16 - Un week-end belfortain.

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Trois inconsolables sont restés ce soir sur le quai de la gare, nous nous étions habitués à ta proximité pendant ces deux semaines. J’ai l’espoir désormais, que tu nous honoreras de ta présence hebdomadaire. Agathe et Marceau vont, je pense, vite l’intégrer. La régularité dans tes allées et retour sera plus compréhensible pour eux.

Je pense à toi ma pauvre, tu vas avoir un sommeil difficile cette nuit. Peut-être que le casque anti bruit que l’on a trouvé, couplé avec le cache pour les yeux et les musiques censées accompagner les cycles de sommeil, t’aideront à profiter d’un repos meilleur. Je voulais te les offrir pour ton anniversaire, mais tu en as besoin et j’ai préféré t’en faire profiter immédiatement. Je devrai te trouver autre chose.

J’avais presque oublié cette petite blessure à la cheville, mais je me souviens désormais de l’attente à l’hôpital, c’était mortel.

Charlotte m’avait véhiculée le vendredi jusqu’à l’UTBM pour que je puisse suivre mes cours. Je m’étais débrouillée comme je le pouvais avec mes béquilles, mais j’avais réussi à survivre. Le vendredi soir arrivait et je commençais à me rendre compte que je ne pourrais pas prendre le train pour rentrer à Paris. Je le signalai à Cancoi. Elle me proposa immédiatement de m’héberger pour le week-end.

C’était aimable de sa part, mais ça me coûtait beaucoup de ne pouvoir visiter Marie-Angélique. Je n’oubliai pas de l’appeler pour l’informer de la situation, quand j’entendis sa voix, je ne pus retenir des sanglots, ça ne m’était jamais arrivé de me séparer d’elle si longtemps et son absence me manquait douloureusement. C’est d’une voix placide qu’elle me rassura, qu’elle me dit que nous nous verrions la semaine suivante, mais je ne pouvais m’empêcher d’en souffrir.

Cancoi me demanda pourquoi Marie-Angélique n’aurait pas fait le déplacement pour me voir. Mais je savais bien qu’elle ne prendrait pas le train, même en première classe. Surtout pour se rendre dans le petit village où j’avais mon petit appartement. Elle avait besoin de son confort et de la proximité citadine pour se sentir bien.

Je prévins alors mes parents, puis Cancoi me conduisit à mon appart et m’aida à récupérer quelques affaires dont j’aurais besoin pour ma toilette et mes rechanges. Le soir venu, alors que nous étions rentrées à la ferme, elle sortit des jeux de sociétés qui me permirent, l’espace d’un instant, d’oublier mes déboires. J’avais trouvé une amie formidable.

Au matin, elle me demanda comment je souhaitais passer ma journée. Évidemment, je n’en avais aucune idée. Elle précisa sa question, m’interrogeant sur ce que j’aurais fait à Paris. Je l’ignorais, sachant que Marie-Agélique aurait prévu un programme complet : éventuellement un musée dans l’après-midi, un théâtre le soir, ou peut-être l’opéra, voire un cinéma.

— Il y a bien un petit musée d’art à Belfort si tu veux. Il paraît qu’il y a même des Picasso. Sinon, il y a un théâtre, j’y suis allée une fois ou l’autre lorsque j’étais à l’école. Je peux t’y emmener si tu veux.

J’étais touchée par son intention et ne le lui refusai pas. Je ne m’attendais pas grand-chose d’un petit musée et d’un théâtre de province. Cependant, cette distraction serait la bienvenue d’autant plus que la perspective de passer du temps avec celle qui m’avait tant aidée jusque-là, ne me déplaisait pas.

— Je te propose une chose. Tu m’as montré comment m’habiller lorsque l’on est à la campagne, laisse-moi te vêtir pour une sortie en ville.

Elle commença par protester, me dire qu’elle était très bien comme ça et qu’elle s’en satisfaisait parfaitement, mais je me permis d’insister.

— Je te coifferai aussi. Tu verras, je sais que je déroge à ton habitude, mais je suis certaine que tu apprécieras.

Elle finit par acquiescer.

Après le repas de midi, nous nous rendîmes dans sa chambre. Monter les escaliers avec les béquilles n’était pas une sinécure, mais elle me soutenait, rendant mon handicap passager supportable. Je la fis asseoir sur une chaise devant le miroir de son armoire et, assise derrière elle, armée d’une brosse, je commençai à lui démêler ses cheveux habituellement regroupés en une sorte de queue de cheval.

J’adorais faire ça. Marie-Angélique faisait souvent les frais de ma passion capillaire. Malgré ses longs cheveux fins bien ordonnés, je passais de longues minutes à passer une brosse, et plus souvent encore mes mains dans sa chevelure soyeuse.

