Chapitre 129

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Layla

Debout face à la large fenêtre de mon bureau, je contemple les grands immeubles gris qui barrent mon horizon. Je suis de retour à Paris cette semaine, après avoir passé la semaine précédente à Libourne. Ces cinq jours sur place n'étaient pas de trop, pour poursuivre le travail de coordination avec Labégude. J'ai assisté à la remise en route de l'usine, après la pause des congés de fin d'année, et adressé mes vœux aux salariés. Je viens de le faire ici-même également, pour tous nos employés du siège.

L'année s'annonce riche, mais aussi chargée d'imprévus : il nous faut désormais augmenter la production de l'usine de Labégude, pour qu'elle puisse fournir les emballages à Libourne et à Ucel. Côté fournisseurs, tout est en marche et les éléments nous parviennent sans difficulté notoire. C'est déjà un élément important. En revanche, nous n'avons pas encore recruté tout le personnel nécessaire. Il nous manque une bonne vingtaine d'ouvriers. Dès le début du mois de novembre, nous avions relancé une phase de recrutement et de formation. J'espère que nous parviendrons à embaucher rapidement.

A Paris va se tenir le premier CCE de l'année, dans deux jours. Demain, j'enchaîne les réunions préparatoires. Et dans trois jours, je serai de retour en Ardèche. Deux semaines me semblent le maximum que je puisse demander à moi-même pour en être loin. Non seulement, Alexis me manque, mais en plus, j'ai besoin de suivre tout ce qui se passe aux usines. Quand j'ai pris la suite de mon père, j'ai plongé directement dans le grand bain. Et tout tournait. Je n'ai encore jamais eu à suivre un projet d'une si grande envergure. J'avais repris la main, certes, me calquant sur le fonctionnement adopté par papa et son équipe. Là, il s'agit de démarrer une activité depuis le début. Papa avait eu le projet de Libourne à mettre en place, depuis la phase d'études, le chantier, jusqu'à la pleine activité. C'était son projet.

Le mien, c'est donc ce retour en Ardèche, cette relance des usines, cette relocalisation. Je ferme les yeux un instant, respire un grand coup. Non, ce n'est pas une erreur. Je refuse de penser que c'est un choix que j'aurais pu retarder, voire ne pas faire. Et continuer avec l'organisation paternelle. Même papa a fini par reconnaître que la relocalisation nous pendait au nez, à un moment ou à un autre. J'ai peut-être juste été plus anticipatrice que d'autres...

On frappe légèrement à ma porte.

- Entrez !

- Layla ?

- Oui, Laurent, dis-je en me tournant vers lui.

- Peut-on commencer nos préparatifs de CE maintenant ?

- Oui, bien sûr.

Il prend place face à moi, ouvre son ordinateur portable. Je m'installe à mon tour à mon bureau, recherche le dossier préparatoire. Durant deux heures, nous passons les principaux points en revue : nous les aborderons demain avec les chefs de service, de même que nous verrons avec eux certains éléments plus secondaires ou ceux pour lesquels leur avis nous est nécessaire.

- Bien, fait-il en se redressant et en dénouant machinalement ses épaules. Je pense qu'on a fait le tour.

- Oui, dis-je.

Il enregistre encore quelques données, puis referme son écran, pousse l'ordinateur un peu sur le côté. Il pose ses avant-bras sur le bureau, croise les mains et me fixe :

- Maintenant qu'on a vu ces points-là, Layla, j'aimerais qu'on en aborde un autre tous les deux. Un qui n'est pas à l'ordre du jour officiel, mais qui est des plus importants.

- Je t'écoute, fais-je avec attention.

- Est-ce qu'on peut réfléchir tous les deux à l'organisation future que tu souhaites mettre en place ?

Je réponds à son regard avec assurance, puis dis :

- On le doit, oui. Et moi la première. Je vais devoir faire des choix. Des choix qui vont t'impliquer, forcément.

Il hoche la tête, me laisse continuer.

- J'envisage de maintenir l'organisation que j'ai adoptée à la fin de l'année, du moins tant que l'usine de Labégude ne tournera pas à plein régime. Je veux accompagner toute cette phase. Mon père avait fait de même pour Libourne.

