Chapitre 15 — La ligne rouge
La matinée avait commencé comme beaucoup d’autres, avec cette impression trompeuse que la routine finit par dompter n’importe quel endroit.
Le café tournait déjà dans la petite cuisine de la caserne. On entendait les pas dans les couloirs, les portes qui claquent doucement, le bruit familier des casiers qu’on ouvre et qu’on referme. Dehors, la zone industrielle d’IMAG se réveillait à son rythme : premiers moteurs, chariots élévateurs, bips de recul, silhouettes en gilets fluorescents qui se croisent sans se regarder.
Je faisais semblant d’être dedans, comme d’habitude.
Mais depuis quelque temps, quelque chose s’était déplacé en moi. Pas un détail précis. Pas une certitude. Plutôt une tension constante, comme une gêne qu’on n’arrive pas à faire disparaître. Chaque fois que je passais devant une porte coupe-feu, chaque fois que je regardais un tableau électrique, chaque fois que je signais un contrôle, j’avais cette question qui revenait sans prévenir :
Et si ça recommençait ?
Je n’en parlais pas. À personne. Pas vraiment.
On avait eu trop d’alarmes pour rien, trop de réglages bâclés, trop de “ça va passer”, trop de choses qu’on corrigeait au dernier moment. J’avais essayé d’être rationnel. De me dire que c’était normal : un site aussi vaste, autant de bâtiments, autant de monde… il y aurait toujours un élément qui cloche.
Sauf que ce matin-là, ce n’était pas “un élément”.
Ce matin-là, c’était une preuve.
Je me suis installé dans mon bureau après le briefing. Rien de solennel : une feuille de route, deux contrôles à faire, une formation prévue, et un point de suivi sur l’intervention de la semaine précédente. J’ai posé le classeur du jour devant moi et j’ai commencé à trier les documents.
Rapports. Registres. Fiches de maintenance. Rappels de conformité.
Le genre de paperasse qui donne envie de fuir.
Je tournais les pages sans y penser, jusqu’à tomber sur un document agrafé, imprimé sur un papier légèrement différent des autres. Plus fin. Plus blanc. Et surtout… la police n’était pas la même.
Je l’ai lu une première fois sans m’arrêter.
Puis une deuxième fois.
Et là, quelque chose a accroché.
Rapport de contrôle — Systèmes coupe-feu / secteur carrosserie
Conformité : OK
Actions : aucune
Date : …
Signature : …
La date était celle de la veille.
Or, la veille, je savais exactement où j’étais.
Et surtout, je savais exactement ce qui s’était passé la semaine précédente : une porte coupe-feu bloquée mécaniquement, en position ouverte. Ce n’était pas une interprétation. Ce n’était pas une rumeur. On l’avait vu. On l’avait démonté. On l’avait noté.
Ce document disait l’inverse.
Je me suis penché sur la signature.
Le nom du technicien… je l’avais déjà vu passer dans des échanges. Un gars d’entretien, un sous-traitant régulier, quelqu’un qui devait venir pour une vérification générale.
Mais la signature… ce n’était pas celle que j’avais vue sur les précédents rapports.
Les boucles ne correspondaient pas. Les lettres étaient plus raides. Plus pressées.
Une imitation.
Je suis resté immobile, la feuille entre les doigts.
Le bruit de la caserne continuait autour, comme si tout était normal. Une chaise qui grince dans le couloir. Une voix au loin. Des rires étouffés.
Moi, je ne respirais plus.
J’ai relu la ligne qui me sautait au visage :
Conformité : OK.
C’était écrit noir sur blanc.
Et c’était faux.
Je n’ai pas eu besoin de me faire un film. Je n’ai pas eu besoin d’inventer un complot.
Je connaissais la différence entre un oubli et un mensonge.
Et ça… c’était un mensonge.
Je me suis levé lentement. J’ai fermé la porte de mon bureau sans bruit. Puis je suis revenu m’asseoir, plus près du bureau, comme si j’avais peur que le document s’envole.
J’ai sorti mon téléphone.
Je n’ai pas appelé.
Je l’ai juste posé devant moi, et j’ai pris une photo du rapport. Une, puis une deuxième, où la date et la signature étaient bien nettes.
Ensuite seulement, j’ai respiré.
Un long souffle.
Je me suis surpris à trembler légèrement. Pas de peur. Pas comme au feu.
De colère.
Parce que je voyais déjà ce que ça signifiait.
Ce n’était pas une question de budget. Ce n’était pas un manque de matériel.
C’était une logique.
Quelqu’un, quelque part, avait décidé que les règles n’étaient qu’une façade. Que le papier valait plus que la réalité. Que tant que les cases étaient cochées, tout allait bien.
Sauf que moi, je savais ce que ça donnait, quand on coche des cases au lieu de faire le travail.
Je voyais encore la fumée de 2017.
Je voyais encore les silhouettes aux fenêtres.
Je voyais encore les mains qui frappaient le verre.
Et je sentais, au fond de moi, que ce rapport-là… ce n’était pas juste une fraude.
C’était une bombe à retardement.
On a frappé à la porte.
Je me suis figé.
- Capitaine ?
La voix de Michaël.
Je me suis forcé à parler normalement.
- Entre.
Il est entré, un dossier à la main, l’air sérieux.
- J’ai terminé le contrôle des extincteurs dans le secteur logistique. Tout est bon… sauf deux unités à recharger.
J’ai hoché la tête.
- Parfait. Note-le et fais passer la demande.
Il m’a regardé une seconde, comme s’il sentait que quelque chose n’allait pas.
- Capitaine… ça va ?
J’ai posé la main sur le document, comme si ça pouvait le cacher.
- Oui. C’est juste… beaucoup de choses.
Il a hésité.
- Si vous avez besoin… je peux…
- Non. Merci. Va te reposer un peu, Michaël.
Il a hoché la tête et est ressorti.
Quand la porte s’est refermée, j’ai lâché l’air que je retenais.
Voilà, je me suis dit.
Voilà le vrai danger.
Pas les flammes.
Pas la fumée.
Le mensonge.
Je me suis levé, j’ai pris le rapport, et je l’ai glissé dans une chemise cartonnée plus épaisse. J’ai rangé la chemise tout en bas d’un tiroir, derrière des dossiers sans intérêt.
Puis j’ai refermé.
J’ai posé la clé du tiroir sur le bureau, juste devant moi.
Et je suis resté là, quelques secondes, à regarder cette clé comme si elle pesait cent kilos.
Parce qu’à partir de ce moment-là, je venais de franchir une ligne.
Si je me taisais, je devenais complice.
Si je parlais, je devenais une menace.
Je savais déjà que je n’allais pas réussir à faire comme si je n’avais rien vu.
Et surtout… je savais que ce genre de vérité finit toujours par chercher une sortie.
Que je le veuille ou non.
Je me suis appuyé contre le dossier de ma chaise.
Et, pour la première fois depuis longtemps, je n’ai pas pensé au prochain appel.
Je n’ai pas pensé au prochain exercice.
J’ai pensé à une question simple.
Jusqu’où suis-je prêt à aller… pour empêcher que ça recommence ?

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