Chapitre 3 : l’installation
Nous avons profité de la fin de journée pour nous installer réellement.
Chacun a placé sa tenue d’intervention sur les supports prévus derrière les véhicules, comme un rituel silencieux qui marquait le début d’une nouvelle étape.
La caserne était pensée pour accueillir vingt-cinq personnes en permanence, mais pour cette première semaine, j’avais demandé à tous mes hommes d’être présents. L’objectif était simple : mettre en place une organisation solide dès le départ, définir ensemble les roulements et éviter d’avoir à tout recommencer plus tard. Je voulais que chacun trouve sa place naturellement.
Je devais déjà réfléchir à la composition des deux groupes opérationnels : qui travaillerait avec qui, quelles affinités pouvaient devenir des forces sur le terrain, quelles compétences se compléteraient le mieux lors des interventions. En parallèle, il fallait préparer les formations continues, revoir les procédures, adapter nos méthodes au site industriel. Le travail ne manquait pas.
Heureusement, je n’étais pas seul.
Je pouvais compter sur mes deux lieutenants.
Bryan venait tout juste d’être promu, à peine deux semaines plus tôt. Il faisait déjà ce qu’il avait toujours fait : trouver des solutions, réparer ce qui semblait irréparable, anticiper les problèmes avant même qu’ils n’apparaissent. Un atout essentiel pour la caserne.
Et puis il y avait David.
David, c’était plus qu’un collègue. C’était mon meilleur ami. On avait tout fait ensemble : l’école, les formations, les conneries de jeunesse, l’académie des pompiers. On avait gravi les échelons côte à côte, jusqu’à ce dernier grade où nos chemins s’étaient légèrement séparés.
C’était un homme dans la trentaine avancée, à la carrure solide sans être massive. Son visage était encadré par une barbe soigneusement entretenue, ni trop courte ni trop fournie, qui lui donnait un air à la fois professionnel et accessible. Ses cheveux châtain clair étaient coupés court sur les côtés, légèrement plus longs sur le dessus, coiffés simplement, sans artifice.
Ses yeux clairs, d’un bleu doux, inspiraient immédiatement confiance. Un regard franc, droit, celui de quelqu’un sur qui on peut compter quand la situation dégénère. Son teint légèrement rosé portait les marques du quotidien et du terrain, mais sans dureté. Et quand il souriait, ce n’était jamais forcé. C’était un sourire naturel, rassurant, celui d’un homme habitué à écouter autant qu’à diriger.
J’avais choisi les meilleurs.
Pas seulement les plus forts ou les plus expérimentés, mais ceux avec qui je savais pouvoir travailler, compter, avancer. Des hommes soudés, prêts à se battre les uns pour les autres.
Je crois sincèrement que j’avais réuni l’unité de pompiers la plus soudée du Québec.
Une fois tout le matériel que nous avions récupéré de l’ancienne caserne enfin rangé, je suis monté dans mon bureau.
J’ai refermé la porte derrière moi, me suis laissé tomber sur la chaise, et j’ai fixé le mur en face sans vraiment le voir.
Le silence.
Pour la première fois depuis notre arrivée, je réalisais l’ampleur de ce qui m’attendait.
Trop de choses à faire. Trop de décisions à prendre. Organisation, plannings, formations, procédures… et surtout, la chose la plus importante : constituer les deux groupes d’intervention.
Nous étions cinquante et un.
Deux équipes. Deux dynamiques. Deux équilibres à trouver.
J’ai attrapé une feuille, un stylo, et j’ai commencé à griffonner des noms sans vraiment réfléchir. Certains choix se faisaient tout seuls.
David, d’abord.
Il prendrait naturellement la tête de l’échelle. Il avait le sang-froid, la vision d’ensemble, cette capacité à garder tout le monde concentré même quand la situation partait en vrille. En intervention verticale, en sauvetage, je ne voulais personne d’autre que lui. David serait chef échelle, sans discussion.
Puis Bryan.
L’autopompe, c’était son terrain de jeu. Gestion de l’eau, pression, alimentation, matériel… Bryan comprenait les camions comme personne. Là où d’autres voyaient un problème, lui voyait déjà une solution. Chef pompe-tonne, c’était une évidence.
Je me suis arrêté un instant, le stylo suspendu au-dessus du papier.
Former une équipe, ce n’était pas seulement assembler des compétences. C’était créer de la confiance. Savoir qui pouvait travailler avec qui, qui se complétait, qui risquait au contraire de se freiner.
Pour les anciens, les décisions étaient plus simples. Je connaissais leurs réactions, leurs limites, leurs forces.
Pour les plus jeunes, c’était différent.
Mickael, notamment.
À peine sorti du centre de formation. Motivé, sérieux, mais encore brut. Il aurait besoin d’encadrement, de terrain, d’observer avant d’agir. Je savais déjà que je le garderais près de moi, au moins au début.
