Chapitre 2 : Nouvelle caserne, nouvelle vie

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Deux ans avaient passé.

Nous étions en septembre 2019.

Depuis cette discussion dans le bureau du commandant, il n’avait plus jamais été question de cette histoire de caserne. Avec le temps, l’idée avait fini par disparaître de mon esprit, étouffée par les interventions, la routine, les nuits trop courtes. La vie avait repris son cours.

Ce matin-là pourtant, quelque chose était différent.

Le commandant avait demandé à tous les pompiers de la caserne d’être présents. Pas une équipe, pas un groupe : tout le monde. Quand ça arrivait, ce n’était jamais anodin.

Nous étions rassemblés dans la salle de briefing. Le silence était pesant.

Le commandant s’est avancé, droit, sérieux.

- Messieurs, bonjour. Comme vous le savez, aujourd’hui a lieu l’inauguration officielle de la nouvelle zone industrielle d’IMAG.

Il a marqué une pause.

- Mais pas seulement.

À cet instant précis, tout ce qu’il m’avait dit deux ans plus tôt m’est revenu d’un coup en pleine tête. Chaque mot. Chaque regard.

- Nous allons devoir nous séparer de cinquante de nos collègues.

Un brouhaha immédiat s’est élevé dans la salle. Des voix, des questions, de l’incompréhension.

- Silence.

Sa voix a claqué.

Je sais que des rumeurs circulent en ville concernant une éventuelle coupe budgétaire. Ce n’est pas le cas.

Il a laissé le temps aux esprits de se calmer, puis a repris.

- Avant d’aller plus loin… Tremblay. Gagnon. Approchez.

Je me suis levé.

Mon collègue aussi.

Nous nous sommes placés devant tout le monde.

Le commandant nous a regardés quelques secondes, puis a parlé d’une voix claire :

- Messieurs, j’ai l’honneur de vous annoncer, devant l’ensemble de vos collègues, que vous êtes promus au grade de capitaine.

Un léger flottement.

Puis il nous a tendu à chacun une enveloppe officielle.

Sur le moment, je n’ai rien trouvé à dire.

- Merci, commandant, ai-je simplement répondu.

Les applaudissements ont éclaté.

Des mains sur les épaules.

Des tapes dans le dos quand je passais entre les rangs.

Des regards fiers. Sincères.

Le commandant a levé la main.

- Ok, ok… bravo à vous deux. Vous fêterez ça plus tard.

Il a repris son sérieux.

- Capitaine Tremblay va nous quitter.

Un silence immédiat.

- Il prendra le commandement de la nouvelle caserne d’IMAG. Une caserne implantée directement au cœur de la zone industrielle.

Il s’est tourné vers moi.

- Félix, tu me feras une liste de cinquante volontaires qui te suivront là-bas.

Des murmures ont repris, plus bas cette fois.

- Le capitaine Gagnon, a-t-il continué, prendra la responsabilité de cette caserne-ci. Quant à moi, je superviserai les deux sites.

Il a terminé la réunion avec encore deux ou trois points d’organisation, puis a conclu simplement :

- Messieurs… une nouvelle page commence.

La salle s’est lentement vidée.

Moi, je suis resté debout quelques secondes de plus.

Nouvelle caserne.

Nouvelle mission.

Nouvelle maison.

À peine sortis de la salle de briefing, je me suis mis à trotter derrière lui.

- Commandant.

Il s’est arrêté.

- Je peux vous parler ?

Il m’a regardé une seconde, puis a hoché la tête.

- Bien sûr. Viens dans mon bureau.

La porte s’est refermée derrière nous.

Le silence est retombé aussitôt.

Je n’ai pas pris le temps de m’asseoir.

- Pourquoi ?

Il a levé les yeux vers moi.

- Pourquoi quoi ?

- Pourquoi moi.

Ma voix tremblait légèrement, malgré moi.

Il y a ici des hommes qui méritent ce grade bien avant moi. Des gars avec quinze, vingt ans de service. Plus d’expérience. Plus de recul.

Il s’est adossé à son fauteuil, les mains croisées.

