Chapitre 14 — Les restes du feu

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L’alarme est tombée peu après deux heures du matin.

Départ de feu signalé dans le bâtiment de stockage du matériel, secteur est du complexe IMAG. Aucun personnel présent sur site, mais une charge combustible importante. Dès les premières secondes, j’ai su que ce ne serait pas une simple formalité.

À l’approche du site, la fumée était déjà visible. Une colonne sombre, épaisse, s’élevait dans la nuit, éclairée par les projecteurs du complexe. L’odeur nous a frappés avant même l’arrêt des véhicules : plastique brûlé, caoutchouc, isolants électriques. Une odeur agressive, lourde, qui annonçait un feu bien installé.

À peine sortis des camions, la chaleur nous a pris de face. Étouffante. Comme un mur invisible. Le bâtiment respirait le feu.

- Mise en sécurité du périmètre. Coupez l’a alimentation électrique et attaque intérieure par le flanc nord, progression lente.

Les ordres sont partis naturellement. Les équipes se sont mises en place sans un mot inutile. L’autopompe a alimenté les lignes, les ventilateurs ont été préparés, les ARI ajustés.

À l’intérieur, c’était un chaos organisé.

Les flammes couraient le long des racks métalliques, grimpaient sur les palettes de matériel, avalaient les gaines plastiques suspendues au plafond. Chaque éclatement de composant électrique projetait une pluie d’étincelles bleutées. Le feu ne rugissait pas, il sifflait, crépitait, mordait.

La fumée était dense, basse, collante. Elle rendait chaque respiration plus lourde, chaque pas plus incertain. La visibilité tombait à quelques mètres à peine. Les silhouettes des collègues apparaissaient et disparaissaient dans la pénombre orangée.

On avançait mètre par mètre.
Refroidissement des structures.
Protection des zones adjacentes.
Extinction ciblée.

À un moment, un craquement sec a résonné au-dessus de nous. Un bruit qu’on apprend à reconnaître trop vite dans ce métier.

- Attention à la structure !

Je me suis retourné juste à temps pour voir une poutre métallique céder sous l’effet de la chaleur. Elle basculait lentement, presque au ralenti, entraînant avec elle une partie du plafond.

Michael était juste en dessous.

Sans réfléchir, je l’ai poussé violemment sur le côté.

- Dégage !

Il a roulé au sol, surpris, mais sauf. Moi, je n’ai pas eu le temps de reculer.

La poutre est tombée.

Le choc m’a coupé le souffle. Une douleur brutale m’a traversé l’épaule et le flanc. J’ai senti le poids m’écraser contre le sol, l’air quitter mes poumons d’un coup sec. La chaleur était là, immédiate, oppressante.

- Capitaine à terre ! Félix est coincé !

La radio s’est emballée. J’ai tenté de répondre, mais seuls quelques mots rauques sont sortis.

- Ça… va… occupez-vous… du feu…

Michael était revenu près de moi. Je le voyais à travers la fumée, figé une seconde, les yeux grands ouverts. La panique était là, visible. Ses mains tremblaient.

- Michael, regarde-moi.

Il a levé les yeux.

- Respire. Tu sais quoi faire.

Il a hoché la tête, difficilement. Puis il s’est redressé.

- J’ai besoin d’un levier et de cales. Maintenant.

Sa voix tremblait encore, mais elle portait. Les collègues ont réagi immédiatement. En quelques secondes, le matériel est arrivé. Michael s’est glissé près de la poutre, a évalué la situation, a placé les cales avec précaution.

- On soulève doucement. À trois.

La poutre a bougé. Lentement. Assez pour me libérer.

J’ai roulé sur le côté, aidé par deux collègues. La douleur était vive, mais supportable. Une brûlure superficielle à l’avant-bras, une épaule bien sonnée, rien de cassé. Plus de peur que de mal.

- Capitaine, on vous évacue.

- Négatif. Je reste.

Je me suis relevé avec difficulté, mais debout. Michael me regardait, encore pâle, mais concentré.

- Bien joué, ai-je soufflé.

Il a baissé les yeux, puis a hoché la tête. Il venait de comprendre quelque chose. Et moi aussi.

L’intervention a repris. Le feu, privé d’oxygène et de combustible, a fini par céder. Les dernières flammes ont été noyées, les points chauds traités. Le bâtiment est retombé dans un silence lourd, seulement troublé par le crépitement des matériaux encore chauds et l’eau qui s’écoulait sur le sol noirci.

Plus tard, une fois l’extinction complète confirmée, je suis retourné inspecter les lieux. Lentement. Méthodiquement.

C’est là que j’ai vu les détails.

