Chapitre 1 : Incendie meurtrier
Le 16 août 2017 est une date qui ne s’effacera jamais de ma mémoire.
Je m’appelle Félix Tremblay. À cette époque, j’avais 29 ans et j’étais lieutenant au Centre de renfort incendie de Saint-Hyacinthe, une petite ville tranquille de la Montérégie, le genre d’endroit où les grandes catastrophes semblent toujours arriver ailleurs. Ici, les interventions se résumaient le plus souvent à des accidents de la route, des feux de cuisine, des alarmes déclenchées par erreur.
Ce jour-là avait commencé comme tous les autres.
Une chaleur lourde, collante. Un ciel d’août pâle, presque immobile. À la caserne, l’ambiance était calme. Trop calme. Certains lavaient les véhicules, d’autres discutaient autour d’un café, les radios grésillant en bruit de fond. Rien n’annonçait que, quelques heures plus tard, tout allait basculer.
Puis, à 16 h 00 précises, l’alarme a retenti.
Pas la sonnerie habituelle.
Pas celle qu’on reconnaît et qu’on classe déjà dans sa tête.
Non.
Celle qui te coupe la conversation net. Celle qui te fait lever la tête avant même que l’écran s’allume. Celle qui te serre l’estomac sans que tu saches encore pourquoi.
Alerte générale.
Code rouge majeur.
Incendie industriel.
L’adresse est apparue : zone industrielle – site IMAG.
IMAG.
Un nom que tout le monde connaissait. Un mastodonte. Un complexe immense posé à la périphérie de la ville : ateliers de carrosserie, mécanique lourde, entrepôts de pièces, zones de stockage de véhicules, concessions, immeubles administratifs. Plus de 800 employés travaillaient quotidiennement sur ce seul site. À cette heure-là, en plein milieu d’après-midi, la majorité d’entre eux étaient encore à l’intérieur.
On n’a pas perdu une seconde.
Les portes ont claqué, les moteurs ont rugi, les gyros se sont mis à tourner. Dans la cabine, personne ne parlait. Chacun enfilait ses gants, ajustait son casque, vérifiait son équipement par réflexe. La radio crachait des informations encore confuses.
- Début de feu signalé dans un atelier… propagation rapide… personnel encore sur place…
Propagation rapide.
Ces deux mots ne mentent jamais.
À peine sortis de la caserne, je l’ai vue.
La colonne de fumée.
Elle montait au loin, bien au-delà des bâtiments, droite, massive, comme un pilier sombre planté dans le ciel. Ce n’était pas une fumée qui flotte et se disperse. C’était une masse noire, épaisse, lourde, qui semblait avaler la lumière autour d’elle.
Même à plusieurs kilomètres, sa couleur ne trompait pas.
Un noir sale, chargé.
La fumée de quelque chose qui brûle mal.
La fumée de plastiques, de carburants, de solvants industriels.
Plus on avançait, plus elle grossissait. Elle prenait de l’ampleur à chaque carrefour, s’élargissait, s’épaississait. Par moments, on distinguait des reflets orangés pulser à l’intérieur, comme des battements irréguliers, signe que le feu gagnait en intensité.
Puis l’odeur est arrivée.
Une odeur âcre, agressive, qui s’est infiltrée dans la cabine malgré les vitres fermées. Une odeur qui pique les yeux, qui brûle légèrement la gorge. Pas celle du bois. Pas celle du papier.
Celle du chimique.
Celle qui te fait comprendre que ce qui brûle là-bas ne pardonnera pas.
Personne ne parlait plus.
Les sirènes hurlaient, les voitures s’écartaient à notre passage, mais dans ma tête, quelque chose sonnait faux. Trop tôt. Trop gros. Trop noir. Un simple “début de feu” ne fait pas une colonne pareille.
Quand les bâtiments d’IMAG ont commencé à apparaître, mon cœur s’est serré.
Avant même d’entrer sur le site, on voyait déjà les flammes dépasser les toits. Des langues de feu jaillissaient par endroits, violentes, incontrôlées, léchant le ciel. Au-dessus de la zone industrielle, l’air était devenu orange, saturé de fumée, comme si le soleil avait décidé de brûler à l’envers.
À ce moment précis, j’ai compris.
Ce n’était pas un feu ordinaire.
Ce n’était pas une intervention “classique”.
C’était le genre d’incendie qui avale tout.
Le genre de feu qui ne te demande pas si tu es prêt.
Les camions ont ralenti à l’entrée du site.
Devant nous, IMAG brûlait déjà, et quelque part à l’intérieur, plus de 800 personnes avaient peut-être encore besoin de nous.
Et nous n’étions pas encore descendus des véhicules.
Les camions se sont immobilisés à l’entrée du site dans un crissement de freins.
À peine les portières ouvertes, la chaleur nous a frappés de plein fouet.
Pas une chaleur d’été.
Pas celle du soleil.
Une chaleur violente, sèche, écrasante, comme si quelqu’un venait de nous coller le visage devant un four ouvert. L’air semblait plus lourd, plus dense. Chaque inspiration brûlait légèrement la gorge. Même à distance, on sentait que le feu dominait déjà le terrain.
J’ai posé le pied au sol et, instinctivement, j’ai levé les yeux.
Le bâtiment de carrosserie était entièrement embrasé.
Les flammes ne se contentaient pas de sortir par les ouvertures. Elles déferlaient. Elles jaillissaient des portes béantes, s’échappaient par les fenêtres éclatées, grimpaient le long des murs métalliques avant de se tordre sous le vent. Le toit ondulait par endroits, déformé par la chaleur, et des plaques d’acier se soulevaient légèrement avant de retomber dans un fracas sourd.
La fumée était partout.
Une fumée épaisse, noire, grasse, qui collait au ciel et refusait de se dissiper. Elle roulait au-dessus du site comme une vague lente, lourde, étouffante. Par moments, elle descendait presque au niveau du sol, avalant les silhouettes, rendant la visibilité instable, dangereuse.
Et l’odeur…
Un mélange écœurant de plastique fondu, de peinture brûlée, de caoutchouc, de carburant. Une odeur qui te prend au fond des poumons et qui te dit clairement :
ici, sans protection, tu ne tiens pas longtemps.
Des explosions sèches retentissaient à intervalles irréguliers.
Pas énormes, mais suffisamment violentes pour faire vibrer le sol sous nos bottes. Des pneus qui éclatent. Des réservoirs qui lâchent. Des bonbonnes qui cèdent sous la pression. À chaque détonation, une gerbe de flammes montait un peu plus haut, comme si le feu respirait.
Je distinguais clairement la frontière du sinistre.
D’un côté, la carrosserie : un enfer ouvert, incandescent, incontrôlable.
De l’autre, juste à côté, le bâtiment administratif.