- Tu penses que je ne le sais pas ?

- Alors expliquez-moi, ai-je insisté.

- Parce que moi, je ne comprends pas.

Il a soupiré, longuement.

- Félix… l’expérience, ce n’est pas qu’une question d’années. C’est une question de réactions quand tout part en vrille.

Je n’ai rien répondu.

- Le jour de l’incendie d’IMAG, a-t-il repris, j’ai vu des hommes très expérimentés perdre leurs moyens. Et je ne leur en veux pas. Ce qu’on a vécu dépassait tout ce qu’on avait connu.

Il s’est penché légèrement vers moi.

- Toi, tu n’as pas reculé. Tu n’as pas attendu qu’on te dise quoi faire. Tu as observé, analysé, pris des décisions. Et elles n’ont pas suffi, ai-je lâché. On a perdu trop de monde.

Il a serré la mâchoire.

- Justement.

Il a marqué une pause.

- Tu vis avec ça. Tu ne t’en es jamais satisfait. Tu n’as jamais dit “on a fait ce qu’on a pu” pour te rassurer.

Il m’a fixé droit dans les yeux.

- Un mauvais officier se contente de ça. Un bon capitaine, lui, se demande toujours comment faire mieux.

Je me suis passé une main sur le visage.

- Mais je suis jeune. Les gars vont parler.

- Ils parlent déjà, a-t-il répondu calmement. Et ils continueront.

Puis il a ajouté, plus dur :

- Tu crois que l’ancienneté empêche de faire des erreurs ? J’ai vu des capitaines avec trente ans de service prendre de très mauvaises décisions.

Il s’est levé.

- Ce que je veux pour IMAG, ce n’est pas un bureaucrate. Ce n’est pas quelqu’un qui applique des procédures sans réfléchir.

Il a posé une main ferme sur le bureau.

- Je veux quelqu’un qui connaît la peur. Quelqu’un qui sait ce que coûte une minute. Quelqu’un qui est prêt à entrer quand tout le monde hésite.

Il a baissé légèrement la voix.

- Et surtout… quelqu’un qui ne se sent pas légitime.

Je l’ai regardé, surpris.

- Parce que celui qui doute, a-t-il continué, fait attention. Il écoute ses hommes. Il remet ses décisions en question.

Il s’est redressé.

- Félix, si tu étais entré ici en me disant “je mérite ce grade”, je t’aurais retiré l’enveloppe sur-le-champ.

Un silence lourd s’est installé.

- Tu n’es pas prêt, a-t-il conclu. Mais personne ne l’est jamais vraiment.

Il m’a regardé avec une pointe de gravité.

- Et si je me trompe… c’est moi qui en porterai la responsabilité.

Je n’ai pas répondu tout de suite.

Puis j’ai simplement dit :

- Alors je ferai en sorte que vous ne vous trompiez pas.

Il a hoché la tête.

- Je n’en doute pas. Maintenant va. Tu as cinquante noms à choisir.

Je me suis tourné vers la porte.

Avant que je sorte, il a ajouté :

- Et Félix… n’essaie pas d’être un capitaine parfait. Sois juste celui que tu aurais voulu avoir ce jour-là.

Je suis sorti.

Et pour la première fois depuis longtemps,

je sentais le poids du grade…

mais aussi la direction à suivre.

Je suis ressorti du bureau du commandant avec l’enveloppe encore pliée dans la poche.

Dans le couloir, le bruit avait repris. Des voix, des rires nerveux, des discussions à voix basse.

Quand j’ai poussé la porte de la salle commune, ils étaient là.

Certains se sont retournés aussitôt.

D’autres ont compris avant même que je parle.

- Capitaine ! a lancé quelqu’un, avec un sourire franc.

Les réactions ont été immédiates.

Des tapes dans le dos.

Des poignées de main solides.

Des regards sincèrement fiers.

- Putain, Félix… À 26 ans, mec. Respect. Si quelqu’un devait l’avoir, c’était toi.

Je souriais, un peu maladroitement.

Je remerciais.

Je hochais la tête.

Je voyais dans leurs yeux que ce n’était pas de la flatterie.

