Chapitre 55

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Layla

C'est un matin difficile. Aujourd'hui, Alexis repart à Antraigues. Serge va me conduire au travail, puis le déposera à la Gare de Lyon. Alexis arrivera ainsi en milieu d'après-midi à Montélimar, ce qui lui permettra de ne pas être trop tard à Antraigues. Il devrait recevoir les premières livraisons de matériel d'ici quelques jours et veut être sur place pour commencer à organiser le cabinet. Il y a de l'ouvrage à faire, il ne va pas manquer d'occupation et plus vite tout sera installé, plus vite il pourra commencer ses consultations. Il va entamer la dernière phase préparatoire de son projet de reconversion professionnelle.

Je le sens et le sais enthousiaste et cela m'aide aussi à envisager notre future séparation. J'ignore encore quand je pourrai retourner à Antraigues, mais je compte bien m'y rendre au moins une fois dans le courant du printemps, avec Maïwenn. Alexis m'a dit qu'il pourrait sans doute revenir à Paris pour quelques jours avant de se lancer, mais je préfère ne pas fonder trop d'espoir sur ce déplacement, car je pense qu'il aura trop à faire là-bas.

Nous nous offrons un dernier câlin sous la douche, l'eau qui ruisselle sur mon visage emporte mes larmes alors qu'il me serre très fort contre lui et que nous demeurons enlacés, à profiter autant que possible de ces derniers moments. Nos au revoir sont toujours très forts, comme nos retrouvailles.

Puis, chacun de notre côté, dans la chambre, nous nous habillons. Nous quittons l'appartement, Alexis avec son sac de voyage et moi comme d'habitude, avec mon sac à main, les clés, les deux téléphones. Dans l'ascenseur, il m'enlace à nouveau, me garde tout contre lui. Nous n'échangeons pas un mot avant de monter dans la voiture.

Serge s'engage rapidement dans la circulation. Le regard lointain, je demeure blottie contre Alexis qui a passé son bras par-dessus mon épaule. Ses doigts glissent lentement entre les mèches de mes cheveux, comme une dernière caresse.

Une fois stationnés dans le parking souterrain, Serge sort de la voiture et nous laisse seuls, Alexis et moi. Je m'installe sur ses genoux, il me serre plus fort contre lui et nous nous embrassons longuement. Puis je niche ma tête contre son épaule, tentant de réfréner l'émotion qui m'étreint.

- Layla... me murmure-t-il à l'oreille. A bientôt, mon amour. Je t'aime.

Incapable d'articuler le moindre mot, je lui réponds en me collant encore plus à lui, refermant plus fort mes bras autour de son cou. Il répond à mon étreinte, puis parvient à prendre mon visage entre ses mains pour l'écarter légèrement. Nos regards plongent l'un dans l'autre, les larmes coulent sur mes joues sans que je puisse les retenir. Doucement, il les essuie du bout des doigts, puis dépose un baiser sur chacun de mes yeux, avant de m'embrasser longuement et profondément une dernière fois.

Je ne sais où je trouve la force de rompre notre baiser, puis de m'écarter de lui. Je reprends mes affaires et sors de la voiture, lui jetant un dernier regard. Il me sourit, mais son regard est triste. Notre séparation est dure pour lui aussi, je ne dois pas l'oublier. Il me souffle, avant que je ne referme la porte :

- Courage, mon amour. A très vite.

Alexis

Les coudes plantés dans les genoux, la tête entre les mains, je m'efforce de calmer mes émotions. Layla vient de quitter la voiture et de disparaître dans l'ascenseur qui la mène à son bureau. Malgré tous ses efforts, elle n'est pas parvenue à me cacher ses larmes.

La portière s'ouvre, Serge remonte dans la voiture et reprend place au volant. Le temps de nos adieux, il était sorti et se faisait discret. Mais je suis certain que lui aussi a vu Layla pleurer.

- Allons-y, Serge, dis-je en m'efforçant de ne pas laisser ma voix dérailler.

- Bien, Monsieur, me répond-il avant de remettre le contact.