Et c’est ça qui m’a glacé.
Il n’était pas encore en feu.
Les façades tenaient. Les vitres étaient intactes. Aucune flamme visible à l’intérieur. Mais la proximité était terrifiante. La chaleur léchait déjà les murs. La fumée s’accumulait contre les vitres. On voyait l’air vibrer entre les deux bâtiments, comme si la zone elle-même était en train de bouillir.
Ce n’était plus qu’une question de temps.
Le commandant est arrivé à mes côtés. Son visage était fermé, concentré. Il a balayé la scène du regard, lentement, puis il s’est tourné vers moi.
- T’en penses quoi, Félix ?
Je n’ai pas réfléchi. Les mots sont sortis tout seuls.
- C’est la merde. La fumée est vraiment pas belle. Ça brûle du lourd là-dedans.
Il a hoché la tête. Lui aussi savait lire un feu.
Devant nous, la carrosserie était devenue une fournaise industrielle. Les solvants et peintures stockés à l’intérieur alimentaient un brasier d’une violence rare. Les flammes semblaient presque liquides, épaisses, collantes, se déplaçant avec une logique qui leur était propre. Le feu gagnait en puissance à chaque minute, aspirant l’oxygène, se nourrissant de tout ce que l’industrie automobile peut offrir de pire en matière inflammable.
La chaleur était telle qu’on sentait nos visages chauffer malgré la distance. Même protégés, on savait qu’une approche trop rapide serait suicidaire. Le sol lui-même semblait tiède sous nos bottes.
Et pendant ce temps-là, le bâtiment administratif tenait encore.
Comme un voisin silencieux d’un volcan en éruption.
Mais pour combien de temps ?
Je me suis dit, à cet instant précis, que si le feu franchissait ces quelques mètres…
alors tout changerait.
Et ce pressentiment-là ne m’a plus jamais quitté.
Le commandant est resté immobile quelques secondes, les yeux rivés sur les flammes et la fumée. Cinq secondes. Pas plus. Mais cinq secondes lourdes, où tout semblait suspendu. Puis il s’est tourné vers moi, le visage fermé.
- Tremblay. Prends tes hommes et fais une reconnaissance. On doit absolument trouver un point d’entrée.
J’ai hoché la tête sans discuter.
- Et le bâtiment administratif ? ai-je demandé en regardant la façade encore intacte, mais déjà noyée dans la chaleur.
- Envoie une équipe pour le protéger. Il ne faut surtout pas que le feu s’y propage.
Il a marqué une pause, puis a ajouté, plus dur :
- Mais dépêche-toi.
Je suis parti aussitôt.
J’ai rassemblé mes hommes en quelques secondes, la voix forte pour couvrir le bruit du feu.
- Écoutez-moi bien. Mission reconnaissance. On cherche un point d’entrée sécurisé sur la carrosserie. On ne joue pas aux héros. Si ça devient trop chaud, on recule. Une équipe part immédiatement protéger le bâtiment administratif. Priorité absolue.
Pas de questions. Pas de commentaires.
Chacun savait ce qu’il avait à faire.
On s’est équipés rapidement. Casques verrouillés. Appareils respiratoires en place. Radios testées. Même comme ça, la chaleur était déjà omniprésente. Elle collait à la peau, passait à travers les gants, te donnait l’impression d’avancer dans un air épais, presque solide.
On a commencé à progresser le long du bâtiment, à l’extérieur.
Chaque déplacement était compliqué.
Le sol était brûlant par endroits.
L’air vibrait.
La fumée changeait de direction sans prévenir, te coupant parfois la visibilité en une seconde.
Et puis, on les a entendus.
Des cris.
Pas des cris clairs.
Des appels étouffés, déformés par la fumée et le vacarme du feu. On s’est tous arrêtés net, regardant autour de nous, cherchant d’où ça venait.
- Félix…Troisième étage du bâtiment administratif.
J’ai levé les yeux.
À une fenêtre du troisième étage, un homme était apparu. Il avait ouvert la fenêtre et hurlait à l’aide, le buste penché vers l’extérieur, les bras agités dans un mouvement désespéré. On le voyait distinctement, encadré par la fumée qui s’échappait déjà de la pièce derrière lui.
Et là, tout s’est accéléré.
La fumée est devenue plus dense.
Plus noire.
Elle a commencé à sortir par le haut de la fenêtre, de plus en plus vite, de plus en plus fort, comme poussée par quelque chose à l’intérieur.
J’ai à peine eu le temps d’ouvrir la bouche.
Une explosion sourde a retenti.
Une énorme boule de feu a jailli par la fenêtre, projetant une onde de choc qui a fait éclater presque toutes les vitres de l’étage. L’homme a été violemment projeté vers l’extérieur, emporté par le souffle.
Il a disparu de notre champ de vision en une fraction de seconde.
Un silence irréel a suivi, brisé aussitôt par le rugissement du feu.
- Putain… a soufflé quelqu’un dans la radio.
Je me suis forcé à rester lucide.
- Deux avec moi.
J’ai désigné deux de mes hommes.
- On le récupère et on l’amène aux ambulances. Maintenant.
Au fond de moi, je savais.
Mais on ne décide jamais à l’avance que c’est fini.
Jamais.
Les deux sont partis en courant pendant que nous reprenions la reconnaissance. À l’intérieur du bâtiment administratif, ce qui était de la fumée quelques secondes plus tôt venait d’être violemment remplacé par des flammes. Les fenêtres crachaient maintenant du feu, une après l’autre.
- Comment c’est possible… a lâché un de mes gars.
Je n’avais pas de réponse.
Puis on l’a vue.
La passerelle.
Une passerelle entièrement vitrée, suspendue, qui reliait directement la carrosserie au bâtiment administratif. Un détail architectural qu’on n’avait pas vu depuis l’extérieur. Et qui, à cet instant précis, expliquait tout.
La chaleur venait de là.
Le feu venait de là.
- Merde… ai-je murmuré.
À côté de moi, une collègue s’est figée. Sa respiration s’est accélérée. Je l’ai vue paniquer, les mains tremblantes, incapable d’avancer d’un pas de plus.
Je me suis tourné vers elle et je l’ai attrapée fermement par les bras.
- Regarde-moi.
Elle m’a fixé, les yeux écarquillés.
- On n’a pas le droit de lâcher maintenant. Tu m’entends ? On est ensemble. Tu respires. Tu avances. Un pas après l’autre.
Elle a hoché la tête, difficilement.
- T’es pompier. T’es pas seule. On continue.
On n’était pas à l’intérieur des bâtiments.
On progressait toujours à l’extérieur.
Mais autour de nous, le feu prenait possession de l’espace, et l’impression d’étouffement devenait de plus en plus forte.
Et à cet instant, j’ai compris que la situation venait de franchir un cap.
