Chapitre 8 — La faille

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Chapitre 8 — La faille

Ma semaine de congé était terminée.
J’avais repris le service sans cérémonie, sans transition particulière. La caserne avait retrouvé son rythme, et moi le mien. Certains automatismes ne s’effacent jamais vraiment.

La nuit était déjà bien entamée quand l’alarme retentis pour la première fois de la nuit.

Odeur de brûlé.
Local technique, bâtiment administratif nord.

Rien d’alarmant sur le papier. Le genre de signalement qu’on pourrait presque classer sans mobiliser toute une équipe. J’ai attrapé ma veste et suis sorti seul. Je voulais voir par moi-même avant de déclencher quoi que ce soit.

Le bâtiment administratif était calme, presque vide. Un agent de sécurité m’attendait à l’entrée.

- Ça sent le plastique chaud, capitaine.

- Quand ?

- Une dizaine de minutes.

Dix minutes, c’est long.

À peine la porte franchie, l’odeur s’est imposée. Discrète, sèche, artificielle. Pas de fumée visible. Pas de panique non plus. Juste cette chaleur sourde qui ne trompe jamais.

J’ai avancé lentement dans le couloir. Les néons diffusaient une lumière froide, presque clinique. Le silence était trop propre.

Au fond, le local technique.

La porte métallique était tiède sous la main.
Pas brûlante. Pas normale.

J’ai pris la radio.

- Ici Tremblay. Coupez l’alimentation générale du secteur nord.

- Préparez une équipe en soutien, sans départ immédiat.

Une fois la coupure confirmée, j’ai ouvert.

La chaleur m’a frappé au visage.
Pas de flammes. Pas encore. Mais une armoire électrique vibrait légèrement, parcourue de crépitements étouffés. Les câbles étaient noircis, gonflés, à quelques minutes de la rupture.

Encore un peu… et ça partait.

L’équipe est arrivée rapidement. Sans précipitation. Le problème a été maîtrisé avant qu’il ne prenne une autre dimension. Une fois le local sécurisé, j’ai donné l’ordre de remise en service progressive.
Secteur par secteur. Sous contrôle.

Le bâtiment administratif pouvait de nouveau fonctionner.

Je suis resté quelques secondes face à l’armoire électrique.
Banale. Silencieuse. Inoffensive maintenant.

C’est toujours comme ça que ça commence.

À peine de retour à la caserne, les véhicules à peine rangés, la radio a de nouveau craché.

Détection gaz.
Atelier secondaire, zone est.
Aucun personnel sur site.

On est repartis immédiatement.

Sur la route interne, le camion est passé devant le showroom. Les baies vitrées étaient plongées dans l’obscurité, mais les silhouettes des voitures restaient visibles sous l’éclairage de sécurité.

Mon regard a glissé vers l’entrée.

Ce visage.
Encore.

Je me suis repris aussitôt. Pas le moment.

L’atelier secondaire était plongé dans le noir complet. Les machines dormaient, immobiles. L’air semblait normal, mais les détecteurs ont commencé à réagir presque aussitôt.

- Ça monte doucement, a dit l’un des gars.

Pas une fuite massive.
Une situation sournoise.

J’ai observé la porte métallique du local concerné.
Pas de bruit. Pas d’odeur franche.

- On ouvre, ai-je dit.

- On localise la source et on coupe.

Je m’apprêtais à poser la main sur la poignée quand une voix calme s’est élevée derrière moi.

- Capitaine, attendez.

C’était Bryan.

- Si on ouvre maintenant, sans ventilation, on risque une montée brutale de concentration. Une étincelle, un relais, et ça peut s’enflammer.

Je me suis figé.

Une fraction de seconde.
Assez pour comprendre que j’avais voulu aller trop vite.

- Vous avez raison, ai-je répondu Ventilation maximale d’abord. Personne n’ouvre tant que les valeurs ne redescendent pas.

Les extracteurs ont été lancés. L’air a commencé à circuler lentement. Trop lentement à mon goût, mais suffisamment pour éviter le pire.