C’étaient des gars qui avaient été là.

Qui m’avaient vu à l’œuvre.

Qui savaient ce que j’avais donné.

Mais pas tous.

Deux restaient à l’écart.

Deux piliers de la caserne.

Des anciens.

Des hommes respectés.

Ils ne disaient rien.

Bras croisés.

Regard neutre.

Pas hostile.

Juste fermé.

Quand nos regards se sont croisés, l’un d’eux a hoché la tête.

Un geste poli. Froid.

L’autre n’a même pas bougé.

La pièce a continué de vivre autour de moi, mais je l’avais senti.

Ce petit décalage.

Ce silence plus lourd que les félicitations.

Je me suis approché.

- Marc, Luc.

Ils ont répondu en même temps :

- Capitaine.

Pas Félix.

Pas de sourire.

- Je sais que ce n’est pas simple, ai-je dit calmement. Et je ne m’attends pas à ce que ça le soit.

Marc a expiré lentement.

- C’est pas personnel, a-t-il fini par dire. Mais ça fait vingt ans que je suis ici.

Luc a ajouté, sans agressivité :

- On a juste besoin de temps.

J’ai hoché la tête.

- Je comprends. Je vous demanderai jamais d’être d’accord. Juste d’être pros.

Un silence.

Puis Marc a lâché :

- On l’a toujours été.

Ils sont partis.

Je suis resté là une seconde, immobile.

Autour de moi, les discussions reprenaient.

Les rires aussi.

Je venais d’être promu.

J’étais soutenu par la majorité.

Mais je venais aussi de comprendre une chose essentielle :

Le grade te donne l’autorité.

Le respect, lui, se gagne… encore.

Et c’était très bien comme ça.

Ils sont partis sans un mot de plus.

Je suis resté là une seconde, immobile, pendant que la salle retrouvait peu à peu son brouhaha habituel. Les rires revenaient, les discussions aussi. La majorité était sincèrement heureuse pour moi, et je le sentais.

Mais moi, je pensais déjà à la suite.

À la nouvelle caserne.

À la pression.

À ce que ça allait exiger de chacun.

Je savais que là-bas, je n’aurais pas le droit à l’hésitation.

Pas le droit aux demi-mesures.

Encore moins au doute sur le terrain.

Je les respectais, Marc et Luc.

Leur ancienneté.

Leur parcours.

Mais pas leur silence.

Quand je ferais ma liste, je prendrais des hommes capables de me suivre sans arrière-pensée. Des gars prêts à avancer, même quand ils ne seraient pas d’accord. Des collègues qui me diraient les choses en face.

Je n’avais besoin que d’une seule chose :

la confiance.

Et je le savais déjà, sans colère, sans rancune :

ces deux-là ne feraient pas partie de ma liste.

Le commandant est sorti de son bureau et a élevé la voix :

- Les gars, rassemblement.

Les conversations se sont tues presque aussitôt.

- Le directeur d’IMAG, monsieur Laurent Tremblant, vient de m’appeler. Il souhaite que nous soyons présents pour l’inauguration officielle de la nouvelle zone industrielle. Il tient à nous faire visiter la future caserne.

Il a pris un ton plus neutre, presque détaché.

- Elle ne sera opérationnelle qu’à partir du 1er novembre. D’après les plans, il s’agira d’une caserne de renfort. Rien de bien grand : deux véhicules, un effectif réduit.

Il a ajouté, comme pour calmer les attentes :

- Ne vous attendez pas à quelque chose d’impressionnant.

Après ses consignes habituelles — tenue correcte, comportement irréprochable — nous nous sommes mis en route.

Dans le véhicule, l’ambiance était particulière.

Un mélange de curiosité et de retenue.

- Capitaine, si jamais tu fais une liste… pense à moi, a glissé l’un.

- Moi aussi, a ajouté un autre.

Je les ai regardés brièvement.

- Je vais réfléchir, ai-je répondu simplement.

Quand nous avons approché du site, j’ai senti mon ventre se nouer.

Cela faisait deux ans que je n’étais pas revenu ici.