- Je n'ai pas connu cette période, mais c'est ce qu'il m'avait expliqué, en effet. Tu penses donc travailler depuis l'Ardèche deux semaines par mois environ.

- Oui. Grosso modo, j'envisage une semaine à Libourne ou seulement trois jours si cela se révèle suffisant, et entre une semaine et une semaine et demie à Paris. Puis le reste en Ardèche, au moins deux semaines.

- Les deux d'affilée ou une semaine sur deux ? En alternance avec Paris et Libourne ?

- Pour l'instant, plutôt deux semaines d'affilée, réponds-je. Mais je m'adapterai en fonction des circonstances. Si nous atteignons plus vite que nous ne l'estimons encore à l'heure actuelle la phase de pleine production, je ferai peut-être une semaine sur deux.

Un instant, Laurent dénoue ses mains, puis les renoue.

- Est-ce que tu imagines que cette organisation pourrait devenir définitive ?

Je prends quelques secondes pour répondre :

- Oui. Si cela te convient, en premier lieu. Et ensuite parce que nous avons pu mesurer, toi et moi, que c'était faisable. Que nous parvenions à travailler à distance, à tenir les rênes avec ce fonctionnement à deux. Parce que tu as toujours toute ma confiance, Laurent. Et j'espère avoir toujours la tienne.

Il sourit grandement :

- Bien sûr, Layla. Ce n'est pas un souci pour moi. Ici, c'est le siège social. Que des éléments administratifs et les responsables des implantations à l'étranger. On ne produit que de la matière grise. Et on dirige. Les sites de production ont tout autant besoin de ta présence - ou de la mienne, d'ailleurs. Et ce, de manière régulière. Ton père passait toujours une semaine par mois à Libourne. Et il se rendait chaque année dans les deux usines à l'étranger.

- Je m'en souviens très bien, oui, fis-je, nous revoyant l'accompagner à l'aéroport de Bordeaux.

- Alors, actons cela. Je vais cependant ajouter autre chose... Une remarque plus... personnelle.

- Je t'écoute.

- Layla, j'ai très vite compris quand tu as pris la suite de ton père que ton cœur était ardéchois avant tout. Et il l'est encore un peu plus désormais, n'est-ce pas ? Depuis que tu as rencontré Alexis. Alors, ça me semble normal que tu fasses ce choix-là.

- Merci, Laurent, souris-je. Ce n'est pas simple pour moi de tout concilier. Je ne veux pas changer ma façon de travailler, je veux rester à l'écoute de notre personnel, sur tous les sites, y compris les points de vente à l'étranger. Je n'oublie pas que si notre clientèle est avant tout française, les ventes que nous réalisons à l'étranger représentent une part non négligeable de notre chiffre d'affaires. Mais je ne veux pas vivre que pour l'entreprise. Par moments, c'était l'impression que papa donnait. Même si je me rends mieux compte aujourd'hui de ce que c'était pour lui, de l'investissement personnel que cela a représenté. Il a aussi donné à notre entreprise une envergure nationale, il a développé les ventes à l'étranger... Bien sûr, nous ne pouvons pas rivaliser avec quelques autres grands groupes. Mais nos produits sont en bonne place dans tous les supermarchés et donnent satisfaction aux consommateurs. Tout cela, on le lui doit aussi.

- Oui, certes. Je peux aussi te proposer une alternance pour les déplacements à Libourne. Je pourrais m'y rendre un mois sur deux. Sauf si tu souhaites coupler ce déplacement avec une visite à tes parents.

- C'est vrai qu'ils sont habitués à me voir assez régulièrement. Mais ils comprendront aussi que je vienne moins souvent. Ca pourrait être une possibilité pour moi de demeurer un peu plus en Ardèche ou de rester une semaine complète à Paris.

- Tu vois, me dit-il. Il y a plusieurs possibilités. Nous ne sommes pas obligés non plus de figer les choses. Juste d'anticiper suffisamment, notamment pour les réunions de CE. Que les élus et chefs du personnel sachent qui dirigera la réunion, de toi ou de moi, voire si nous serons présents tous les deux. Pour les comités centraux, il vaudra mieux être tous les deux, de toute façon.

