Chapitre 6 — Hors service

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Aujourd’hui, pour la première fois depuis l’ouverture de la caserne d’IMAG, j’étais en congé.
Une semaine entière. Sans alarme. Sans radio. Sans uniforme à enfiler au réveil.

Comme souvent lorsque je voulais faire le vide, je suis allé courir. Le jogging m’aidait à réfléchir sans vraiment chercher de réponses. Je traversais la zone industrielle à un rythme régulier, profitant du calme inhabituel de la matinée. Les bâtiments d’IMAG défilaient autour de moi, immenses, modernes, entourés d’une verdure soigneusement entretenue.

Tout fonctionnait. Tout roulait.
Et pourtant, je sentais que quelque chose devait s’ajuster.

Pour l’instant, rentrer chez moi après les gardes n’était pas un problème. Pas encore. La distance restait supportable, l’organisation tenait. Mais je savais que sur le long terme, avec les responsabilités, les horaires et la fatigue, ça finirait par devenir compliqué. Ce n’était pas une urgence. Juste une évidence qui s’installait doucement.

Pour cette semaine de congé, la question était simple.
Je resterais à la caserne.

Ce n’était pas par obligation. Plutôt par logique. Le trajet jusqu’à chez moi n’avait aucun sens pour quelques jours seulement, et la caserne offrait tout ce qu’il me fallait. Un endroit calme. Fonctionnel. Sans questions.

Je ralentis en arrivant à la limite extérieure de la zone industrielle. Juste après les dernières clôtures, mon regard accrocha quelque chose que je n’avais encore jamais vraiment remarqué.

Une rangée de villas.

Dix maisons, parfaitement alignées. Modernes, sobres, sans ostentation. De grandes baies vitrées, des façades claires, des jardins encore jeunes. Les arbres semblaient avoir été plantés récemment, maintenus droits par des tuteurs. L’ensemble respirait le calme.

Je m’arrêtai quelques secondes, le souffle court, observant l’endroit.
Aucune voiture. Aucune trace de vie quotidienne. Comme si ces maisons attendaient encore leurs occupants.

Je repris ma course, mais l’image resta.

Un peu plus tard, en repassant par la caserne, je m’arrêtai au poste de sécurité.

- Excusez-moi, les villas à l’extérieur de la zone… elles appartiennent à qui ?

- À IMAG, capitaine, répondit l’agent sans hésiter. Des logements de fonction. Elles ont été construites en même temps que le reste du site.

Je hochai la tête, pensif.

Sur le chemin du retour, je repensais à ces maisons. À leur emplacement précis. Ni trop proches, ni trop éloignées. Une solution simple, logique, presque évidente. Pas pour maintenant. Mais pour plus tard.

J’avais toujours veillé à garder une certaine distance. Avec les gens. Avec les choses. Ce n’était pas un rejet. Plutôt une manière de me protéger. Ce métier laissait peu de place aux attaches trop profondes.

Et pourtant, sans prévenir, une image s’imposa à moi.

Une silhouette aperçue de loin.
Une démarche assurée.
Rien de précis. Juste une impression persistante.

Je ne savais pas pourquoi cette pensée revenait. Je n’avais vu cette femme que quelques secondes, à distance, sans même distinguer son visage. Et pourtant, elle s’était imprimée quelque part, sans raison valable.

Je secouai légèrement la tête, comme pour chasser cette idée.

Ce n’était rien.
Juste une image.
Un esprit en congé qui laissait trop de place au silence.

Je repris mon jogging, laissant les villas derrière moi.
Pour cette semaine, je resterais à la caserne.

Et pour le reste…
on verrait plus tard. Dans l’après-midi, je m’étais installé dans la petite salle commune de la caserne.
Je classais quelques documents personnels, rien d’opérationnel, juste de quoi mettre de l’ordre dans mes affaires. Des notes prises à la volée, un vieux carnet de formation, des rapports que je n’avais jamais pris le temps de relire.

La caserne était calme.
Un calme inhabituel.

Mon téléphone a vibré sur la table.

Tremblant.

J’ai hésité une seconde avant de décrocher.

— Capitaine Tremblay, bonjour. Vous êtes à la caserne ?

— Oui.

— Parfait. Je voulais vérifier deux ou trois points concernant la sécurité du site.

Il parlait naturellement, comme si le temps n’avait aucune importance.

— On pourra voir ça plus tard, ai-je répondu.

Un court silence.

— Très bien.

Il allait raccrocher quand je me suis entendu parler, presque malgré moi.

— Monsieur Tremblant… tant que je vous ai au téléphone.

— Je vous écoute.

— Les villas à l’extérieur de la zone industrielle… elles appartiennent bien à IMAG ?

— Oui. Pourquoi cette question ?

J’ai pris une seconde avant de répondre.

— Je réfléchis à une solution de logement plus proche. Rien de concret.

— Dans ce cas, passez à mon bureau quand vous voulez. On en parlera.

— D’accord.

— À tout à l’heure, capitaine.

Il a raccroché.

Je suis resté assis, le téléphone encore à la main.
Pourquoi est-ce que j’avais posé cette question ?
Je connaissais déjà la réponse. Ce genre de logement n’était pas pour moi.

J’aurais dû en rester là.

Et pourtant, une heure plus tard, je poussais la porte du bâtiment administratif.

Dans son bureau, Tremblant est allé droit au but.

— Vous pensiez aux villas.

— Oui. Mais je préfère être clair. Je n’ai pas les moyens de louer ou d’acheter ce genre de bien.

Il a esquissé un léger sourire.

— Je m’en doute. Et ce n’est pas ce que je vous propose.

Il s’est levé et a désigné le site à travers la baie vitrée.

— Ces logements ont été pensés pour des postes clés. Proximité, disponibilité, discrétion.

Il s’est retourné vers moi.

— IMAG prend en charge l’essentiel. Le reste est symbolique.

Je l’ai regardé, surpris.

— Un logement de fonction ?

— Exactement. Tant que vous êtes capitaine ici.

Je n’ai rien répondu tout de suite.
Ce n’était pas un cadeau.
C’était une solution. Froide. Logique. Efficace.

— Prenez le temps d’y réfléchir, a-t-il ajouté.

En quittant son bureau, une chose était certaine :
je n’aurais jamais dû poser cette question.

Et pourtant, pour la première fois depuis longtemps, une porte venait de s’ouvrir.

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