Ce n’était plus une reconnaissance.
C’était le début d’une course contre quelque chose de bien plus grand que nous.
J’ai porté la main à ma radio, la voix plus grave que d’habitude.
- Ici Tremblay pour PC. On a identifié une passerelle entièrement vitrée reliant directement la carrosserie au bâtiment administratif. Le feu et la chaleur passent par là. La fumée a envahi les étages supérieurs en quelques minutes.
J’ai marqué une courte pause, le temps de reprendre mon souffle.
- C’est ce qui explique la propagation soudaine.
Un grésillement. Puis la voix du commandant.
- Reçu Tremblay. Restez à l’extérieur. C’est trop dangereux. On maintient une attaque défensive. Pas d’entrée dans l’administratif.
J’ai regardé le bâtiment. Les fenêtres du troisième étage crachaient maintenant des flammes franches. Les cris qu’on avait entendus s’étaient tus. Et pourtant… je le sentais. Il y avait encore des gens à l’intérieur.
- Négatif, commandant.
Ma voix est sortie plus sèche que prévu.
- On n’a pas le choix. Si on n’entre pas maintenant, ils n’auront aucune chance. Je change le plan. On engage une reconnaissance intérieure par le rez-de-chaussée.
Silence radio.
Puis la réponse est tombée, lourde.
- Tremblay, c’est trop dangereux. La structure est instable. La chaleur monte trop vite.
J’ai serré les dents.
- Chef… si on attend, il n’y aura plus rien à sauver. Je prends la responsabilité.
Encore quelques secondes de silence. Puis :
- …Faites vite. Et tenez-moi informé en permanence.
Je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai rassemblé mes hommes d’un geste.
- On entre par le rez-de-chaussée. Objectif : fouille rapide du premier niveau, localisation de victimes, accès vers les escaliers si possible. On ne joue pas les héros. Si ça devient incontrôlable, on recule.
Ils ont hoché la tête. Pas un mot.
L’entrée du bâtiment administratif se trouvait à l’opposé des véhicules, côté parking visiteurs. Les portes vitrées étaient encore debout, mais déjà fissurées par la chaleur. En s’en approchant, la sensation était immédiate : une chaleur lourde, étouffante, qui te prenait à la gorge même à travers l’appareil respiratoire. Le genre de chaleur qui ne brûle pas encore, mais qui annonce clairement que ça va empirer très vite.
J’ai regardé ma collègue.
- Va chercher les tuyaux. Prépare une ligne, on va en avoir besoin pour monter.
Elle est partie en courant pendant que nous nous positionnions à l’entrée.
J’ai posé la main sur la poignée de la porte.
À l’intérieur, on ne voyait presque rien. Une fumée gris foncé stagnait au plafond, descendant lentement vers le sol. Le hall d’accueil, pourtant moderne et spacieux, avait déjà changé de visage. Les détecteurs clignotaient encore. Des papiers brûlés jonchaient le sol. L’odeur était âcre, mélange de plastique, de bois chauffé, de produits de bureau qui fondaient lentement.
- On avance.
On est entrés.
Chaque pas était pesant.
Le silence à l’intérieur était presque pire que le vacarme extérieur. Juste le crépitement lointain du feu, les alarmes résiduelles, et notre respiration amplifiée dans les masques.
On a commencé la fouille du premier étage, pièce par pièce.
Bureaux vides, Salles de réunion désertes.
Chaises renversées, écrans encore allumés, tasses de café abandonnées sur des bureaux comme si les gens s’étaient levés d’un coup.
La fumée devenait plus épaisse à mesure qu’on avançait vers le cœur du bâtiment. On sentait clairement la chaleur augmenter en direction de l’escalier menant aux étages supérieurs.
- Température en hausse. Structure encore stable pour l’instant.
Je faisais le point à la radio toutes les trente secondes. Le temps était compté.
Ma collègue est revenue, la ligne d’attaque prête.
- Tuyaux en place.
Je l’ai regardée.
- Bien. On va tenter la montée. On protège notre repli.
À cet instant précis, je savais une chose :
Une fois engagés dans les étages, il n’y aurait plus de retour simple.
Et le feu, lui, ne nous attendrait pas.
À peine avions-nous reculé que la situation a encore basculé et nous à forcer à sortir.
Un grondement sourd est monté du côté des zones de stockage. Pas une explosion franche. D’abord un bruit profond, continu, comme si le sol lui-même vibrait. Puis les flammes ont jailli plus haut, plus larges, avalant les structures métalliques une à une.
- Propagation aux zones de stockage ! a crié quelqu’un à la radio.
Des dizaines de véhicules étaient entreposés là. Réservoirs pleins. Plastiques. Pneus. Huiles. Batteries. Tout ce qu’il faut pour nourrir un enfer.
Et soudain—
BOUM.
Un bruit monstrueux a déchiré l’air.
La passerelle vitrée a cédé.
Sous l’effet de la chaleur extrême, les supports métalliques ont lâché d’un coup. La structure entière s’est effondrée dans un fracas assourdissant, projetant des éclats de verre et de métal incandescent dans toutes les directions. Une boule de feu a accompagné la chute, aspirée aussitôt par le brasier principal.
- Passerelle au sol ! Structure effondrée !
Le souffle nous a plaqués en arrière malgré la distance. Pendant une seconde, j’ai cru que tout allait s’écrouler.
Et puis les explosions ont commencé.
Une.
Puis deux.
Puis une succession sans fin.
Des véhicules prenaient feu les uns après les autres. Les pneus éclataient dans des détonations sèches. Les réservoirs cédaient, projetant des flammes horizontales qui traversaient les allées comme des lances. Des batteries libéraient des jets de feu violents, presque bleutés par endroits.
C’était une véritable pluie d’explosions.
- On est dépassés… a soufflé un de mes hommes.
Il avait raison.
On faisait tout ce qu’on pouvait. Lances en action. Rideaux d’eau pour protéger ce qui pouvait encore l’être. Tentatives de confinement. Mais le feu était trop vaste. Trop nourri. Trop violent.
À la radio, les annonces s’enchaînaient.
- Renforts en route de Belœil ! Saint-Jean-sur-Richelieu en approche ! Granby déploie deux autopompes et une échelle ! Montréal envoie une unité spécialisée matières dangereuses !
Peu à peu, le site s’est rempli de camions rouges venus de partout. Les gyrophares illuminaient la nuit tombante, donnant à la scène un air irréel. Plus de cent pompiers désormais, répartis sur plusieurs fronts.
Malgré ça, chaque avancée semblait fragile.
On gagnait dix mètres.
Le feu en reprenait vingt.
La chaleur était constante, écrasante. Même à distance, elle brûlait le visage, desséchait la gorge. La fumée était partout, épaisse, toxique, piquant les yeux même à travers les masques. Elle montait en colonnes gigantesques, visibles à des kilomètres.