Et pourtant…

je ne reconnaissais presque plus l’endroit.

IMAG avait racheté des terrains tout autour.

L’ancienne zone industrielle étouffante avait disparu.

À sa place : de la verdure, des arbres alignés, des espaces ouverts.

Des panneaux solaires recouvraient les toits des bâtiments.

Tout était aéré, lumineux, pensé sur le long terme.

C’était… beau.

Inattendu.

Puis la route s’est élargie.

Et là, le silence est tombé dans le véhicule.

De chaque côté de la chaussée, deux mémoriaux se dressaient.

À gauche, un monument massif en pierre sombre.

350 noms, gravés un à un.

En haut, en lettres dorées :

ON NE VOUS OUBLIEERA JAMAIS

À droite, un mémorial plus petit.

Plus sobre.

Une seule inscription :

MERCI

Et en dessous, les noms des 150 pompiers intervenus ce jour-là.

Les nôtres.

Personne ne parlait.

Même le moteur semblait plus discret.

Un peu plus loin, en retrait de la route principale, la caserne est apparue.

Et là…

tout le monde a compris que le commandant s’était trompé.

Pour une caserne censée être — petite,

elle était immense.

Un bâtiment moderne, large, parfaitement intégré au paysage.

Façade claire, lignes nettes, grandes portes sectionnelles rouges.

Un terrain bien plus vaste que prévu.

Mais ce qui frappait surtout, c’était l’arrière du site.

Un véritable terrain d’entraînement s’étendait derrière la caserne.

Une maison du feu, dédiée aux exercices en conditions réelles.

Un labyrinthe à fumée, sombre et modulable.

Des structures pour les sauvetages en hauteur.

Des zones prévues pour les scénarios industriels, hydrocarbures, espaces confinés.

Ce n’était pas une simple caserne de renfort.

C’était un centre complet.

Un outil de travail sérieux.

Pensé pour le terrain.

Le véhicule s’est arrêté.

Personne n’a parlé tout de suite.

Nous étions revenus là où tout avait commencé.

Mais ce lieu n’avait plus rien d’un champ de ruines.

Il respirait la préparation.

La mémoire.

Et l’avenir.

Et à cet instant précis, j’ai compris une chose :

cette caserne allait changer beaucoup plus que nos habitudes. Nous avons garé les véhicules devant la nouvelle caserne. Les moteurs se sont coupés un à un, laissant place à un silence presque solennel. À peine sortis des véhicules, encore debout près des portières, nous avons aperçu une voiture arriver au loin. Elle avançait lentement, sans sirène, sans gyrophare, juste le ronronnement feutré d’un moteur haut de gamme qui tranchait avec l’ambiance lourde du lieu.

La voiture s’est arrêtée à quelques dizaines de mètres de nous. Un modèle sobre, couleur sombre, discret mais imposant. La portière s’est ouverte, et l’homme est sorti calmement.

C’était Monsieur Laurent Tremblant, le directeur d’IMAG.

Il devait avoir la fin de la cinquantaine. Grand, mince, droit dans sa posture. Des cheveux gris clairs, tirant vers l’argent, soigneusement coiffés en arrière, laissant apparaître un front marqué mais assumé. Son visage était fin, anguleux, avec des traits creusés par les années — pas fatigués, mais affirmés. Des rides discrètes au coin des yeux et sur le front, celles d’un homme qui a beaucoup réfléchi, beaucoup décidé.

Ses yeux, d’un bleu clair perçant, observaient avant même de saluer. Un regard précis, presque analytique. Il portait un costume sombre parfaitement ajusté, veste ouverte sur une chemise blanche impeccable, sans cravate. Un style simple, maîtrisé, sans ostentation. Le genre d’homme qui n’a pas besoin d’en faire trop pour imposer le respect.

Il a pris une seconde pour regarder autour de lui : la caserne, les mémoriaux de part et d’autre de la route, puis nous. Il a inspiré profondément, comme quelqu’un qui connaissait le poids du lieu où il se tenait, avant de s’avancer d’un pas assuré.

Sans élever la voix, il nous a salués d’un signe de tête respectueux.
- Messieurs. Suivez-moi. Nous allons au showroom.

