Chapitre 13 — S’installer
Les clés étaient déjà dans ma poche.
Je les avais récupérées quelques jours plus tôt, sans cérémonie, sans discours. Une poignée de métal froid remise avec un sourire professionnel, comme si ce geste n’avait aucune importance. Pourtant, depuis, leur poids ne m’avait pas quitté.
Le camion de déménagement est arrivé en fin de matinée. Un véhicule banal, blanc, presque anonyme. Les hommes sont descendus rapidement, efficaces, habitués à ces maisons qui se remplissent en quelques heures sans jamais vraiment raconter une histoire.
Je les ai guidés sans trop parler.
La maison était là, exactement comme sur les plans. Propre. Neuve. Trop parfaite, peut-être. Une villa simple, fonctionnelle, intégrée dans l’ensemble imaginé par IMAG. De larges baies vitrées, des lignes droites, une isolation pensée pour le silence. Tout avait été conçu pour donner une impression de maîtrise.
À l’intérieur, les pièces se succédaient avec logique. Salon lumineux, cuisine ouverte, couloir menant aux chambres. Rien d’inutile. Rien de superflu. On sentait que chaque choix avait été validé, contrôlé, optimisé.
Les cartons se sont empilés. Les meubles ont pris place. Le canapé contre le mur, la table au centre, le lit dans la chambre. Tout s’est installé rapidement, mécaniquement. Comme si la maison attendait simplement qu’on la remplisse.
Je me suis surpris à observer des détails auxquels personne ne prête attention.
Les détecteurs de fumée, parfaitement alignés.
Les portes coupe-feu entre le garage et l’intérieur.
Les plans d’évacuation discrets, affichés à l’arrière d’un placard.
Tout était conforme. Trop conforme.
Dans la buanderie, j’ai remarqué un tableau électrique flambant neuf. Bien étiqueté. Trop bien, presque générique. Le genre d’installation qu’on reproduit à l’identique, sans forcément s’attarder sur le lieu précis.
Je n’ai rien dit.
Les déménageurs ont terminé en début d’après-midi. Une poignée de mains, quelques signatures, puis le camion est reparti, me laissant seul avec le silence.
Un silence différent de celui de la caserne.
Ici, il n’y avait pas de radios. Pas de pas dans les couloirs. Pas de voix au loin. Juste le vent contre les vitres et le léger bourdonnement des systèmes de ventilation.
Je me suis assis sur le canapé, sans allumer la télévision.
Par la baie vitrée, on voyait la zone industrielle. Réorganisée. Végétalisée. Calme. Des toits couverts de panneaux solaires, des allées propres, presque trop sages. La caserne n’était pas loin. Visible, sans être envahissante.
Tout semblait à sa place.
Et pourtant, quelque chose résistait.
Je repensais à la porte coupe-feu des cabines. Aux câbles tirés mais non branchés. À João, à ses silences, à ses phrases laissées en suspens. À cette impression persistante que la perfection affichée cache parfois des angles morts.
Je me suis levé et j’ai fait le tour de la maison, pièce par pièce. J’ai ouvert des portes, testé des interrupteurs, regardé des choses inutiles. Un réflexe professionnel. Impossible à désactiver.
Rien d’anormal.
Mais rien ne me rassurait complètement non plus.
Je me suis arrêté dans la chambre, face à une pièce encore vide. Une chambre d’amis, probablement. Ou autre chose, plus tard. Je n’en savais rien. Pour l’instant, elle restait fermée, comme si je n’étais pas prêt à lui donner une fonction.
En fin de journée, j’ai rangé quelques cartons. Juste l’essentiel. Le reste attendrait. Je n’étais pas pressé de remplir cet espace.
La maison était belle. Bien pensée. Sécurisée.
Mais je savais une chose.
Les lieux qui semblent les plus sûrs sont parfois ceux qu’on ne regarde plus assez attentivement.
Je me suis assis à nouveau, la nuit commençant à tomber sur la zone industrielle.
Pour la première fois depuis longtemps, je n’étais ni en service, ni vraiment hors service.
J’étais installé.

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