C’était une zone de guerre.
- Maintenez les lignes ! Protégez les bâtiments adjacents ! Ne laissez pas le feu sortir du périmètre !
On commençait, lentement, très lentement, à reprendre un semblant de contrôle. Les renforts faisaient la différence. Les attaques coordonnées permettaient de contenir certaines zones. Les jets d’eau formaient des murs temporaires contre l’avancée des flammes.
Mais les explosions continuaient.
À chaque détonation, les nerfs se tendaient. On sursautait. On se retournait. On vérifiait que personne n’avait été touché.
- C’est une putain de fournaise… Une vraie zone infernale…
Le feu hurlait. Littéralement. Un rugissement continu, alimenté par tout ce que l’industrie peut offrir de plus inflammable.
Je me suis arrêté une seconde, observant l’ensemble du site.
Imag brûlait de partout.
Et malgré les efforts, malgré les moyens déployés, malgré le courage de tous ceux présents…
On ne faisait plus que limiter les dégâts.
Ce feu-là, on ne l’éteignait pas.
On survivait autour.
Plus le temps passait, plus on le savait.
Chaque minute qui s’écoulait faisait chuter les chances de retrouver des survivants.
Le feu avait été contenu sur certains secteurs, freiné sur d’autres, mais il restait actif, violent, imprévisible. À mesure que la nuit tombait, la fumée s’épaississait encore, collant au sol, s’infiltrant partout. Les visages étaient noirs de suie, les voix rauques, les gestes mécaniques.
Vers 21 h, après des heures de lutte, une décision est tombée :
les équipes pouvaient enfin commencer à entrer plus profondément dans les bâtiments, là où le feu avait perdu en intensité… mais où il avait déjà tout pris.
L’intervention a alors pris une tournure dramatique.
On progressait lentement, pas à pas, lampes allumées, lances prêtes, toujours à l’écoute du moindre craquement. Chaque porte franchie donnait l’impression d’entrer dans un autre monde. À l’intérieur, la chaleur restait écrasante. Les murs étaient noircis, les plafonds partiellement effondrés, l’air saturé d’une odeur insoutenable de brûlé.
Dans les premiers bureaux, on avançait en silence.
Des chaises fondues.
Des écrans éclatés.
Des dossiers réduits à des tas de cendres.
Et puis… les corps.
Le premier, on l’a vu sans vraiment le comprendre.
Allongé près d’un mur, immobile, entièrement noirci. Les vêtements avaient disparu, fusionnés avec la peau. Le corps était figé dans une posture irréelle, comme s’il avait tenté de se protéger jusqu’au dernier instant.
Personne n’a parlé.
On a simplement marqué l’endroit.
Puis on a continué.
Plus loin, dans un couloir menant aux bureaux administratifs, on en a trouvé d’autres. Parfois seuls. Parfois plusieurs, regroupés, comme s’ils avaient cherché refuge ensemble. Certains étaient méconnaissables. D’autres laissaient encore deviner un visage, une main, un détail humain qui rendait la scène encore plus dure.
La radio restait silencieuse.
On n’annonçait plus des sauvetages.
On annonçait des localisations de victimes décédées.
- Un corps retrouvé, secteur B… Deux autres dans l’open space nord…
Puis, dans une salle plus éloignée, un gémissement.
Faible. Presque inexistant.
- Contact vivant !
L’adrénaline est revenue d’un coup.
Une personne était étendue au sol, gravement brûlée. La peau rouge vif, cloquée par endroits, les vêtements carbonisés. Elle respirait encore, difficilement, chaque inspiration semblant être une torture. Les yeux ouverts, mais perdus.
- Tenez bon. On est là.
On l’a conditionnée comme on a pu, le plus doucement possible, malgré l’urgence. Puis une deuxième. Puis une troisième. Des gens brûlés, intoxiqués, choqués. Certains criaient. D’autres ne parlaient plus du tout.
On les sortait un par un, en sachant que pour certains, le combat ne faisait que commencer, et qu’il serait long… s’ils le gagnaient.
À chaque nouvelle pièce fouillée, le même mélange d’espoir et de terreur. L’espoir absurde de trouver quelqu’un vivant. Et la peur de tomber encore sur un silence définitif.
Le feu était toujours présent. Des flammes rampaient encore le long des murs. Des plafonds continuaient de s’effondrer par endroits. Chaque intervention se faisait sous la menace constante d’un retour de flammes ou d’un effondrement.
Les visages des pompiers avaient changé.
Plus de mots.
Plus de blagues.
Juste des regards lourds, fatigués, marqués.
Cette nuit-là, on ne sauvait plus des bâtiments.
On ne gagnait plus contre le feu.
On essayait simplement de ramener le plus de vies possible, et de laisser derrière nous le moins de morts oubliés.
Et au fond de moi, une certitude grandissait, de plus en plus lourde :
Le bilan serait catastrophique.
Le bâtiment de stockage était le dernier secteur encore accessible.
De l’extérieur, il n’avait plus rien d’un entrepôt. La façade était tordue, noircie, déformée par la chaleur. Les portes métalliques avaient gondolé, certaines arrachées de leurs rails. À l’intérieur, le feu avait presque tout consommé, mais il restait des foyers actifs, des braises, des zones encore instables.
On est entrés lentement.
Très lentement.
La chaleur y était différente. Plus sourde. Plus lourde.
Comme si le feu avait déjà tout pris… et attendait.
Les lampes ont balayé l’espace.
Et là… on a compris.
Ils étaient là.
Partout.
Des corps, étendus entre les rangées de stockage. Certains coincés entre des véhicules. D’autres effondrés contre des piliers métalliques. Beaucoup n’avaient même pas essayé de fuir plus loin. Ils s’étaient arrêtés là. L’air devait déjà être irrespirable.
La plupart étaient entièrement calcinés.
Noirs. Figés. Silencieux.
Des silhouettes humaines réduites à des formes méconnaissables. Par endroits, le sol était jonché de restes carbonisés, mêlés à des débris de plastique fondu, de métal tordu, de cendres épaisses qui s’envolaient au moindre pas.
Personne ne parlait.
Même les radios semblaient hésiter à grésiller.
Un de mes hommes a fait deux pas… puis s’est arrêté net.
Il a retiré son masque un instant, incapable de contrôler sa respiration. Il s’est plié en deux, pris de haut-le-cœur, avant de tomber à genoux. Un autre a dû s’appuyer contre un mur, tremblant, le regard perdu dans le vide.
- Sortez.
Ma voix était ferme.
- Ceux qui ne peuvent plus tenir, vous sortez maintenant.
Personne ne discutait.
Ce n’était pas un manque de courage.
C’était trop.