Au fur et à mesure que l’ordre s’établissait sur la tête de Cancoi, les yeux de mon amie s’agrandissaient.

La coiffure terminée, je sortis de la petite mallette que j’avais apportée : mon nécessaire à maquillage. Elle me regarda, le doute se lisait dans son expression.

— Ne t’inquiète pas, je ne dénaturerai pas celle que tu es. Je mettrai seulement ton visage en valeur.

Elle se détendit un peu alors que j’appliquais un fin trait de rouge à lèvres rose, puis lorsque j’épaissis ses cils d’un peu de mascara.

Je découvris ensuite sa garde-robe. L’unique tenue qui me sembla correcte tenait en une jolie petite robe bleue nuit, assortie de souliers vernis.

— C’est pour les fêtes que je m’habille comme ça, et encore !

Elle fit une pause, elle baissa les yeux avant de revenir à moi.

— Je veux bien essayer.

Dans le couloir, j’attendis qu’elle se rechange. Quelques minutes plus tard, chose inhabituelle chez elle, son visage apparut timidement par la porte, comme si elle avait quelque chose de honteux à cacher. J’entrai alors et nous restâmes un instant devant son miroir.

— Tu es très jolie ainsi, et je vois sur tes lèvres un sourire qui me dis que tu n’es pas mécontente de toi.

— C’est une sensation étrange, celle d’être un peu belle. Je ne sais pas trop. D’un côté, je suis réjouie, d’un autre, je suis effrayée. Mais ne t’attends pas à ce que je sorte tous les jours comme ça !

Je ris.

— Ce n’est pas obligé, mais tu sais désormais, que tu peux.

Son téléphone retentit. C’était Simon. Elle ne prit pas la peine de s’éloigner pour répondre, c’est dire à quel point elle ne souhaitait aucune intimité avec ce garçon. Je compris en n’entendant que les répliques de Charlotte qu’il s’inquiétait de mon sort. Elle le rassura. Il voulait aussi lui lui demander si elle était toujours d’accord pour le rendez-vous qu’ils s’étaient fixés pour l’après-midi.

Je vis le visage de Cancoi se décomposer. Elle avait complètement oublié cette rencontre avec les événements récents, mais lui proposa de se joindre à nous pour la visite au musée, en lui précisant que nous prendrions notre propre véhicule. Nous ne rentrerions pas tout de suite. À priori, il avait accepté et nous le retrouverions sur un parling.

Lorsque Charlotte et moi redescendîmes de sa chambre afin de sortir. Sa mère la regarda avec étonnement :

— Eh bien ! Je vois qu’Estelle a une bonne influence sur toi !

Louise tourna son visage dans ma direction.

— Je suis contente que ma fille ait rencontré une personne aussi bien éduquée Estelle. Au moins, elle ressemble à une Dame aujourd’hui.

Cancoi ne s’attarda pas sur les paroles peu agréables de sa mère.

— Et tu vas être encore plus contente, parce que Simon sera présent.

Elle ne laissa pas à sa mère le temps de répondre, elle était déjà dehors. Je la suivis clopin-clopant sur mes béquilles. Elle me présenta ses excuses, du fait qu’elle était sortie sans m’attendre.

Une fois dans la voiture, Charlotte trouva le temps long pour atteindre le centre de la petite ville voisine et cela s’entendait dans son vocabulaire. Une demi-heure me semblait tout à fait honnête d’un point de vue de parisienne qui connaît les longueurs terribles des embouteillages.

Un parking d’une vingtaine de places nous attendait, nous étions loin du Louvre ou Orsay, mais j’étais ouverte à cette découverte que m’offrait généreusement mon amie. À l’extérieur, Simon nous attendait déjà. Il me vit béquiller et me proposa de m’appuyer sur son bras. Je le remerciai et refusai son offre même si je la pensais désintéressée.

— Si ça ne va pas, je te demanderai, ou à Charlotte, ne t’en fais pas. Merci.

Évidemment, je n’allais pas lui demander à lui à moins d’un besoin extrême. Mais maintenir la possibilité me semblait poli.

Les tableaux étaient exposés dans une grande maison d’une architecture banale, mais qui devait avoir eu une certaine importance dans cette petite ville, vu le parc qui l’entourait. Je fus surprise d’y voir des œuvres, non majeures, d’artistes assez connus. Simon regardait les tableaux assez vite et passait de salle en salle, nous laissant vite. Charlotte n’appréciait pas certaines formes d’art, mais elle s’extasia devant un Chagall représentant des amoureux éthérés sur un fond bleu. Le tableau était poétique et me plut aussi.