Des extincteurs vides… jamais utilisés.
Une porte coupe-feu bloquée volontairement.
Un détecteur hors service, pile retirée.
Des câbles tirés, mais non raccordés.

Trop de choses qui n’avaient rien d’accidentel.

Quand je suis enfin sorti du bâtiment, l’aube pointait à peine. Les équipes se repliaient. Quelqu’un a parlé de ma blessure à la radio. Je savais déjà que ça finirait par circuler. Dans ce complexe, rien ne restait longtemps discret.

Je n’y ai pas pensé sur le moment.

Mais ailleurs, quelqu’un entendrait bientôt qu’un capitaine s’était retrouvé coincé sous une poutre, en pleine nuit, dans un hangar en feu.

Et cette idée… allait changer plus de choses que je ne l’imaginais.

Une fois l’inspection terminée, je suis resté quelques instants immobile dans le hangar noirci. L’eau ruisselait encore le long des structures métalliques, gouttant lourdement sur le béton. L’odeur de brûlé était partout, épaisse, presque collante.

Je me suis écarté du bâtiment, suffisamment loin pour retrouver un peu de calme, et j’ai sorti mon téléphone.

J’ai hésité une seconde.

Puis j’ai appelé.

- Monsieur Tremblant.

Sa voix a répondu presque aussitôt, encore légèrement marquée par la fatigue.

- Capitaine Tremblay.

- Bonjour Monsieur Tremblant désoler de vous réveiller à cette heure si mais nous avons eu un incendie et je trouvais important de vous tenir au courant.

- Qu’est-ce qui s’est passé ?

J’ai pris une inspiration.

- Le feu semble être parti d’un court-circuit dans la zone de stockage. Rien d’anormal à ce stade… sauf un point qui mérite votre attention.

Il s’est tu. J’ai senti qu’il écoutait vraiment.

- La porte coupe-feu entre le stock et la zone logistique était bloquée mécaniquement en position ouverte. D’après les premiers éléments, c’était fait volontairement, pour éviter aux employés de devoir l’ouvrir et la refermer en permanence.

Un silence.

- Cette porte n’a donc pas joué son rôle au moment du départ de feu, ai-je poursuivi calmement. Je préfère vous en informer directement. C’est un point de sécurité important.

Il a expiré lentement.

- Je vois… Merci de m’avoir prévenu, capitaine. Je vais faire vérifier ça dès demain matin.

- Très bien.

Avant de raccrocher, il a ajouté :

- Et votre blessure ?

- Plus de peur que de mal. Rien qui m’empêche de travailler.

- Faites quand même contrôler ça.

- Ce sera fait.

J’ai raccroché.

Comment était-il déjà au courant pour ma blessure

Derrière moi, le hangar fumait encore légèrement, comme un animal blessé. Les équipes repliaient le matériel en silence.

Ce n’était qu’une porte bloquée.
Rien de plus.

Et malgré les apparences, je savais, au plus profond de moi, que tout n’avait pas fonctionné comme il l’aurait fallu.

Il était un peu plus de sept heures quand nous sommes rentrés à la caserne.

Le jour commençait à peine à se lever, un de ces matins gris où la lumière semble hésiter à s’installer. Les camions se sont rangés lentement dans la remise, moteurs encore chauds, carrosseries marquées par la fumée et l’eau. À l’intérieur, l’air était lourd, saturé d’odeurs de brûlé, de métal chaud et de fatigue.

On a commencé à ranger le matériel presque mécaniquement.

Tuyaux à remettre en place.
Outils à nettoyer.
Équipements à contrôler.

Personne ne parlait beaucoup. On avait encore la tête pleine d’images, les oreilles bourdonnantes, les gestes un peu plus lents que d’habitude. La suie nous collait à la peau, incrustée dans les plis des visages, sous les ongles, dans les cheveux. Certains avaient les traits tirés, d’autres regardaient dans le vide en frottant leur casque d’un geste absent.

Je passais d’un groupe à l’autre, vérifiant que tout rentrait dans l’ordre. Rien de spectaculaire. Juste la fin d’une intervention comme tant d’autres… en apparence.

C’est à ce moment-là que la porte principale de la caserne s’est ouverte.

Je n’y ai d’abord pas prêté attention. Puis j’ai senti un changement. Un silence un peu différent. Les mouvements qui ralentissent. Les regards qui se tournent.

Quand j’ai levé la tête, elle était là.

Aurélie venait d’entrer.

Elle s’est arrêtée sur le seuil, comme si elle hésitait à aller plus loin. Son regard a parcouru la remise, les camions encore humides, les hommes couverts de suie, l’atmosphère lourde d’après-feu. Puis ses yeux se sont fixés sur moi.

Et je l’ai vue comprendre.