On s’est regardés brièvement entre collègues, puis on lui a emboîté le pas.

Le showroom IMAG… c’était autre chose. Rien à voir avec une concession classique. En franchissant les portes vitrées automatiques, on a tous ralenti instinctivement. L’endroit était immense, baigné de lumière naturelle grâce à une verrière qui courait sur toute la longueur du toit. Au centre du bâtiment trônait un petit lac artificiel, parfaitement intégré à l’espace : eau claire, bordée de pierres naturelles, avec une légère cascade qui produisait un murmure apaisant.

Autour du plan d’eau, de la verdure partout. De vrais arbres plantés à l’intérieur, des massifs végétaux entretenus au millimètre, des plantes grimpantes qui longeaient certaines structures métalliques. L’odeur du neuf se mêlait à celle du bois et de la végétation, créant une atmosphère presque irréelle pour un showroom automobile.

Les voitures étaient disposées comme dans une galerie d’art. Espacées, mises en valeur par des jeux de lumière précis. Des berlines luxueuses, des SUV imposants, des pick-up massifs… et plus loin, une zone dédiée aux modèles sportifs. Des carrosseries brillantes, des lignes agressives, des Mustang alignées comme des fauves prêts à bondir, leurs peintures reflétant l’eau du bassin central.

Le sol alternait entre béton poli et bois clair. Des passerelles vitrées surplombaient certaines zones, offrant une vue d’ensemble spectaculaire. Tout était pensé pour impressionner, mais sans jamais tomber dans le clinquant. C’était élégant, maîtrisé, presque apaisant.

Je me suis surpris à penser que, malgré tout ce qui s’était passé ici, IMAG avait choisi de reconstruire non pas dans la peur… mais dans une forme de renaissance.

Et je sentais que cette visite n’était pas qu’un simple geste symbolique.

Nous avons repris la route sur quelques centaines de mètres à peine. La nouvelle caserne se dressait là, légèrement en retrait de la route principale, parfaitement intégrée à la zone industrielle. De l’extérieur, elle imposait immédiatement le respect. Un bâtiment moderne, aux lignes droites et solides, mélange de béton clair et d’acier sombre, pensé pour durer. Le toit était entièrement recouvert de panneaux solaires, et autour, des espaces verts soigneusement aménagés venaient adoucir l’environnement industriel. Tout respirait la maîtrise, la réflexion, l’investissement sur le long terme.

Devant la caserne, une vaste esplanade permettait les manœuvres. Le marquage au sol était net, récent. On voyait immédiatement que l’endroit avait été conçu pour permettre des départs rapides, sans perte de temps, avec un accès direct vers tous les axes stratégiques de la zone industrielle.

Les grandes portes sectionnelles du garage étaient déjà ouvertes.

À l’intérieur, le choc fut immédiat. Le garage était immense pour une caserne de renfort. Sol en résine grise impeccable, murs clairs, éclairage LED puissant, aucune zone d’ombre. Tout était propre, ordonné, presque clinique. Les emplacements véhicules étaient alignés avec une précision parfaite.

Sur la première travée trônait l’autopompe principale. Un camion incendie massif, rouge éclatant, flambant neuf. Le cœur de la caserne. Pompe haute capacité, réserve d’eau conséquente, dévidoirs latéraux, matériel rangé au millimètre près. Rien qu’en la regardant, on savait qu’elle était prête à affronter n’importe quel sinistre industriel.

Juste à côté se trouvait le camion échelle. Une vraie bête. Échelle aérienne impressionnante, capable d’atteindre plusieurs étages sans difficulté. Véhicule dédié aux sauvetages en hauteur, à la ventilation, aux accès complexes. Rien qu’en imaginant son déploiement, on comprenait à quel point elle serait essentielle sur un site comme celui d’IMAG.

La troisième place était occupée par l’unité de secours. Plus compacte, mais tout aussi impressionnante. Véhicule spécialisé dans la désincarcération et les premiers secours. Pinces hydrauliques, matériel de découpe, équipements médicaux complets. C’était le camion qu’on espérait ne jamais devoir utiliser… mais qu’on voulait absolument avoir quand tout tournait mal.