Certains pompiers pleuraient. D’autres fixaient les corps sans bouger, comme figés eux aussi. L’intervention avait dépassé la limite humaine.
Moi, je restais debout.
Je ne sais pas pourquoi.
Peut-être parce que si je m’effondrais, tout le monde suivrait.
Peut-être parce que quelque chose en moi s’était verrouillé.
Je faisais ce que je savais faire.
- On balise, on compte et on note chaque localisation.
Un par un.
Les chiffres montaient.
Dix.
Vingt.
Trente.
À un moment, on a arrêté de compter à voix haute.
Dans une zone plus reculée, près d’un mur effondré, on a découvert un groupe entier. Ils avaient essayé de se réfugier derrière des véhicules, probablement en pensant être protégés. Le feu les avait encerclés. Aucun n’avait eu une chance.
Un de mes gars a murmuré :
- Ils n’ont jamais pu sortir…
Je n’ai rien répondu.
Je savais.
La chaleur avait été trop rapide.
La fumée trop dense.
Le temps trop court.
On avançait encore, malgré tout, vérifiant chaque recoin. Pas pour sauver. Plus maintenant. Mais pour ne laisser personne derrière.
Quand on est ressortis du bâtiment de stockage, l’air extérieur nous a frappés de plein fouet. Certains se sont assis directement sur le sol. D’autres se sont appuyés contre les camions, incapables de tenir debout.
Moi, je suis resté debout.
J’ai regardé Imag brûler encore par endroits, même après des heures.
Et pour la première fois depuis le début de l’intervention, une pensée m’a traversé l’esprit, claire, violente :
Ce feu venait de marquer une génération entière.
Et nous aussi.
La nuit s’est étirée encore, interminable.
À l’intérieur des bâtiments, ce n’était plus vraiment un feu actif, mais un champ de ruines brûlantes. Des foyers résiduels persistaient ici et là, des flammes sourdes qui rampaient encore sous les décombres, prêtes à repartir au moindre souffle. Chaque pas soulevait un nuage de cendres. Chaque mur menaçait de céder.
On continuait malgré tout.
À chaque pièce fouillée, à chaque zone inspectée, on revivait la même horreur. Des corps oubliés sous des poutres effondrées. Des silhouettes figées contre des murs noircis. Des endroits où la chaleur avait été si intense que même le métal avait coulé, emprisonnant ce qui restait d’humain dans une masse informe.
Les visages des pompiers étaient méconnaissables.
Noirs de suie.
Rouges de fatigue.
Marqués à jamais.
Certains travaillaient encore par automatisme, comme s’ils n’étaient plus vraiment là. D’autres s’arrêtaient brusquement, incapables d’aller plus loin, la radio serrée contre la poitrine, le regard vide. Plusieurs se sont effondrés à genoux, submergés, vomissant dans leurs masques ou pleurant sans un mot.
Moi, je continuais à avancer.
Pas parce que j’étais plus fort.
Mais parce que je refusais de lâcher tant que tout n’avait pas été vu, noté, sécurisé.
Vers 7 h 30, après plus de quinze heures d’intervention continue, le feu a enfin été déclaré maîtrisé. Pas éteint. Maîtrisé. Une nuance cruelle, mais essentielle. Un dernier groupe de pompiers, arrivés en renfort une heure plus tôt, a été chargé de faire un ultime tour complet du site, bâtiment par bâtiment, pour s’assurer qu’aucun foyer ne couvait encore, qu’aucune reprise n’était possible.
Pendant qu’ils progressaient, le reste des équipes s’est arrêté.
Je me suis laissé tomber sur le marchepied d’un camion, incapable de rester debout plus longtemps. Mes jambes tremblaient. Mes bras étaient lourds. J’ai retiré mon casque et l’ai posé à côté de moi.
Autour, la scène était irréelle.
Des pompiers assis à même le sol, dos contre les roues des camions.
D’autres à genoux, la tête baissée, respirant lentement, comme s’ils avaient peur de s’effondrer complètement.
Certains se tenaient la tête entre les mains, les coudes appuyés sur les genoux, figés dans le silence.
Personne ne parlait.
Le soleil commençait à se lever, éclairant les décombres fumants d’une lumière pâle, presque indécente. La colonne de fumée s’élevait encore doucement, comme un dernier souffle de l’enfer qu’on venait de traverser.
J’ai regardé autour de moi.
On avait réussi à maîtriser le feu.
Les flammes ne dévoraient plus Imag.
Mais au fond de moi, je le savais.
On avait perdu.
Pas parce qu’on avait manqué de courage.
Pas parce qu’on avait été lents.
Mais parce que ce feu-là était trop grand, trop violent, trop rapide.
On avait gagné contre les flammes…
Et perdu contre leurs conséquences.
Ce matin-là, assis sur ce marchepied, au milieu de mes hommes brisés par la fatigue et l’horreur, j’ai compris une chose que je n’oublierai jamais :
Il y a des incendies qu’on éteint.
Et d’autres qui te brûlent de l’intérieur pour le reste de ta vie.
Le commandant s’est approché de moi lentement. Il s’est arrêté à ma hauteur, a regardé le site encore fumant, puis moi.
- Comment tu te sens, Félix ?
J’ai mis quelques secondes à répondre.
- Fatigué.
Il a hoché la tête. Puis il est resté silencieux. Un silence volontaire. Comme s’il attendait autre chose. Une colère. Une plainte. Une émotion. Mais je n’ai rien ajouté.
Alors il a repris, la voix plus basse.
- J’ai reçu le rapport final des victimes.
Mon ventre s’est noué instantanément.
Je le savais.
Je savais que ce qui allait suivre serait impossible à entendre.
Je l’ai regardé droit dans les yeux.
- Vas-y. Balance.
Il a pris une inspiration lente, comme pour se donner du courage à lui aussi.
- Il y avait neuf cent soixante-quinze personnes sur le site aujourd’hui.
Il a marqué une pause.
- 350 morts 625 survivants dont 200 gravement blaissé
Les mots sont tombés les uns après les autres. Sans cri. Sans explosion.
Juste… écrasants.
Je n’ai rien dit.
Je n’ai pas bougé.
Mais à l’intérieur, quelque chose s’est vidé.
Impuissant.
Inutile.
Inefficace.
Tous ces efforts.
Tous ces risques.
Et pourtant… ça.
Le commandant a posé une main ferme sur mon épaule.
- Félix… on ne pouvait pas faire mieux. Honnêtement, sans toi et ton équipe, sans cette reconnaissance intérieure, on n’aurait probablement sauvé personne.
Je l’entendais à peine.
Je me suis levé lentement. J’ai attrapé mon casque posé à côté de moi. Mes gestes étaient mécaniques. J’ai commencé à marcher.
- Félix, tu vas où ?
Je n’ai pas ralenti.