- Oui, j'ai bien cela à l'esprit.

Laurent sourit, puis ajoute :

- Tu peux avoir envie de vivre pour toi-même, Layla. De ne pas vivre entreprise, respirer entreprise, rêver entreprise... Et je pense même que c'est assez sain de ne pas le faire, dit-il en riant légèrement. Alors je ne peux que t'encourager à veiller aussi à ta vie personnelle. Alors n'hésite pas si tu as besoin que je prenne le relais ponctuellement... ou pour une durée un peu plus longue.

Je ne réponds rien, mais nous échangeons un long regard. Je n'ai évidemment pas du tout parlé avec Laurent de mon souhait de fonder une famille, mais ses mots sonnent comme une bénédiction. Et pour garder un langage économique, la ligne de crédit dont je pourrais avoir besoin pour mener mon projet.

**

C'est ma dernière soirée à Paris. Demain matin, je serai encore au siège, puis Serge me conduira jusqu'à la Gare de Lyon. Nous prendrons le train pour Montélimar et il m'emmènera ensuite à la maison.

Lors du trajet retour jusqu'à l'appartement, je prends le temps de parler avec lui :

- Merci Serge, de m'accompagner demain jusqu'en Ardèche. Je vous amène à faire beaucoup de déplacements, depuis un moment...

- C'est mon travail, Mademoiselle. Ce n'est pas un souci. Et puis, on fait une bonne partie du trajet en train. C'est moins fatigant, pour vous comme pour moi.

- Je voulais aussi vous parler de tout cela, Serge.

- Je vous écoute, Mademoiselle.

- Maintenant que les usines sont en route, j'ai échangé avec Laurent et j'ai décidé de continuer à me rendre en Ardèche tous les mois et pour au moins deux semaines à chaque fois. J'irai aussi une semaine, peut-être un petit peu moins, à Libourne. Je pense que je m'organiserai pour passer à chaque fois un week-end à Montussan, pour être avec mes parents.

- C'est bien normal. Ils seront heureux de votre visite et de votre présence, régulièrement.

Je souris : Serge est attentif à mes parents. Papa a toujours apprécié de travailler avec lui et réciproquement. Et Serge a beaucoup d'estime pour maman, sans oublier que lui aussi s'est fait beaucoup de soucis quand papa a eu son AVC.

Avant que je puisse reprendre, il me dit :

- N'hésitez pas à me dire si vous avez besoin de moi en-dehors de Paris, Mademoiselle.

- Ce sera le cas, oui. Déjà, j'apprécie beaucoup que vous m'accompagniez en Ardèche. Alexis ne peut pas toujours me récupérer à Montélimar et j'apprécie aussi de ne pas être trop tard à la maison, surtout quand je vais aux usines dès le lendemain de mon arrivée.

- Je pourrais aussi vous conduire à Libourne, et assurer vos déplacements là-bas, vous ramener ensuite sur Paris ou sur Antraigues, selon l'endroit où vous iriez ensuite. Je veux dire... Ce n'est pas un souci pour moi de passer quelques jours sur place là-bas. Je profiterais du week-end pour me rendre à Arcachon, si vous êtes de votre côté à Montussan.

- C'est vrai que ça vous permettrait de voir vos proches aussi, régulièrement.

- Vous savez, cela ne m'amènerait pas à m'absenter beaucoup de Paris : quand vous serez en Ardèche, je remonterai sur la capitale si vous n'avez pas besoin de moi là-bas. Et je retourne vous chercher si nécessaire ou je vous récupère simplement à la Gare de Lyon. Vous aviserez selon ce qui sera le plus pratique pour vous.

- Merci, dis-je avec chaleur. C'est précieux de vous avoir, Serge. Ca m'enlève aussi des soucis d'organisation pour les déplacements.

Il me sourit et échange un petit regard avec moi à travers le rétroviseur. Puis il ajoute :

- Merci beaucoup, Mademoiselle. Et ça me fait très plaisir de vous conduire auprès de Monsieur Alexis et de savoir que vous pouvez passer du temps là-bas pour être avec lui. C'est important que vous pensiez aussi à vous.