Nous continuâmes, alors que Simon avait disparu. À l’étage, le cubisme était bien présent, il s’y trouvait des Picasso, des vrais, mais aussi quelques copies officielles. Charlotte avoua que ça ne l’attirait guère.

— C’est vrai que ce genre de peinture a sa cote. Mais si je veux être honnête, je puis te confier que j’apprécie peu la vue de ces corps aplatis sur une toile. Ces formes carrées… Je crois que comme toi, je préfère les choses plus poétiques et douces. Mais il faut reconnaître la particularité de ce style, Marie-Angélique t’expliquerait.

À la sortie, Simon nous attendait, nous proposa d’aller prendre un verre. Nous trouvâmes l’intérieur d’un bar en vielle ville.

L’air réchauffé de la boutique contrastait avec celui, plus froid de l’extérieur. Nous prîmes place au milieu dans un angle de la salle quasiment vide. Je déposai mes cannes sur la table d’à côté et me défit de mon manteau, imitée par mes deux camarades.

Lorsque Charlotte fut en robe, Simon ne put retenir un compliment. Elle esquissa une sorte de oui merci bafouillé, et se positionna à côté de moi sur la table, évitant visiblement un contact direct celui qu’elle désignait comme son petit ami.

L’endroit était tranquille, un garçon de café vint rapidement prendre notre commande. Quelques minutes plus tard, une bière pression fut déposée devant Simon, pendant qu’une infusion pomme-cannelle prit place devant moi et un chocolat chaud, agrémenté lui aussi de cette écorce au goût rassurant atterrit devant Cancoi.

Jetant un coup d’œil à mes béquilles, Simon m’interrogea sur mon état de santé. Je le rassurai, dans quelques jours la douleur serait envolée. Il se tourna vers Charlotte.

— Tu sais, je ne suis pas complètement fou. Je vous ai trouvée juste devant l’ouverture du fort. Je ne crois pas vraiment aux coïncidences.

Charlotte rougit ostensiblement.

— Tu m’as eue, je confesse, j’ai montré les lieux à Estelle. Puis, oui, en ressortant la pauvre s’est foulée une cheville. Mais je ne voulais pas que tu dises que j’étais une gamine !

Simon pouffa de rire, et Charlotte suivit, leur hilarité me contamina également.

— Si tu voulais que je te prenne pour une adulte, t’as raison, c’est raté.

— On a tellement de souvenirs là-bas, il fallait que je lui montre. En plus il faisait beau ce jour-là. Pas comme aujourd’hui où il gèle.

Les yeux de mes deux camarades se firent rêveurs, ils commencèrent à me narrer chacun les bêtises qu’ils avaient faites avec l’autre, et surtout celles de l’autre. Je les voyais détendus, ils ne pensaient certainement plus à cette histoire d’amour qui ne convenait à personne. Ni à elle qui ne ressentait rien, ni à lui qui ne pouvait recevoir ce qu’elle ne pouvait donner. J’avais devant moi deux grands enfants qui revivaient leurs exploits passés. Et… c’était agréable.

Charlotte crut bon, je crois qu’elle aurait mieux fait de se taire, rajouter que c’était avant que tout change par la demande de Simon. Celui-ci baissa les yeux. Elle se tut et un silence gêné s’installa pendant quelques instants.

— Je suis contente d’avoir vécu un beau moment de votre vie

Par ces mots, je clos le sujet. La conversation continua en prenant une nouvelle voie. J’interrogeai Simon sur ses études. Elles lui convenaient, il aimait réparer tout ce qui pouvait l’être, mais surtout ce qui roule.

Rebondissant sur le sujet, il nous invita à une soirée étudiante à Montbéliard, organisée par son BTS au mois de janvier. Il nous invitait toutes deux ainsi que ceux que l’on souhaiterait emmener. Il expliqua que les bénéfices serviraient à un voyage de fin d’année, alors il était important que les entrées soient nombreuses.

— Et une chose est super ! On pense faire participer nos moitiés à ce voyage.

Il regarda Charlotte avec un grand sourire. Elle répondit que participer à une fête était une bonne idée. Elle ne dit évidemment rien sur les moitiés, ni sur son éventuelle participation à cette escapade.

Il nous quitta quelques minutes plus tard, il savait que nous allions ensuite au théâtre et avoua que ce n’était pas sa tasse de thé. Lorsqu’il fut parti, je remarquai que Simon était plutôt de bonne compagnie, que je m’attendais à plus de tension entre eux deux.

— Il faut juste qu’il ne me parle pas de m’aimer et ça va.

J’acquiesçai, comprenant le malaise que tout cela pouvait provoquer. Puis je remarquai l’heure.

— Et maintenant, restaurant. On ne va pas rentrer jusqu’à Meroux !

Elle sortit son téléphone, me demandant dans quel genre de lieux je voulais manger.

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