, elle freinait avec les pieds.
— Je dois te sembler très bête.
Je la rassurai, lui dit qu’on s’en foutait parce qu’il n’y avait personne d’autre qu’elle moi, et éventuellement ma famille qui pouvait passer dans la cour de la ferme. Je lui fixai un nouveau défi, j’allais la pousser. La vitesse augmentant, la force d’inertie s’accroît et la sensation d’équilibre avec. Au bout d’une demi-heure, elle avait les pieds sur les pédales et elle avançait, bien que les démarrages continuaient à lui poser problème.
— Maintenant, on va faire une balade. Pas trop longue rassure-toi !
Elle me regarda, acquiesça.
— Oui, d’accord. Pas trop loin.
Je sautai sur mon propre destrier et je passai devant, me retournant à chaque occasion. J’ai eu alors une idée.
— Je vais t’emmener là où on s’amusait quand j’étais gamine.
Cinq minutes plus tard, on était devant le fort de Meroux. Je suis descendue de mon vélo, Estelle m’a imité, puis je les ai attachés à la barrière tout en lui disant qu’à l’époque, on y allait souvent le mercredi avec une petite bande de gosses, dont Simon. C’était alors mon meilleur ami.
— Je connais le fort par cœur, suis-moi !
Elle s’est alors insurgée sur le fait qu’il y avait une barrière, mais je lui ai confié que je connaissais un endroit où nous pouvions traverser et que tous les enfants du coin l’utilisaient. Ça l’a fait rire et elle m’a lâché qu’elle sentait une excitation monter en sachant qu’elle était en train de faire la plus grosse bêtise de sa vie.
Je lui ai alors montré le trou dans la barrière. Il était petit et j’ai pris les devant, elle s’est baissée en riant, elle avait dû mal de croire ce qu’elle était en train de faire, mais n’avait pas l’intention de reculer. Depuis l’entrée pirate, un chemin conduisait jusqu’à une ouverture. En passant les murs du fort, j’ai allumé la lumière de mon téléphone pour nous guider à travers les couloirs labyrinthiques. Elle me suivait à la trace, trébuchant ici et là. Normal, c’était Touref.
— Quand les téléphones n’étaient pas équipés de lumière, on prenait des lampes torches !
Enfin, nous sommes arrivées sur le toit. Où nous nous sommes assises en riant.
— Je ne pouvais pas ne jamais emmener ma meilleure amie ici. J’y ai tellement de souvenirs, tu sais.
Elle me sourit timidement, me bredouilla un merci.
J’ai commencé à lui raconter les meilleures idioties que nous avons faites avec les copines et les copains dans cet endroit, les parties de cache-cache épiques… Évidemment, il fallait limiter le périmètre des cachettes, sinon on serait encore en train d’en chercher certains.
Curieuse, elle se renseigna sur l’origine du fort. Sa construction datait du début du siècle dernier pour renforcer la ligne de défense contre l’Allemagne. Comme on le sait, les militaires ont évité la zone trop difficile à attaquer en passant par la Belgique. Aujourd’hui il appartient à une association qui l’entretien et s’occupe de le faire visiter, mais les enfants de Meroux l’utilisent d’une manière bien plus amusante.
Je confiai alors à mon amie qu’ici serait toujours pour moi un lieu important, qu’il faisait partie de mon histoire et que si un jour je devais me cacher, c’est ici que je viendrais me réfugier. Je la regardai et lui fit un clin d’œil :
— Attention, tu es dépositaire d’un secret !
On est restées un moment l’une à côté de l’autre, les pieds ballant dans le vide au-dessus de l’entrée. Elle se retenait très fort des deux mains même s’il n’y avait pas vraiment de danger.
— Au fait, pour le stage c’est bon. Mon père a trouvé quelque chose d’intéressant d’après ses dires.
Je lui ai souri. C’est vrai que j’étais contente de partir à Paris pour un mois. Ça me changerait d’air, je n’avais que rarement eu l’occasion de mettre les pieds à la capitale. Cependant je me sentais un peu gênée de dépendre d’une famille inconnue, un mois d’occupation d’une chambre, ce n’était pas rien !
— C’est gentil de ta part. Mais il ne fallait pas te sentir obligée.
— Tu sais, j’ai découvert une amie il n’y a pas longtemps. Elle me fait voir son pays, me promène, me remets dans le droit chemin lorsque je m’en écarte. Elle m’a même montré comment faire du vélo et m’a présenté ses chevaux. J’ai envie de lui rendre la pareille.
Je lui ai donné un petit coup d’épaule amical, elle n’a fait que sourire.