Nous sortons du parking souterrain et il s'engage rapidement dans la grande avenue nous permettant de rejoindre le périphérique : il va me conduire jusqu'à la Gare de Lyon pour que je puisse prendre mon train. A cette heure, il y a beaucoup de circulation, mais nous avons de la marge : mon train ne part qu'après 10h. Nous faisons quelques kilomètres en silence, puis je dis :

- Dans des moments comme ceux-là, Serge, je me demande si je fais le bon choix.

- Comment cela, Monsieur ?

- J'aurais très bien pu m'installer comme généraliste en région parisienne. Rien ne m'obligeait à revenir travailler aux urgences de Créteil. J'aurais tout aussi bien pu envisager une installation par ici.

- Ne pensez pas cela. Le choix que vous faites est le bon. Je ne dis pas cela que pour les habitants d'Antraigues. Si vous renonciez, ce serait une terrible déception pour eux et comme une trahison. Mais cela, vous le savez déjà, je ne vous apprends rien. Non, mes propos concernent surtout Mademoiselle Layla. Pour elle aussi, vous faites le bon choix.

- Expliquez-moi, Serge, dis-je curieux et bien intéressé par son point de vue.

- Vous le savez, l'Ardèche, Antraigues, Aizac, les Auches sont importants pour Mademoiselle. Elle avait envisagé, du temps de ses études, de s'y installer tout en faisant de fréquents déplacements à Paris et à Libourne, du moins, tant qu'elle aurait tenu une place de sous-directrice de l'entreprise, qu'elle aurait secondé son père. Elle aurait pu travailler à distance, l'entreprise ne requérant pas sa présence aussi fréquente, puisque son père aurait toujours tenu sa place. L'AVC de Monsieur Noury l'a obligée à faire d'autres choix.

- Oui, elle me l'a expliqué. Mais j'ignorais qu'elle envisageait ce "compromis".

- Sa résidence principale est aux Auches, pas à Boulogne. L'appartement est d'ailleurs toujours au nom et propriété de ses parents. Elle l'occupe, car c'est bien plus pratique et facile pour elle. Mais sa maison est à Aizac.

Je hoche la tête. Ce que Serge m'explique renforce mes impressions sur l'attachement profond, presque viscéral, que Layla entretient avec Aizac et Antraigues.

- Alors, poursuit-il, un jour viendra où elle pourra faire un choix. Peut-être d'ailleurs le devra-t-elle.

- Je saisis bien la nuance, Serge, dis-je. Et donc ?

- Alors, ce jour-là, elle aura besoin de vous pour l'aider à trancher. Et le fait que vous soyez à Antraigues, ce sera un argument de poids dans sa balance.

- Je vois.

Je marque un petit temps de silence, pour réfléchir et intégrer ses remarques. Puis je lui demande :

- Elle vous a parlé de ses projets, Serge ?

- Pour les usines ?

- Oui.

- Oui, elle m'en a touché deux mots l'été dernier, lorsque nous sommes revenus de Montussan. Elle a commencé à en parler à son père, pour le préparer à cette idée. Je l'ai incitée à y aller par étapes, pour le ménager. Et c'est ce qu'elle a fait.

- Pensez-vous que ce sera viable ? De rouvrir les usines de la vallée ?

- Je ne sais pas. Je ne suis pas du tout spécialisé en économie. Mais tout ce qu'elle m'en a dit m'incite à penser que c'est une bonne idée. Il y a aussi une chose dont je suis certain, et depuis toujours d'ailleurs. Bien avant que Monsieur Noury fasse son AVC.

- Laquelle ?

- D'une façon ou d'une autre, Mademoiselle Layla fera quelque chose pour ces usines. Bien sûr, le projet artistique qui lui avait été soumis aurait pu constituer une opportunité, mais je pense qu'elle réussira à faire mieux. Je ne sais pas comment, mais elle y parviendra. C'est trop important pour elle.

- Oui, je partage votre avis. J'espère que l'étude de Maïwenn amènera des conclusions positives. Je veux dire qu'elle révèlera des possibilités économiques. Et pas seulement d'en faire un musée ou un complexe hôtelier, comme à Asperjoc, ou des logements sociaux comme à Antraigues.