Elle a inspiré profondément.
Puis elle a avancé. Elle a fait quelques pas de plus, prudemment, comme si elle ne voulait déranger personne. Ses chaussures ont résonné doucement sur le sol encore humide. Autour d’elle, mes collègues continuaient de ranger, mais plus lentement, attentifs malgré eux. On sentait cette curiosité silencieuse, ce quelque chose d’inhabituel qui venait de s’inviter dans notre routine d’après-intervention.

Aurélie s’est arrêtée à quelques mètres de moi.

Son regard a glissé sur ma tenue noircie, sur la trace sombre encore visible à travers la manche déchirée, sur la suie incrustée dans mon cou. Ses lèvres se sont entrouvertes, puis elle s’est ravisée. Elle a inspiré profondément.

- Excusez-moi…Sa voix était plus douce que d’habitude. Moins assurée. On m’a dit que vous étiez rentrés. Et que… vous aviez été blessé.

Je me suis redressé instinctivement.

- Oui, enfin… rien de grave, je vous assure.

Elle a levé les yeux vers moi, visiblement peu convaincue.

- Vous dites ça très facilement.

Avant que je ne puisse répondre, Bryan a posé son chiffon sur un établi et s’est approché, sourire déjà accroché au visage.

- Ah, voilà la visite médicale surprise. Capitaine, même hors service, on veille sur vous.

David, juste derrière lui, a hoché la tête.

- Il a bien pris une poutre, c’est vrai. Mais il est encore assez solide pour nous donner des ordres.

Aurélie les a regardés, puis m’a regardé à nouveau. Son inquiétude ne disparaissait pas.

- Une poutre ?

- Une petite, ai-je répondu aussitôt. Rien de sérieux.

Michaël, occupé à retirer ses gants, a relevé la tête.

- Petite… c’est une question de point de vue, capitaine.

Je lui ai lancé un regard appuyé.

- Michaël.

- Pardon, capitaine.

Aurélie a esquissé un sourire nerveux, mais ses yeux restaient fixés sur moi.

- J’ai entendu parler de l’incendie. Et on m’a dit que vous aviez été coincé.

- Ce sont des exagérations, ai-je répondu calmement. L’intervention s’est bien terminée.

Elle a croisé les bras, hésité, puis a lâché, plus franchement :

- J’avais besoin de venir voir par moi-même.

Un court silence.

Bryan a toussoté.

- Bon… on va peut-être laisser le capitaine souffler un peu.

- Oui, a ajouté David. Avant qu’il ne nous fasse un discours sur la gestion du stress.

Ils se sont éloignés, nous laissant seuls au milieu de la remise.

- Désolée d’être venue comme ça, a-t-elle repris plus doucement. Je n’ai pas réfléchi.

- Vous n’avez pas à vous excuser.

Elle a levé les yeux vers moi.

- Tu vas vraiment bien ?

J’ai marqué une légère pause.

- Oui.

- Vraiment. Elle m’a observé encore quelques secondes, comme pour s’en convaincre. Alors tant mieux.

Un sourire discret a éclairé son visage.

- Prenez soin de vous, capitaine.

- Je ferai attention.

Elle a hoché la tête, puis s’est retournée et a quitté la caserne, laissant derrière elle un calme étrange.

Je suis resté immobile quelques secondes.

La suie me brûlait encore la peau, la fatigue pesait sur mes épaules…
mais ce n’était rien comparé à ce qui venait de s’installer dans ma tête.

Et je savais déjà que ce tutoiement, lâché presque sans y penser, allait me rester plus longtemps que la douleur. Je n’avais pas encore bougé que Bryan est revenu vers moi, un chiffon sur l’épaule et ce sourire impossible à rater.

- Alors, capitaine… On reçoit souvent des visites comme ça après une intervention, ou c’est réservé aux héros coincés sous les poutres ?

Je l’ai regardé de côté, faussement sévère.

- Bryan, arrête de te foutre de moi.

- Oh allez, on peut bien se permettre un peu de reconnaissance du mérite, non ?

Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire.

- Encore un mot et je te colle de corvée toilettes jusqu’à la fin du mois.

Il a éclaté de rire.

- Ah, voilà la vraie menace. D’accord, capitaine, je me tais.

Il a reculé d’un pas, les mains levées en signe de reddition.

- Mais avoues quand même… ça change de voir quelqu’un débarquer ici juste pour savoir si vous allez bien.

Je n’ai pas répondu tout de suite.

- Retourne travailler, Bryan.

- À vos ordres, capitaine.

Il s’est éloigné, toujours avec ce sourire en coin, me laissant seul avec mes pensées… et cette sensation étrange que quelque chose venait de basculer.

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