J’ai remonté mon casque sur ma tête, ajusté la jugulaire.
- L’intervention n’est pas terminée, commandant.
Et je suis reparti.
Pas parce qu’il restait quelque chose à sauver.
Mais parce que rester immobile, à ce moment-là, aurait été pire que tout.
J’ai rappelé mes hommes à la radio, un par un, pour les rassembler sur la zone sécurisée. La voix cassée pour certains, à peine audible pour d’autres. Quand ils ont été tous autour de moi, couverts de suie, les traits tirés, j’ai pris le temps de les compter. Lentement. Pour être sûr.
Puis une question m’a traversé l’esprit.
- Où est Magalie ?
Un silence bref. Puis une voix a répondu.
- Elle est rentrée à la caserne avec le premier convoi.
J’ai hoché la tête.
Magalie avait commencé chez nous il y a à peine six mois. Jeune, motivée, volontaire. Elle nous avait déjà prouvé qu’elle était solide, qu’on pouvait compter sur elle sans hésiter. Elle encaissait, elle apprenait vite, elle ne reculait pas. Mais ça…
Personne n’était préparé pour ça.
Même les plus anciens.
Je les ai regardés un à un.
- Écoutez-moi bien, l’intervention est quasiment terminée, mais le risque ne l’est pas encore. On va faire des contrôles systématiques. Chaque zone. Chaque bâtiment. On s’assure qu’il n’y a plus aucun foyer résiduel, aucun point chaud susceptible de repartir.
Pas de discours inutile. Juste des consignes claires.
On s’est remis au travail une dernière fois.
Les bâtiments n’étaient plus que des carcasses fumantes. À l’intérieur, l’air était irrespirable sans masque. Une odeur épaisse, lourde, impossible à décrire vraiment. Un mélange de plastique fondu, de métal chauffé, de bois brûlé… et autre chose. Une odeur qui te colle à la gorge et que tu sais que tu n’oublieras jamais.
Le feu ne flambait plus, mais il vivait encore.
Des crépitements constants sous les décombres.
Des claquements secs quand une poutre fatiguée cédait enfin.
Par endroits, des braises rouges luisaient sous des couches de cendres, prêtes à repartir au moindre courant d’air.
On avançait lentement, sondant, arrosant, refroidissant. Chaque geste était méthodique. Plus personne ne parlait. Seules les radios murmuraient parfois des confirmations.
- Zone sécurisée.
- RAS ici.
- Température stable.
Le soleil était maintenant bien levé. Sa lumière révélait l’ampleur réelle des dégâts. Ce que la nuit avait caché, le jour le montrait sans pitié. Des pans entiers de bâtiments effondrés. Des véhicules réduits à des squelettes noircis. Des flaques d’eau mêlées de cendres et de mousse ignifuge.
À 10 h 45, le dernier secteur a été déclaré sûr.
Plus de victimes.
Plus de personnes à chercher.
Juste des ruines.
Le commandant est venu confirmer la fin officielle de l’intervention. Les équipes ont commencé à se retirer, lentement. Certains sont montés dans les camions sans dire un mot. D’autres ont pris le temps de s’asseoir encore quelques minutes, comme s’ils n’arrivaient pas à quitter les lieux.
Je suis resté debout, casque sous le bras, regardant une dernière fois ce qu’il restait d’Imag.
On avait tout fait.
Absolument tout.
Mais en repartant, une certitude me suivait déjà :
Cette intervention ne s’arrêterait pas à 10 h 45.
Elle continuerait longtemps.
Dans les têtes.
Dans les odeurs.
Dans le silence.
On a quitté le site lentement, en convoi, moteurs sourds, gyrophares éteints. À mesure qu’on s’éloignait, la fumée restait visible derrière nous, immense, comme un rappel constant de ce qu’on laissait derrière.
Puis on a franchi la barrière de sécurité, installée à environ trois cents mètres de la zone industrielle. Une simple ligne métallique, quelques cônes, du ruban de balisage… mais symboliquement, c’était une frontière nette.
Derrière : l’enfer.
Devant : le monde.
Et ce monde nous attendait.
Des dizaines de journalistes étaient massés là. Caméras sur l’épaule, micros tendus, flashes qui crépitaient. Certains criaient des questions. D’autres se contentaient de filmer nos visages noircis, nos tenues encore humides, nos regards vides.
— — Capitaine, un mot ?
— — Combien de victimes ?
— — Est-ce que le feu est maîtrisé ?
Personne n’a répondu.
Les camions ont avancé sans s’arrêter. Lentement. Comme un cortège funèbre. J’ai vu des civils derrière les journalistes. Des familles. Des employés. Des gens qui cherchaient un visage, un signe, une réponse qu’on n’avait pas à leur donner.
Dans le véhicule, l’ambiance était pesante.
Personne ne parlait.
Pas de radio.
Pas de blague.
Juste le bruit du moteur et le frottement des pneus sur l’asphalte.
Certains regardaient droit devant eux, figés.
D’autres fixaient leurs gants, encore tachés de suie.
Un de mes hommes avait la tête appuyée contre la vitre, les yeux fermés, comme s’il essayait d’effacer ce qu’il venait de voir.
Moi, je conduisais en silence.
Chaque feu rouge semblait durer une éternité.
Chaque carrefour nous rapprochait de la caserne… sans vraiment nous en rapprocher mentalement.
Quand enfin les portes de la caserne se sont ouvertes, le bruit métallique a résonné étrangement fort. On est entrés, un à un. Les moteurs se sont coupés. Le silence est retombé d’un coup, brutal.
Personne n’a sauté du camion.
Personne ne s’est précipité vers les vestiaires.
On est restés là quelques secondes.
À respirer.
À exister.
La caserne était la même qu’avant.
Mais nous, on ne l’était plus.
Et en descendant du véhicule, je l’ai su avec une certitude absolue :
Ce feu venait de rentrer avec nous.
Les jours qui ont suivi ont été compliqués. Très compliqués.
À la caserne, on n’arrivait même plus à empêcher les alarmes de sonner. Chaque test, chaque maintenance, chaque exercice déclenchait une tension immédiate. Au moindre bip, certains sursautaient. Les corps étaient rentrés, mais les esprits, eux, étaient encore là-bas.
Petit à petit, on a repris des habitudes. Ou plutôt, on a essayé.
Pour ma part, je passais beaucoup de temps avec le commandant. On devait rédiger le rapport officiel de l’intervention Imag. Un document lourd, précis, froid. Chronologie, décisions, moyens engagés, pertes humaines. Mettre des mots administratifs sur l’enfer.
Dans mon bureau, j’avais toujours la télévision allumée. Pas vraiment pour regarder. Plutôt comme un bruit de fond. Mais peu importe la chaîne, peu importe l’heure…
On tombait toujours dessus.