Quand la porte a finalement été ouverte, les capteurs ont confirmé ce que Bryan avait anticipé :
une poche de gaz s’était accumulée à hauteur d’homme.

Si nous avions ouvert immédiatement…
la suite aurait pu être bien différente.

La vanne défectueuse a été identifiée, isolée, sécurisée. Une fois les contrôles terminés, j’ai donné l’ordre de remise en service progressive, sous surveillance.

En rangeant le matériel, David s’est approché de moi.

- Belle intervention, a-t-il dit. Et bon réflexe d’avoir corrigé.

Il a marqué une courte pause, puis m’a regardé avec plus d’attention.

- Mais t’étais un peu ailleurs cette nuit.

- Fatigue, ai-je répondu.

Il a haussé les épaules.

- Peut-être. Ou autre chose.

Je n’ai rien dit.

Il a esquissé un léger sourire, sans insister.

- Fais juste attention à ça, Félix. Même une petite distraction peut devenir un gros problème.

Il n’y avait aucune accusation dans sa voix.
Juste une remarque sincère. Presque fraternelle.

Le ciel commençait à pâlir à l’horizon.
La nuit touchait à sa fin.

Je suis resté un instant seul, à regarder les bâtiments encore silencieux. Tout était rentré dans l’ordre. En apparence.

Et je savais que David avait raison, sans pour autant pouvoir lui expliquer pourquoi.

Certaines pensées n’ont pas besoin d’être partagées pour devenir dangereuses.

Et je savais déjà une chose :
sur le terrain comme ailleurs, il suffit parfois d’une seule pensée de trop pour que tout bascule.

L’alerte suivante est tombée en début de journée quand les bureau et les ateliers commençaient à ce remplir

Départ de feu.
Zone administrative — aile nord.
Fumée détectée.

Cette fois, ce n’était plus une intervention de routine.

Le camion a quitté la caserne en urgence. Sirènes, gyrophares, nuit déchirée par le bleu et le rouge. J’étais concentré, froid, précis. Comme toujours.

Ou presque.

À mesure que nous approchions du bâtiment, une odeur âcre est entrée dans la cabine. Plastique brûlé. Isolation. Électricité.

- Fumée confirmée, ai-je annoncé à la radio.

À l’arrivée, le spectacle était inquiétant. Une fumée grise s’échappait par les ouvertures supérieures. Pas de flammes visibles, mais une chaleur anormale.

- Équipe 1 avec moi. Reconnaissance immédiate.

On a pénétré dans le bâtiment. La visibilité était déjà mauvaise. La fumée stagnait sous le plafond, lourde, suffocante.

- Recherche rapide. Priorité à la zone des bureaux.

Puis une voix a retenti, étouffée.

- À l’aide… s’il vous plaît…

Mon sang s’est glacé.

- Source du cri à gauche, ai-je lancé.

On a progressé dans un couloir envahi de fumée. Et je l’ai vue.

Elle était au sol, à moitié inconsciente, coincée derrière une cloison effondrée. La fumée tournait autour d’elle comme un voile épais.

Aurélie.

Je n’ai pas réfléchi.

- Je vais la chercher !

David m’a attrapé le bras.

- Félix, attends !

Je me suis dégagé trop violemment.

- Elle est coincée, bordel !

J’ai avancé malgré tout. La chaleur montait. Ma respiration devenait saccadée. Je sentais la panique s’installer, sourde, incontrôlable.

- Félix, recule ! a crié Bryan.

- Le plafond travaille !

Je ne l’entendais plus vraiment.

Je n’avais plus qu’elle dans mon champ de vision.

Une poutre a craqué au-dessus de moi.

Puis une explosion sourde. Une cloison électrique a cédé, projetant une vague de chaleur brutale.

David m’a plaqué au sol.

- Ça suffit !

Il a repris le commandement sans hésiter.

- Bryan, prends la manœuvre ! Équipe 2, extraction par la droite ! Félix, tu sors maintenant !

J’ai voulu protester. Aucun son n’est sorti.