Et puis, à côté, une quatrième place.

Vide.

Un emplacement parfaitement marqué, prêt à accueillir un futur véhicule. Comme une promesse silencieuse. Une évolution prévue. Une marge laissée pour l’avenir, pour un renfort supplémentaire quand le besoin s’en ferait sentir.

Derrière les garages, les espaces de vie s’étendaient sur toute la longueur du bâtiment. Une salle de repos lumineuse, avec de grandes fenêtres donnant sur l’extérieur. Une cuisine moderne, simple mais fonctionnelle, pensée pour nourrir des hommes fatigués à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Des vestiaires spacieux, des douches impeccables, des casiers neufs alignés avec une rigueur presque militaire.

Plus loin, une salle de sport, modeste mais efficace. Pas pour le paraître. Juste ce qu’il fallait pour rester opérationnels.

À l’étage, une grande salle de briefing vitrée surplombait le garage. De là-haut, on voyait les véhicules alignés, prêts à partir à tout moment. Une sensation étrange m’a traversé à cet instant. Comme si ce lieu avait été pensé pour rappeler une chose simple : ici, chaque seconde compterait.

Je me suis arrêté au milieu du garage. J’ai laissé mon regard balayer les murs, les véhicules, l’espace vide réservé à l’avenir.

Cette caserne n’était pas seulement un bâtiment.
C’était une réponse.
Une leçon tirée du passé.

À la fin de la visite, Monsieur Laurent Tremblant s’est arrêté net au milieu du garage. Les véhicules derrière lui, la caserne encore silencieuse autour de nous. Il s’est tourné face à nous, les mains jointes dans le dos, le regard assuré.

- Alors… dit-il calmement. Qui seront les cinquante et un pompiers qui viendront travailler ici ?

Un léger murmure a parcouru le groupe. Le commandant a pris la parole sans hésiter.

- Ça n’a pas encore été décidé, monsieur. Une chose est sûre cependant : je viens de désigner le capitaine qui sera affecté à cette caserne.

Tremblant a haussé un sourcil, visiblement intrigué.

- Ah oui ? Et qui est-il ?

Son regard a balayé les rangs. Lentement. Méthodiquement. Il s’est arrêté une fraction de seconde sur les deux plus anciens de la caserne, ceux que tout le monde voyait déjà à ce poste. Puis le commandant a tranché, d’une voix ferme :

- Non, monsieur.
Ce sera le capitaine Félix Tremblay.

Le silence est tombé instantanément.

Je me suis avancé d’un pas, le cœur battant un peu plus fort que je ne voulais l’admettre. Tremblant m’a détaillé de haut en bas, sans un mot. Son regard était perçant, évaluateur. Puis il a lâché, sans détour :

- Eh bien… dites donc. Vous n’êtes pas un peu jeune pour un poste comme celui-là ?

Avant même que je n’ouvre la bouche, le commandant a répondu :

- Non, monsieur.
C’est exactement de lui dont je vous ai parlé.

Un court silence. Puis un léger sourire a étiré le visage de Tremblant.

- Très bien.
Dans ce cas… suivez-moi, capitaine Tremblay. Je vais vous montrer votre bureau.

Il s’est retourné et a commencé à marcher.
Mais le commandant l’a interpellé.

- Monsieur Tremblant, excusez-moi de vous déranger encore une seconde… êtes-vous certain que cinquante pompiers sont réellement nécessaires pour cette caserne ? Cela représente presque la moitié de notre effectif actuel.

Tremblant s’est arrêté. Il s’est retourné lentement, le regard sûr, presque froid.

- Absolument.
Cinquante pompiers.
Pas un de moins.
Et pas un de plus.

Puis, en reprenant sa marche, il a ajouté par-dessus son épaule, d’un ton parfaitement calme :

- Après, libre à vous de réengager.

Je l’ai suivi sans un mot.

Nous avons traversé un couloir latéral, plus calme, à l’écart du garage principal. Tremblant s’est arrêté devant une porte vitrée, a passé son badge et m’a fait signe d’entrer.

