Chapitre 12 — Après le silence

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La caserne avait retrouvé son calme.

Pas ce calme artificiel des fins de service, quand tout le monde attend la prochaine alerte, mais un calme plus profond, presque intime. Celui des nuits sans urgence, quand les couloirs se vident et que les murs semblent respirer différemment.

Je suis resté quelques instants dans la salle commune après le départ des derniers collègues. Les tables étaient encore en désordre, des chaises mal repoussées, quelques verres oubliés. Rien d’important. Mais ces traces-là racontaient quelque chose. Une présence. Une soirée qui n’avait pas ressemblé aux autres.

Je suis retourné dans mon bureau sans allumer la grande lumière. La lampe de veille suffisait. L’écran de l’ordinateur est resté noir. Pour une fois, les rapports pouvaient attendre.

Sur le coin du bureau, la petite boîte de biscuits était toujours là.

Je l’ai regardée longuement, sans y toucher. Comme si elle contenait plus que ce qu’elle montrait. Une attention simple. Un geste maladroit, peut-être. Mais sincère.

Je me suis assis, le dos contre le dossier, les mains croisées devant moi.

Je revoyais son sourire, discret, presque retenu. Sa manière de regarder autour d’elle, comme si elle n’avait jamais voulu prendre trop de place. Et surtout, cette phrase.

Merci d’être là.

Je l’avais entendue souvent. Trop souvent. Des familles, des victimes, des collègues. Des mots lancés dans l’émotion, dans la peur, dans le soulagement. Des mots qui glissaient habituellement sur moi sans vraiment s’accrocher.

Mais ce soir-là, c’était différent.

Peut-être parce que rien ne l’y obligeait.
Peut-être parce que ce n’était pas dit dans l’urgence.
Ou peut-être simplement parce que je n’étais plus en intervention.

Je me suis levé et j’ai fait quelques pas dans le bureau. Le parquet a légèrement craqué sous mes pas. Par la fenêtre, la zone industrielle s’étendait, silencieuse. Les lampadaires dessinaient des ombres nettes, immobiles. Tout semblait maîtrisé. Stable.

Je me suis demandé quand j’avais décidé que la solitude était une condition nécessaire à ce métier.

Quand j’avais commencé à croire que garder les gens à distance me rendait plus efficace. Plus solide. Moins vulnérable.

Je m’étais toujours dit que c’était un choix rationnel. Que s’attacher, c’était ajouter du poids à des épaules déjà chargées. Que chaque lien devenait un risque supplémentaire, une faille possible au mauvais moment.

Et pourtant, ce soir, je n’avais rien perdu de moi.

Je n’avais pas hésité.
Je n’avais pas baissé la garde.
Je n’avais pas cessé d’être ce que j’étais.

J’avais juste laissé quelqu’un rester.

Partager un repas.
Un rire.
Un moment sans enjeu.

Et ça avait suffi à faire vaciller des certitudes que je croyais solides.

Je me suis demandé si on pouvait être capitaine sans être seul. Si on pouvait porter la responsabilité sans tout porter à l’intérieur. Si on pouvait laisser quelqu’un s’approcher sans que tout s’effondre.

Je n’avais toujours pas la réponse.

Je savais seulement que, ce soir-là, je n’avais pas ressenti le besoin de refermer immédiatement la porte. Ni celle du bureau. Ni celle que je gardais habituellement en moi.

J’ai finalement pris la boîte et je l’ai ouverte.

Les biscuits n’étaient pas parfaits.
Un peu trop cuits.
Un peu trop sucrés.

Je les ai trouvés très bien comme ça.

Je les ai reposés, j’ai éteint la lumière et quitté le bureau.

Dans les couloirs, la caserne dormait.

Et pour la première fois depuis longtemps, je me suis demandé si moi aussi, un jour, je pourrais apprendre à faire pareil.

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