Bryan a dirigé l’intervention avec une précision chirurgicale. Refroidissement, ventilation, dégagement contrôlé. Ils ont atteint Aurélie.

Elle a été extraite à temps.

Vivante.

Quand elle est passée devant moi sur le brancard, sous oxygène, ses yeux se sont ouverts une seconde.

Elle m’a vu.

Je n’ai pas bougé.

Dehors, l’air froid m’a frappé de plein fouet. Je me suis assis contre le mur, incapable de me lever.

L’intervention a continué sans moi.

Et ils ont réussi.

De retour à la caserne, le silence était pesant. Les moteurs coupés, les portes refermées, la nuit retombait lentement.

David et Bryan m’ont demandé de les rejoindre dans mon bureau.

Je savais pourquoi.

Ils ont fermé la porte.

David a parlé en premier.

- Tu veux nous expliquer ?

Je n’ai pas répondu.

Bryan s’est appuyé contre le mur.

- T’as perdu tes moyens, Félix. Et ça, ça peut tuer des gens.

J’ai hoché la tête.

- Je sais.

Un silence.

Puis j’ai lâché, la voix basse :

- Quand je l’ai vue… j’ai plus réfléchi.

David a soupiré.

- Voilà.

- C’est ça, le problème.

Bryan a croisé les bras.

- On est pas en train de te juger. On est en train de te protéger. Et de protéger l’équipe.

Je les ai regardés.

- Je ne veux pas être un danger.

David a posé une main sur mon épaule.

- Alors fais-nous confiance quand on te dit d’arrêter. Même si ça te déchire.

Je me suis adossé à mon bureau.

Pour la première fois, je comprenais.

Ce n’était pas le feu qui me mettrait à genoux.

C’était ce que je ressentais.

David a pris une chaise et s’est assis en face de moi. Bryan est resté debout, bras croisés, silencieux.

J’ai fixé le bord de mon bureau quelques secondes avant de parler.

- Je ne sais pas pourquoi… Je ne sais même pas quand ça a commencé.

David n’a rien dit. Il m’a laissé aller au bout.

- Je ne la connais pas. Je ne lui ai jamais vraiment parlé. Je sais juste que depuis la première fois où je l’ai vue… elle me revient en tête.

Ma voix était calme, mais tendue.

- Pas comme une obsession. Plutôt comme une image floue qui refuse de disparaître.

Bryan a légèrement penché la tête.

- Et quand tu l’as vue au sol ?

J’ai inspiré profondément.

- Là, j’ai décroché. J’ai vu quelqu’un que je n’étais pas censé voir ici. Pas une victime. Pas un dossier. Quelqu’un que mon cerveau avait déjà rangé ailleurs.

David a hoché lentement la tête.

- Tu n’as pas craqué parce que c’était elle Tu as craqué parce que tu n’avais jamais accepté qu’elle prenne cette place-là.

Ses mots ont fait mouche.

- Quand je l’ai vue allongée, inconsciente… j’ai compris que je pouvais la perdre sans même l’avoir connue.

Un silence lourd est tombé.

Bryan a soufflé doucement.

- Félix… ce que tu ressens, c’est humain. Ce qui ne l’est pas, c’est de penser que tu dois tout porter seul.

J’ai relevé les yeux.

- Je ne veux pas que ça recommence.

David s’est levé.

— Alors on fait comme une équipe.
— Si un jour tu sens que ça déborde, tu le dis.
— Ou tu nous laisses intervenir. Sans discuter.

J’ai acquiescé.

— Je vous fais confiance.

Bryan a esquissé un sourire léger.

— Tant mieux.
— Parce que cette nuit, tu nous as fait une belle frayeur.

Il n’y avait aucune moquerie dans sa voix. Juste du vrai.

David a ouvert la porte.

- Allez. Va te poser un peu. Et rappelle-toi : ici, t’es capitaine en intervention… mais t’es pas seul une fois les portes fermées.

Je suis resté un instant seul dans le bureau après leur départ.

Pour la première fois depuis longtemps, je ne pensais pas au feu.

Je pensais à ce que ça fait…
quand une image devient un poids.

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