Le bureau donnait directement sur la caserne. Une large baie vitrée occupait tout un pan de mur et surplombait le garage : les véhicules alignés, l’autopompe, l’échelle, l’unité de secours, et l’emplacement encore vide réservé au futur engin. De là, on pouvait voir les allées et venues, sentir la vie de la caserne sans en être coupé.

Un grand bureau en bois clair était placé face à la vitre, volontairement orienté vers les camions, comme un poste de vigie. Sur le mur opposé, une carte détaillée de toute la zone industrielle d’IMAG, avec chaque bâtiment numéroté et codé par couleur. Une armoire métallique pour les dossiers opérationnels, un tableau blanc déjà prêt pour les briefings, deux fauteuils sobres pour recevoir officiers ou responsables du site.

Rien de luxueux.
Rien d’inutile.
Tout était pensé pour commander, observer et décider vite.

Un bureau fait pour un homme de terrain.

Tremblant s’est arrêté au centre de la pièce, a regardé la caserne à travers la vitre, puis s’est tourné vers moi.

- D’ici, capitaine, vous verrez tout.
Vos hommes. Vos véhicules. Vos interventions.
C’est exactement comme ça que je conçois ce poste.

Il a marqué une courte pause.

- Choisissez bien votre équipe.
Parce qu’ici, vous serez en première ligne.

Tremblant est resté un instant silencieux dans le bureau, les bras croisés, le regard tourné vers la baie vitrée qui donnait sur la caserne. Les camions étaient là, alignés, prêts à sortir à tout moment. Puis il s’est tourné vers moi.

- Capitaine Tremblay…
Il a marqué une pause.

- Je sais que ce poste arrive vite. Trop vite, diront certains.

Je l’ai regardé droit dans les yeux.

- Je ne vous cacherai pas que je me pose la question moi-même, monsieur.

Un léger sourire a étiré son visage.

- C’est exactement pour ça que je vous ai voulu ici. Les hommes qui doutent sont souvent ceux qui prennent les décisions les plus justes. Ceux qui se croient déjà arrivés sont dangereux.

Il a fait quelques pas dans le bureau, puis a ajouté d’un ton plus posé :

- Cette caserne, ce n’est pas une vitrine. C’est une réponse. Et j’ai besoin de quelqu’un qui connaît le feu, pas quelqu’un qui le regarde de loin.

Il s’est arrêté net, comme s’il venait de se souvenir de quelque chose.

- Ah… j’allais oublier.

Il a sorti un trousseau de sa poche et me l’a tendu.

- Les clés de la caserne.

Puis, juste après, il a ajouté une seconde clé, attachée à un porte-clés épais, lourd, marqué du logo IMAG en métal.

- Et celle-ci… suivez-moi.

Nous sommes sortis du bureau et avons emprunté un petit couloir qui s’éloignait volontairement du garage principal. Le bruit des discussions et des pas s’est peu à peu estompé. Le couloir était plus étroit, plus discret. À son extrémité, une porte sombre, presque anodine.

Tremblant s’est arrêté devant, s’est tourné vers moi.

- Ceci est votre véhicule de fonction. Vous l’utiliserez pour tous vos déplacements professionnels.

Je hochai la tête.

- J’ai compris, monsieur.

Il a esquissé un sourire.

- Je sais. Mais je préfère que ce soit clair.

J’ai posé la main sur la poignée et ouvert la porte.

Et là…
Je me suis figé.

Devant moi, sous un éclairage parfaitement calibré, reposait un véritable monstre de tôle.
Une Ford Mustang Shelby GT500 Black Horse.

Carrosserie rouge profond, presque liquide sous la lumière. Capot sculpté avec prise d’air massive, lignes tendues, agressives, comme si la voiture était prête à bondir même à l’arrêt. Les jantes noires, larges, chaussées de pneus imposants, donnaient l’impression qu’elle mordait littéralement le sol. À l’avant, la calandre béante et les optiques acérées semblaient me fixer, menaçantes. Sur le toit, un système de gyro discret parfaitement intégré, presque invisible tant il épousait la ligne du véhicule. Sur les flancs, les bandes blanches et le logo IMAG, sobres mais assumés, rappelaient qu’elle n’était pas là pour frimer.