L’incendie d’Imag.
Des images en boucle.
Des flammes filmées de loin.
Des experts en plateau, bien coiffés, bien habillés.
- Clairement, les secours n’étaient pas prêts pour un sinistre de cette ampleur.
- Avec une meilleure formation, il y aurait eu moins de morts.
- On peut se demander si les pompiers ont agi assez vite.
Je hochais la tête, machinalement.
Et un murmure est sorti, sans que je m’en rende compte :
- Petit connard…
Je l’aurais bien voulu, cet expert à la con.
Le voir sur les lieux.
En costard-cravate.
À respirer ce qu’on a respiré.
À avancer dans cette chaleur.
À regarder ce qu’on a vu.
Cinq jours.
Ça faisait cinq jours que l’incendie avait eu lieu, et on en parlait en permanence. Manque de sécurité chez Imag. Extincteurs insuffisants. Procédures douteuses. Direction négligente. J’ai même vu passer un article de journal dont le titre m’a donné envie de fracasser l’écran :
« Pompiers inefficaces : une catastrophe inévitable »
Là, ça m’a touché.
Pas parce que c’était faux.
Mais parce que c’était facile.
Et pourtant… une question commençait à me ronger.
Et si on ne savait pas tout ?
Je me suis surpris à taper Imag sur mon ordinateur.
Puis à cliquer sur leur site internet.
Je voulais comprendre.
Imag n’avait pas toujours porté ce nom.
À l’origine, l’entreprise s’appelait Ateliers Mécaniques Tremblant & Fils, fondée en 1936 par Émile Tremblant, un ingénieur québécois passionné de mécanique lourde. Son objectif était clair : concevoir des moteurs puissants, fiables et robustes pour l’industrie locale. Et il y est arrivé. Pendant deux ans, l’entreprise a prospéré modestement, mais solidement.
Puis 1939 est arrivé.
La guerre a éclaté en Europe.
Et rapidement, le conflit a traversé l’Atlantique.
Émile Tremblant a alors pris une décision audacieuse. Il est entré en contact avec l’armée américaine pour leur proposer son savoir-faire. Très vite, les Ateliers Tremblant & Fils ont été sollicités pour développer et produire des moteurs de blindés, puis des moteurs d’avions. Les commandes se sont enchaînées. L’entreprise a explosé. Les effectifs ont triplé. Les infrastructures se sont agrandies.
Jusqu’en 1945.
La guerre s’est terminée.
Les contrats aussi.
L’entreprise était vouée à la faillite. Trop grande. Trop spécialisée. Trop dépendante du militaire.
Mais Émile Tremblant était un homme intelligent.
Il a signé un accord avec une jeune marque automobile canadienne en plein essor : NordTrail Motors, spécialisée dans la production de petits 4x4 robustes, conçus pour les routes difficiles, les forêts, les régions isolées. Les Ateliers Tremblant & Fils sont alors devenus revendeur officiel, puis concessionnaire exclusif dans plusieurs provinces.
Émile a construit des concessions partout au Canada.
Petit à petit, l’entreprise s’est transformée.
Dans les années 60, le nom a changé.
Industries Mécaniques et Automobiles Générales.
IMAG.
Le directeur actuel, Laurent Tremblant, fils du fondateur, avait repris l’entreprise des années plus tard, modernisé les installations, agrandi le site… jusqu’à employer plus de 800 personnes sur celui de Saint-Hyacinthe.
Je me suis adossé à mon siège.
Ce n’était pas une entreprise sortie de nulle part.
Ce n’était pas un patron irresponsable caricatural.
Et pourtant…
Quelque chose n’avait pas tenu.
Et ce feu-là avait tout révélé.
Dans les années 90, tout a changé.
À la mort de son père, Laurent Tremblant a pris officiellement les commandes de l’entreprise. Là où Émile avait été un bâtisseur instinctif, Laurent était un stratège. Froid. Méthodique. Visionnaire, diraient certains. Il a rapidement compris que le modèle éclaté hérité de son père — une multitude de petites concessions, d’ateliers dispersés, parfois vieillissants — ne permettait plus de garder un contrôle total.
Alors il a tout revu.
Il a lancé une restructuration massive, sans précédent.
Les petites entreprises ont été regroupées, absorbées, fusionnées.
En quelques années, Laurent Tremblant a concentré tout l’empire de son père sur dix grands sites industriels, répartis stratégiquement à travers le Canada.
Chaque site devenait un monstre à part entière :
concessions automobiles, garages mécaniques, ateliers de carrosserie, magasins de pièces détachées, entrepôts logistiques…
Tout centralisé.
Pour plus d’efficacité.
Pour plus de rentabilité.
Pour plus de contrôle.
Puis il a pris une décision encore plus radicale.
Il a rompu le partenariat historique avec la petite marque canadienne de 4x4, NordTrail Motors. Une page tournée sans nostalgie. À la place, il a signé des contrats majeurs avec les géants américains : Ford, Chrysler, Chevrolet. Des marques fortes. Mondiales. Inattaquables.
Mais Laurent Tremblant ne s’est pas arrêté là.
Au début des années 2000, il a lancé un projet ambitieux, presque arrogant :
la création d’une marque de luxe américaine, pensée pour rivaliser avec les grandes berlines et SUV haut de gamme. Une marque assemblée au Canada, motorisée avec le savoir-faire historique d’Imag, et vendue comme un symbole de puissance et de prestige nord-américain.
Un pari risqué.
Un pari gagnant.
En 2017, Imag était devenue un géant industriel.
Plus de 10 000 employés à travers tout le Canada.
Des milliards en chiffre d’affaires.
Des sites ultramodernes.
Des normes affichées comme exemplaires.
Je suis resté longtemps à fixer l’écran.
Dix mille employés.
Des décennies d’histoire.
Des décisions brillantes… et d’autres peut-être trop sûres d’elles.
Et malgré tout ça, malgré cette puissance, malgré ces moyens colossaux, un seul incendie avait suffi à tout réduire en cendres.
Je me suis posé une question que personne à la télévision ne semblait vouloir se poser :
Quand une entreprise devient aussi grande… est-ce qu’elle ne finit pas toujours par oublier quelque chose d’essentiel ?
Et cette question-là, je sentais qu’elle n’allait pas me lâcher de sitôt.
J’avais les yeux collés à l’écran.
Depuis des heures, je passais d’un article à l’autre, d’un reportage à un débat télévisé. L’incendie d’Imag était partout. Impossible d’y échapper. Même en mettant le son bas, les images parlaient d’elles-mêmes.
Soudain, la porte en face de mon bureau s’est ouverte d’un coup sec.
- Lieutenant !
J’ai levé la tête, agacé.
- Putain Bryan… Je t’ai dit combien de fois de ne pas entrer comme ça.