- Tout à fait. Même si je trouve réjouissant que ces bâtiments soient utilisés.

- Moi aussi. Cela maintient de l'activité, cela est utile.

- Alors voilà, Monsieur. Je voulais vous dire de ne pas regretter votre choix, même si, par moment, c'est difficile. Vous faites le bon.

- Merci, Serge. C'est réconfortant de vous entendre.

Il me lance un petit sourire à travers le rétroviseur. Puis il ajoute :

- Soyez assuré aussi que je saurai remonter le moral de Mademoiselle, si nécessaire. Mais elle va tenir bon. C'est important pour elle, votre installation. Cela contribue aussi à sa propre détermination.

- Merci, Serge, répété-je, ne trouvant rien d'autre à ajouter.

**

Nous arrivons bien en avance Gare de Lyon, malgré la circulation. J'ai presque une heure devant moi avant de monter dans le train. Je propose à Serge de prendre un café dans un des bars de la gare, puis il me laisse. J'ai pris un livre avec moi pour passer le temps, je bouquine un peu, puis je gagne le quai et ma place. Ce matin, j'ai préparé un sandwich pour midi. Le train démarre et au fil des kilomètres et de notre éloignement de la région parisienne, je sens un nœud se desserrer en moi. Même si je suis heureux de revoir Layla, de passer du temps avec elle et que je ferai tout mon possible pour retourner régulièrement à Boulogne et la voir, une autre part de moi-même est soulagée de quitter la région parisienne. Cet endroit, désormais, m'oppresse. Et m'oppressait aussi depuis la mort de mon père, j'en prends maintenant conscience. Bien sûr, les conditions de travail aux urgences étaient une raison suffisante pour expliquer cette impression, mais pas la seule.

J'alterne lecture et contemplation du paysage qui défile. Jusqu'à Lyon, c'est peu vallonné, quelques collines. Après, nous nous enfilons dans la vallée du Rhône et je peux voir les montagnes de chaque côté. Je suis assis côté droit dans le sens du trajet, ce qui fait que je distingue mieux les contreforts du Massif Central que ceux des Alpes, de l'autre côté. J'approche de ma destination : le paysage me le fait bien sentir.

Je repense à ma conversation avec Serge. Est-ce qu'à un moment donné, Layla devra choisir entre Paris et Antraigues ? Je ne vois pas ce qui pourrait l'amener à se retrouver face à un tel choix, même en relançant les usines ici. Après tout, le siège social et la direction de l'entreprise sont à Paris, pas à Libourne. Son père avait fait le choix de la région parisienne pour être plus proche des marchés étrangers, pour se rendre plus facilement dans les différents pays d'Europe, puis au Japon et au Canada où il avait pu faire distribuer ses produits. Si, pour une raison que je suis bien incapable d'imaginer, Layla devait modifier ce choix, je ne vois pas pourquoi elle choisirait plutôt l'Ardèche que Libourne. Même si elle relance les usines ici, le site principal de production, celui qui emploiera le plus de personnel, restera à Libourne. Ce serait donc plus logique qu'elle y déplace la direction et le siège social.

Pourrait-elle travailler à distance une partie de son temps, comme elle l'envisageait avant de prendre la direction ? Là aussi, j'ai du mal à l'imaginer. Elle est très impliquée dans son rôle, elle a besoin de voir ses collaborateurs. Et cela assoit aussi son autorité. Difficile d'avoir un chef travaillant à l'autre bout du pays. Cela contribuerait à accroître la distance entre elle et ses employés alors qu'elle parvient à instaurer un climat de confiance et de respect mutuel, et que c'est très important pour elle.

Si je ne doute pas de la valeur des réflexions de Serge, à l'heure actuelle, je ne vois pas du tout comment je pourrais aider Layla sur cette question.

Une fois rendu à Montélimar, je récupère ma voiture sur le parking de la gare, là où je l'avais laissée il y a dix jours. Je n'ai rien de particulier à faire ici, aussi je m'engage sur la nationale en direction du Teil. J'arrive à Antraigues une petite heure après. C'est déjà la fin d'après-midi. Nous sommes début février, les jours commencent à rallonger, tout en étant encore bien courts.