Une voiture de commandement.
Une voiture qui imposait le respect.

Je suis resté silencieux quelques secondes.

Tremblant m’observait, amusé.

- Elle impressionne, hein ?

Je me suis contenté de répondre, honnêtement :

- Elle ne pardonne rien.

Il a hoché la tête.

- Exactement comme le poste que vous occupez désormais.

Il m’a tendu la clé. Le poids du métal dans ma main m’a semblé symbolique.

- Bienvenue chez vous, capitaine Tremblay.

La porte du garage s’est refermée lentement derrière nous.

Nous sommes retournés vers l’ensemble de mes collègues. Les discussions se sont peu à peu tues quand Laurent Tremblant s’est avancé d’un pas et a repris la parole.

- Messieurs, comme vous l’a dit votre commandant, cette caserne ne sera opérationnelle qu’à partir du 1er novembre. Pas avant.

Il a laissé le silence s’installer quelques secondes, puis a continué d’une voix posée.

- Les raisons sont simples. Premièrement, nous avons rouvert et réengagé dans les ateliers de carrosserie et de mécanique il y a seulement deux mois. Je veux m’assurer que tout fonctionne parfaitement, que les équipes soient stables et que les procédures soient respectées. Une fois cette base solide en place, alors seulement, vous serez intégrés ici.

Je comprenais sa façon de penser.
Pour la première fois depuis longtemps, je me suis surpris à me dire que je m’étais peut-être trompé sur lui depuis le début. Ce n’était pas un homme pressé par l’image ou les médias, mais quelqu’un qui voulait que les choses soient faites correctement, dans l’ordre.

Nous sommes rentrés à la caserne principale en fin de journée. Pour moi, une nouvelle phase commençait : celle des choix. Les cinquante noms. Pas cinquante grades. Pas cinquante amis. Cinquante femmes et hommes capables de tenir sous pression, de travailler ensemble, et de porter ce poids sans s’effondrer.

Pendant plusieurs jours, j’ai réfléchi. Observé. Écouté.
Une semaine avant le jour J, ma liste était prête.

Je l’ai remise au commandant, en silence.
Il a hoché la tête, l’a lue attentivement, puis l’a annoncée officiellement à toutes les équipes.

Certains ont souri.
D’autres ont baissé la tête.
C’était inévitable.

Puis le 1er novembre est arrivé.

Nous avons empaqueté nos affaires personnelles, nos casques, nos sacs, nos souvenirs aussi. Le départ s’est fait tôt le matin. Dans les véhicules, l’ambiance était étrange : un mélange d’excitation, de fierté et de tension. Personne ne parlait beaucoup. Chacun savait que ce n’était pas un simple changement de caserne, mais le début d’une autre façon de travailler.

À l’arrivée sur le site, Tremblant nous attendait déjà, debout devant la nouvelle caserne. Les portes du garage étaient ouvertes, les véhicules alignés, le bâtiment encore immaculé sous la lumière froide de novembre. Il nous a accueillis d’un simple signe de tête, sérieux mais respectueux.

Une fois tout le monde rassemblé, il m’a fait signe de m’approcher et m’a parlé sans détour.

- Capitaine Tremblay, vos missions sont claires.
Votre équipe assurera les contrôles de sécurité sur l’ensemble du site IMAG.
Vous interviendrez sur tous les départs de feu, même les plus minimes.
Vous prendrez en charge les secours aux personnes : blessures légères, malaises, accidents du travail.
Vous organiserez et maintiendrez des formations continues pour le personnel : évacuation, premiers gestes, prévention incendie.

Il a marqué une pause.

- Vous êtes là pour empêcher le drame avant qu’il n’arrive.
C’est votre priorité absolue.

Je l’ai regardé, puis j’ai répondu simplement :

- Ce sera fait.

Les portes de la nouvelle caserne se sont refermées derrière nous.
Cette fois, ce n’était plus une visite.
C’était notre maison.

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