Mais il était déjà temps de quitter les lieux. Avant de repartir je lui montrai un dernier endroit, une pièce qui donnait sur l’extérieur par une fenêtre grillagée. On y allait souvent avec Simon, lorsque tout était normal entre nous, avant qu’il ne déconne, avant que je ne fasse semblant d’être sa petite amie. Dans les jeux que l’on faisait avec les autres gosses, on la considérait comme le magasin où nous vendions de nombreux objets que nous ramassions contre des pommes des glands et des marrons d’inde. Je me rappelle y avoir vendu pour trois marrons et deux glands, de véritables douilles vides.
Laissant le magasin à sa place, on a repris le petit chemin des écoliers pour sortir de l’enceinte du fort. C’est là, en franchissant la grille que j’ai entendu un cri.
Je me suis retournée dans la direction d’Estelle, son visage s’était déformé en un rictus de douleur.
— Ah ! Ouh ! Ma cheville !
— Putain tu t’es fait quoi ?
Je lui ai prêté mon épaule sur laquelle elle s’est appuyée et je l’ai conduite jusqu’au bord de la route.
— Désolée Touref, j’aurais pas dû t’emmener ici… j’ai déconné. J’aurais dû savoir que ce n’était pas pour toi ce genre de bêtises.
Je l’ai aidée à s’asseoir dans l’herbe au bord de la route.
— Ne dis pas n’importe quoi Cancoi… J’aurais pu dire non, mais je ne l’ai pas fait parce que j’en avais envie.
Son visage s’était un peu détendu.
— Je ne regrette pas ma venue Charlotte, c’était chouette de passer ce moment avec toi, c’était un vrai moment de liberté, je n’en ai pas connu de tel durant mon enfance.
J’examinai sa cheville. Elle était un peu rouge et gonflée. Estelle m’affirma ne pas avoir si mal que ça, que ça allait certainement passer, mais j’ai insisté sur le fait qu’elle n’allait pas reprendre le vélo, et encore moins marcher.
Smartphone en main, j’hésitai un instant entre deux noms. Simon ou Arthur. Mon frère devait travailler dans les champs, il aurait pris du temps pour arriver… La mort dans l’âme, j’ai choisi Simon qui devait probablement être chez lui.
En quelques mots, je lui ai fait part de la situation telle que je voulais la lui présenter. Lors d’une balade à vélo, mon amie s’était faite mal à la cheville et ce serait sympa s’il pouvait nous amener à l’hôpital. Ce n’était qu’un demi-mensonge. Je n’ai seulement pas signalé que nous avions pénétré dans le fort. Il m’aurait prise pour une folle et m’aurait dit que nous n’étions plus des gamines de dix ans, ce qui aurait été, à mon sens, à vérifier. Et puis, cela lui aurait rappelé le passé.
J’exagèrerais à peine si je disais qu’à peine le téléphone raccroché, le chevalier sans peur et sans reproche accouru au près de la belle qu’il aimait, sans mentionner qu’elle ne l’aimait pas en retour. Je me suis forcée à lui faire la bise. Les yeux d’Estelle me lançaient des reproches. Depuis que je lui avais confié la vérité, elle m’en voulait de ne pas clarifier la situation. Je savais pertinemment être dans mon tort, mais je ne voyais pas le moyen de lui en parler, ni comment sortir de cette spirale.
— Merci d’être venu si vite. Tu peux nous emmener aux urgences ?
Lorsqu’il vit le visage d’Estelle, il s’est souvenu immédiatement.
— Je t’emmène, mais je ne veux pas de tes sous.
Estelle s’est excusée pendant que nous l’aidions à grimper dans le véhicule. Elle n’avait pas voulu le vexer en lui tendant quelques billets pour la réparation de ma vieille guimbarde.
Heureusement pour nous, le nouvel hôpital n’était qu’à deux ou trois kilomètres. Toujours aussi serviable, Simon m’a aidé à l’accompagner jusqu’aux urgences, puis je lui ai dit qu’il pouvait rentrer, que l’on s’en sortirait, que j’appellerais mon frère pour qu’il la raccompagne chez elle. L’attente dura, dura, dura… au moins quatre heures avant qu’un médecin daigne s’occuper d’elle. Elle en ressorti avec une foulure légère et deux béquilles. Heureusement on en avait une paire à la maison, Arthur s’était cassé une jambe quelques années plus tôt.
Lorsque ce dernier est venu la chercher, il nous a amené directement chez moi où ma mère l’a quasiment forcée à prendre la chambre d’amis au moins pour la nuit. Son instinct maternel refusait de laisser ma pauvre amie se débrouiller toute seule. Je crois qu’elle l’avait à la bonne.
— Et comment tu te démerderais avec tes béquilles dans ton appart ?
Mon intervention a fini de la convaincre.

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