Une fois chez moi, j'envoie un message à Layla pour lui dire que je suis bien arrivé. A l'heure qu'il est, elle est encore au travail et je ne veux pas la déranger. Elle me répond aussitôt, en me précisant qu'elle me téléphonera quand elle sera chez elle, à son tour. Je range mes affaires et me prépare à manger pour ce soir. Je n'ai pas cuisiné ces derniers jours, profitant des bons repas préparés par Nadine. En pensant à elle, je me sens aussi soulagé : elle fait partie des personnes qui vont veiller sur Layla, la bichonner, alors que je suis loin. Comme Serge.

Layla

Une fois de plus, je suis parmi les premières arrivées au siège et ce matin-là, j'en suis bien contente. Je ne croise personne dans l'ascenseur, ni dans les couloirs et je peux gagner mon bureau en toute tranquillité. Une fois mes affaires déposées, j'ouvre la porte du minuscule cabinet de toilette qui se trouve à la gauche de mon bureau, pour me recomposer un visage plus attrayant. Les larmes ont ruisselé sur mes joues, mon fard à paupières s'est légèrement étalé. Je ne peux pas rester ainsi. J'ai heureusement le nécessaire dans un tiroir. J'ôte le léger maquillage que j'avais posé ce matin, plus léger que d'habitude sachant que je risquais quelques larmes. Puis je sèche mon visage avec soin, avant de refaire le contour de mes yeux. J'ajoute une touche de rouge à lèvres, puis me regarde dans la glace : c'est mieux ainsi.

Je reprends place derrière mon bureau, allume mon ordinateur, consulte mon planning de la journée. J'ai prévu de revoir Maïwenn aujourd'hui : j'avais proposé cette date de réunion exprès, sachant qu'Alexis allait partir ce matin. Voir le travail de la jeune femme se préciser, ça me remonte toujours le moral. Je ne sais pas si, à l'issue de notre rencontre de cet après-midi, nous pourrons fixer une date pour un nouveau déplacement. J'estime que ce sera plutôt d'ici deux semaines, qu'elle puisse encore avancer.

Lisa vient me saluer vers 9h, m'apporte mon café. C'est le premier de la matinée : ce matin, à l'appartement, j'ai été incapable d'avaler la moindre nourriture. Alexis est parvenu à me faire manger deux bouchées de pain qu'il avait généreusement recouvertes de confiture de myrtilles et un demi-verre de jus de fruit. Je n'ai pas faim pour autant, mais j'accepte volontiers le café. Cela me fait du bien.

- Bonjour, Mademoiselle, vous allez bien ?

- Ca va, Lisa... Et vous ?

- Bien. Vous avez besoin de quelque chose de plus ? me demande-t-elle en déposant la tasse de café sur le bureau.

Je soupire :

- Je n'ai pas avalé grand-chose ce matin, Lisa. Je vous avoue que je n'avais pas grand appétit. Alexis prend le train tout à l'heure...

- Ah, je comprends. Voulez-vous quelques madeleines ? J'en ai toujours dans mon tiroir...

- Tiens oui, pourquoi pas. Une ou deux, ça devrait passer. Bien, sinon... Ah, je vois Valérie ce matin pour qu'on fasse le point de la situation financière pour ce début d'année. Ce midi, je déjeunerai ici, Lisa.

- Bien, Mademoiselle.

- Rien de particulier autrement. Il faut que je sois en contact avec notre représentant à Berlin, pour préciser les dates de mon déplacement. Vous assisterez à notre entrevue, pour préparer mon voyage dans la foulée. Je l'appellerai après avoir vu Valérie.

- D'accord, Mademoiselle.

Elle ressort du bureau pour y revenir quelques instants plus tard et dépose deux madeleines enveloppées sous vide sur mon bureau, à côté de ma tasse de café. Ainsi qu'un petit carré de chocolat noir. Je souris doucement : Lisa prend vraiment soin de moi. Je la remercie, puis me lance dans la préparation de mon entrevue avec Valérie.

Je penserai à Alexis, à moi, à nous plus tard. Ce soir.

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