Je me suis adossé à ma chaise en expirant lentement.
Je ne voulais pas faire d’erreur. Pas ici. Pas maintenant.
Cette caserne, ce n’était pas juste un nouveau bâtiment.
C’était une promesse.
Et si je me trompais dans la composition des groupes, ce sont des vies qui en paieraient le prix.
Je me suis redressé, j’ai repris le stylo.
Un choix après l’autre.
Calmement.
Méthodiquement. Je suis resté quelques secondes à regarder la feuille devant moi.
Les groupes prenaient forme, les rôles aussi. Sur le papier, l’organisation commençait enfin à ressembler à quelque chose de solide.
Mais une pensée ne me quittait pas.
La caserne devait tourner même quand je ne serais pas là.
David et Bryan faisaient partie de mon groupe. Ils seraient sur le terrain avec moi, au cœur de l’action. Les en retirer n’aurait eu aucun sens.
Mon regard a alors glissé vers les noms de l’équipe deux.
Deux se sont imposés naturellement.
Stéphane Leduc, d’abord.
Un lieutenant expérimenté, calme, méthodique. Le genre d’homme qui ne se laissait jamais emporter par la pression. Quand je serais absent, ce serait lui qui assurerait le commandement de la caserne.
À ses côtés, Andrew Collins.
Ancien pompier industriel, habitué à travailler avec les directions d’entreprise, à naviguer entre le terrain et l’administratif. Moins rigide, mais toujours fiable. Un équilibre parfait.
Quand je ne serais pas là, l’équipe deux tiendrait la maison.
Moi, je pourrais partir l’esprit tranquille.
J’ai reposé le stylo. Cette fois, l’ensemble tenait debout. Dans le courant de la semaine, une autre étape importante est venue s’ajouter à l’organisation déjà bien chargée.
Une dame mandatée par le fournisseur est arrivée à la caserne pour prendre les mesures des nouvelles tenues d’intervention.
Professionnelle, organisée, efficace, elle a installé son matériel dans la salle de briefing : mètre ruban, fiches, tablette. On devait passer un par un, en tenue légère, pour que chaque équipement soit parfaitement ajusté. Les gars plaisantaient entre eux, se lançaient quelques remarques, mais au fond, tout le monde savait que ces nouvelles tenues représentaient bien plus qu’un simple changement d’équipement.
C’était le signe que cette caserne n’était pas provisoire.
Elle était là pour durer.
Je regardais défiler mes hommes pendant qu’elle notait méthodiquement les mensurations : épaules, bras, torse, jambes. Chaque détail comptait. Sur le terrain, une tenue mal ajustée pouvait vite devenir un problème.
Quand mon tour est arrivé, la salle s’était un peu calmée. Elle a relevé les yeux de sa tablette en me voyant avancer.
- Capitaine, vous aussi, vous avez droit à une nouvelle tenue, a-t-elle dit avec un sourire professionnel.
Je me suis placé face à elle pendant qu’elle sortait son mètre ruban. Elle a pris les mesures sans perdre de temps. Arrivée au niveau du torse, elle a marqué une courte pause, a jeté un regard à ses notes, puis à moi.
- Je vais être honnête avec vous…
Un léger sourire amusé s’est dessiné sur son visage.
Je ne suis pas certaine d’avoir prévu assez de tissu.
Quelques rires discrets ont fusé dans la salle.
J’ai secoué la tête, amusé malgré moi.
- Faites au mieux, ai-je répondu calmement. Tant que ça tient en intervention.
Elle a hoché la tête avant de reprendre son sérieux.
- On va faire en sorte que ça tienne. Solide.
Cette visite a marqué un tournant.
On n’était plus dans l’installation, mais dans la mise en place concrète.
Le vendredi, quand j’ai demandé à tout le monde de se rassembler dans la salle de briefing, l’atmosphère avait changé. L’excitation était palpable, mêlée à une tension discrète. Les gars savaient que le moment était venu.
Je me suis placé devant eux.
- Bon. On va arrêter de tourner autour du pot. À partir d’aujourd’hui, la caserne fonctionnera avec deux groupes fixes. L’objectif, c’est l’efficacité, la cohésion et la sécurité. Pas de compétition, pas d’ego. Juste du travail d’équipe.
J’ai annoncé les rôles, les responsabilités, sans emphase inutile. Les décisions étaient prises, réfléchies. Quand j’ai terminé, un silence s’est installé, suivi de quelques hochements de tête. Certains souriaient, d’autres encaissaient, mais personne ne contestait.
- Si vous avez des questions, on en parle après. Individuellement.
Maintenant, on se remet au boulot.
La réunion était terminée.
Les groupes étaient formés.
La caserne pouvait enfin fonctionner comme une vraie unité.

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