Chapitre 9 — Repli
Les jours qui ont suivi ont été calmes.
Trop calmes.
Je me suis replongé dans le travail comme on se jette à l’eau pour ne plus entendre le bruit autour. Dossiers, contrôles, rapports, formations à préparer. Tout ce qui pouvait occuper l’esprit sans laisser de place au reste.
J’arrivais plus tôt que d’habitude.
Je repartais plus tard.
Et quand je rentrais dans mon bureau, je fermais la porte.
Je faisais ce que je savais faire de mieux : organiser, anticiper, contrôler. Les rondes de sécurité se sont multipliées. J’ai revu les plans d’évacuation, les zones à risque, les procédures internes. Rien n’était laissé au hasard.
Rien, sauf moi.
Je n’ai pas demandé de nouvelles.
Je n’ai pas cherché à savoir comment elle allait.
Pas parce que je m’en fichais.
Mais parce que je savais exactement ce que ça provoquerait.
Alors je me suis imposé une règle simple : rester occupé pour ne pas penser.
Évidemment, ça n’a pas suffi.
Par moments, au détour d’un couloir, dans le reflet d’une vitre ou le silence d’un bureau vide, une image revenait. Floue. Imprécise. Toujours la même posture, le même instant suspendu.
Je n’essayais même plus de l’effacer.
Je la laissais passer.
Comme une pensée parasite qu’on apprend à tolérer.
En réunion, j’étais présent.
Sur le terrain, précis.
Avec l’équipe, solide.
Mais seul, je sentais une autre fatigue s’installer. Pas celle du corps. Celle qui s’infiltre quand on retient trop longtemps ce qu’on refuse de nommer.
Cette nuit-là, le sommeil est venu sans prévenir.
Pas un sommeil profond.
Plutôt un état flou, entre veille et fatigue.
Je marchais dans un couloir que je connaissais sans le reconnaître. Les murs étaient gris, lisses, éclairés par une lumière froide. À chaque pas, le sol vibrait légèrement, comme si quelque chose brûlait derrière.
Au bout du couloir, une silhouette.
Je savais que c’était elle.
Sans voir son visage.
Elle était immobile.
Dos tourné.
Je voulais avancer, mais plus je marchais, plus la distance restait la même. Comme si le sol s’étirait sous mes pas.
Autour de moi, le bruit montait. Des alarmes. Des voix. Des ordres criés. Puis, soudain, le silence.
Elle s’est tournée.
Son visage était flou, impossible à fixer.
Une pensée m’a traversé, nette, brutale :
Si tu t’approches, tu perdras quelque chose.
Si tu t’éloignes, tu vivras avec.
Je me suis réveillé d’un coup.
Assis sur le bord du lit, le cœur trop rapide, la chambre plongée dans le noir. Aucun bruit. Aucun feu. Aucun danger immédiat.
Je suis resté là un moment, les coudes posés sur les genoux.
Depuis toujours, j’avais fait un choix.
Le travail d’abord.
La distance ensuite.
Parce qu’aimer, quand on est pompier, ce n’est jamais neutre.
Parce que chaque attachement devient une faiblesse possible.
Parce que rentrer vivant n’est jamais garanti.
Je m’étais juré de ne jamais faire entrer quelqu’un trop près.
Et pourtant, la question était là.
Le lendemain, le réveil a sonné tôt.
Je me sentais étonnamment clair. Fatigué, oui, mais stable. Comme si la nuit avait remis certaines choses à leur place, sans pour autant les régler.
L’intervention est tombée en milieu de matinée. Un départ de feu mineur dans un local technique. Rien de spectaculaire. Rien de dangereux si c’était pris à temps.
Sur place, tout s’est enchaîné naturellement. Reconnaissance rapide, coupure des alimentations, extinction propre, ventilation contrôlée.
Je donnais les ordres calmement, sans hausser la voix. Les hommes répondaient immédiatement. Chacun à sa place.
Quand nous sommes repartis, le site était sécurisé. Personne n’avait été blessé.
Sur le trajet du retour, David était à côté de moi. Il n’a rien dit tout de suite. Il attendait le bon moment.
Une fois les camions rangés, il m’a rejoint à l’extérieur de la caserne.
- Belle gestion.
- Merci.
Il m’a observé quelques secondes.
- Tu vas mieux.
Ce n’était pas une question.
- J’ai remis les choses à leur place.
- Ça se voit.
Nous sommes restés un moment sans parler, appuyés contre la rambarde, à regarder la cour.
Puis j’ai pris la parole.
- Dis-moi quelque chose, David. Quand tu as rencontré ta femme… tu as su tout de suite ?
Il a expiré doucement avant de répondre.
- Non. J’ai surtout su quand j’ai commencé à me demander si je devais m’éloigner.
Je pensais que le métier et le reste n’étaient pas compatibles, que s’attacher, c’était prendre un risque inutile.
Il a marqué une pause.
- La vérité, c’est que le risque existe de toute façon.
La question, ce n’est pas de savoir si tu vas souffrir, mais si tu acceptes de vivre avec quelque chose en plus… ou avec quelque chose en moins.
Je regardais droit devant moi.
- Et si ça met l’équipe en danger ?
Il a secoué la tête.
- Ce qui met l’équipe en danger, c’est le déni. Pas le sentiment.
Tant que tu sais où est la limite.
Je me suis tourné vers lui.
- Et si je ne la connais pas encore ?
Il a souri, franchement.
- Alors prends le temps de la trouver.
Mais ne te mens pas.
Il a tapé doucement sur la rambarde.
- Tu n’as jamais été du genre à fuir un feu.
Ne commence pas avec ça.
Il est reparti vers les vestiaires, me laissant là avec ses mots.
Je savais une chose, maintenant.
Ce n’était pas une question de choix immédiat.
Ni d’abandonner mes convictions.
Ni de les imposer coûte que coûte.
C’était une question d’équilibre.

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