- Pardon, lieutenant, a-t-il répondu aussitôt.
Sa voix n’était pas comme d’habitude.
Mais il se passe un truc bizarre dehors. Venez.
Bryan Miller se tenait là. Grand blond, épaules larges, coupe mulet assumée. Un colosse. Mais surtout un cerveau. En intervention, il bricolait des solutions impossibles avec trois bouts de ficelle. Un collègue essentiel, respecté par tous.
Je me suis levé sans discuter.
On a traversé le couloir, puis poussé la porte principale de la caserne.
Et là…
Je me suis arrêté net.
Il y avait du monde.
Beaucoup trop de monde pour que ce soit normal.
Des centaines de personnes.
Puis en levant les yeux plus loin… peut-être un millier.
Peut-être plus.
Quand nous sommes tous sortis, collègues après collègues — ceux de ma petite troupe comme ceux des autres équipes, ceux qui avaient été à l’intérieur, ceux qui avaient tenu les lances, ceux qui avaient fait le triage, ceux qui avaient combattu jusqu’à l’épuisement — un tonnerre d’applaudissements a éclaté.
Ce n’était pas un bruit ordinaire.
C’était lourd. Profond. Sincère.
Des pancartes se levaient partout :
MERCI POUR CE QUE VOUS AVEZ FAIT
VOUS AVEZ TOUT DONNÉ
VOUS N’ÊTES PAS SEULS
La foule s’est avancée lentement.
Sans colère. Sans cris. Juste de l’émotion brute.
Et alors, quelque chose d’irréel s’est produit.
On nous a pris dans les bras.
On nous a serré la main.
On nous a remerciés.
Pas “toi”.
Pas “ton équipe”.
Nous tous.
Une femme s’est avancée vers moi. Elle a posé ses mains sur mes épaules, puis m’a attiré contre elle dans un long, très long câlin. Son corps tremblait.
- Mon mari fait partie des victimes, a-t-elle murmuré.
J’ai baissé les yeux.
Elle a baissé la tête à son tour, comme pour chercher mon regard, puis elle a repris, doucement mais avec une force incroyable :
- Personne ne vous en veut. Vous vous êtes battus sans relâche. Nous sommes tous là pour vous remercier.
Je n’ai rien dit.
Je n’y arrivais pas.
Autour de moi, la même scène se répétait.
Des collègues s’effondraient enfin, les épaules secouées par des sanglots qu’ils retenaient depuis des jours.
D’autres restaient figés, les poings serrés, le regard vide.
Bryan était à côté de moi, la mâchoire crispée, les yeux rouges.
Nous étions tous pareils.
Ce n’est que bien plus tard que nous avons appris la vérité :
les familles des victimes s’étaient organisées entre elles.
Sans médias. Sans discours officiels.
Juste pour nous dire une chose :
Vous avez tout fait. Et nous le savons.
Quand la foule s’est enfin dispersée, lentement, presque en silence, la cour de la caserne est redevenue vide.
Un vide lourd.
Différent.
Et à ce moment-là, j’ai compris quelque chose que je n’oublierai jamais :
Nous avions tous combattu ce feu.
Et même si nous avions perdu énormément…
nous n’étions pas seuls à porter ce poids.
Les mois passèrent.
Les avions recommencèrent à passer au-dessus de la ville sans détour.
Les journaux, eux aussi, finirent par se calmer. Même si l’ampleur avait été mondiale, l’actualité avait repris ses droits. L’incendie d’IMAG quittait peu à peu les manchettes.
À Saint-Hyacinthe, tout semblait revenir à la normale.
Chez IMAG, des grues avaient poussé dans le paysage.
De grandes silhouettes d’acier dominaient à nouveau la zone industrielle.
Ils reconstruisaient exactement au même endroit.
Courageux…
Ou inconscients.
Je n’arrivais toujours pas à savoir.
Un matin, alors que je travaillais dans mon bureau, j’ai vu un homme passer devant la porte vitrée. Démarche assurée, costume impeccable, regard droit. Il avançait sans hésiter vers le bureau du commandant.
Je me suis levé et suis sorti dans le couloir.
- Bryan, c’est qui, lui ? , ai-je demandé à voix basse
Bryan Miller a suivi mon regard.
- Le directeur d’IMAG. Laurent Tremblant.
Il a froncé les sourcils.
Aucune idée de ce qu’il fout ici.
L’homme a disparu derrière la porte du commandant.
Une heure passa.
Quand il est ressorti, il avait exactement la même assurance que lorsqu’il était entré. Rien n’avait changé. Costume droit, posture calme. En passant à côté de nous, il s’est arrêté une demi-seconde.
- Messieurs. Je vous souhaite une bonne journée.
Personne n’a répondu.
À peine la porte d’entrée refermée, une voix a claqué dans le couloir :
- TREMBLAY ! DANS MON BUREAU. MAINTENANT.
Tous les regards se sont tournés vers moi.
- T’as fait quoi ? a soufflé quelqu’un.
- Rien du tout, ai-je répondu en me levant.
Je suis entré dans le bureau du commandant.
- Ferme la porte, a-t-il dit d’une voix sèche.
Je l’ai fait.
Puis, presque aussitôt, son ton a changé.
Plus calme. Plus grave.
- Félix, ce que je vais te dire est confidentiel.
- Et pas encore officiel.
Je n’ai rien dit.
- L’organisation de la caserne risque de changer.
- Comment ça ?
Il a pris une inspiration.
- Laurent Tremblant veut investir lourdement dans la sécurité d’IMAG. Pas seulement ses bâtiments… toute la zone industrielle.
- Investir comment ?
- Il veut faire construire un centre de secours. Directement au cœur de la zone industrielle.
- C’est une bonne nouvelle, ai-je répondu instinctivement.
Il a hoché la tête.
- Oui et non.
Il s’est rassis.
Une partie de la caserne sera déplacée là-bas. Toujours sous mon autorité, mais dédiée presque exclusivement à IMAG. À part quelques interventions complexes.
Je commençais à comprendre.
Je jonglerai entre les deux sites, a-t-il poursuivi. Mais je ne peux pas tout gérer seul.
Il m’a fixé.
- Je dois prendre deux lieutenants. Les passer capitaines, un ici. Un là-bas.
Au fond de moi, je le savais.
Ce ne serait pas pour moi.
Trop jeune.
Pas encore assez ancien.
Il a continué :
- Je pensais que toi… tu pourrais constituer ton équipe. Choisir les hommes que tu veux et partir là-bas.
Il a marqué une pause.
- Tu connais IMAG. Tu connais le terrain et tu sais ce que coûte une minute de retard.
Je suis resté silencieux.
La décision n’était pas encore officielle.
Mais une chose était sûre :
quelque chose de très grand venait de se mettre en marche.

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