Je lui souris en retour, mais n'ajoute rien : ce qu'il me dit rejoint les propos de Laurent.

Ne pas m'oublier dans tout cela. Etre aussi présente pour Alexis et moi.

Et peut-être...

Alexis

C'est ma dernière soirée seul aux Auches avant le retour de Layla. Elle va demeurer deux bonnes semaines ici et je m'en réjouis. Le week-end dernier, elle était à Libourne et a fait le trajet retour jusqu'à Paris. Cela fait deux semaines qu'on ne s'est pas vu. J'ai deviné cependant, lors d'un de nos appels téléphoniques cette semaine qu'elle a pu faire le point sur son organisation avec Laurent. Elle n'est pas rentrée dans les détails, sans doute en discuterons-nous ensemble.

Nous sommes au plein cœur de l'hiver. Il fait froid. La neige est tombée en abondance sur le plateau, sur les sommets. Celui du volcan se couvre régulièrement d'une fine couche blanche, ce qui ravit Aglaé. Je me montre prudent à circuler, notamment lorsque je vais au-delà de Laviolle ou de Saint-Joseph-des-Bancs. Cela m'arrive rarement, heureusement.

Depuis hier soir, je m'active à faire un peu de rangement et de ménage dans la maison, pour que Layla la trouve accueillante pour son retour, d'autant qu'elle sera arrivée sans doute avant moi demain soir. Chaque soir cette semaine, j'ai allumé un bon feu dans la cheminée, pour apporter une chaleur supplémentaire.

Je suis en train d'étendre une lessive lorsque mon téléphone sonne. C'est ma tante. Je décroche, un peu intrigué de son appel en pleine semaine. J'espère que tout va bien de leur côté.

- Alexis ?

- Bonsoir tata. Tout va bien ?

- Oui, bonsoir ! Je ne te dérange pas ?

- Pas du tout. Je suis à la maison et je termine un peu de rangement. Layla arrive demain.

- Oui, je m'en doutais.

Je l'entends sourire.

- C'était ce que j'avais retenu de son organisation pour le mois de janvier... Tout va bien de ton côté ?

- Oui, et vous alors ?

- Ca va, mais...

Elle laisse planer un petit temps de silence avant de reprendre :

- Qu'est-ce que tu penses de cette histoire d'épidémie en Chine ? Ils commencent à en parler beaucoup dans les médias... Tu crois que c'est grave ?

Je marque moi aussi un temps de silence, réfléchissant à l'annonce qui nous a été faite cette semaine, à tous les professionnels de santé, via le ministère.

- Oui, c'est grave. Du moins là-bas. Ca se présente comme un début d'épidémie de grippe.

- Et on sait tous que les épidémies naissent là-bas...

- Historiquement et chronologiquement oui, on peut le dire. Difficile à expliquer, cependant.

- Est-ce que ça pourrait arriver jusque chez nous ?

- C'est possible. En même temps, lors de l'épidémie de SRAS en Asie il y a quelques années, c'était resté contenu là-bas. On n'avait pas eu de cas en Europe. Mais il faut rester prudent : un scénario de pandémie peut aussi tout à fait s'envisager.

- Tu as reçu des précisions ?

- On a reçu une alerte du ministère cette semaine, oui. Nous demandant d'être vigilants et nous informant sur les possibles symptômes. Rien de plus pour le moment. On reçoit ce type d'information pour toutes les épidémies : quand la grippe arrive, la gastro-entérite...

- Bien.

- Tata, il faut garder l'esprit froid. Ne pas paniquer. Mais être vigilant. Pour l'instant, il n'y a pas de cas relevé en Europe.

- D'accord.

- Je vous tiendrai informés, si je reçois des précisions. Pour l'instant, je n'ai pas beaucoup plus d'éléments que ce que les médias nous donnent. Et le gouvernement ne communique pas particulièrement. Sinon, tout va bien de votre côté ? Les cousins aussi ?

- Oui. Daphné se porte bien, mais nous gardons souvent Noa le mardi soir et le mercredi toute la journée. Cela lui permet de prendre ses rendez-vous médicaux ce jour-là, sans faire trop de déplacements avec la petite. Et ça laisse du temps aussi à Adrien. On va la chercher à l'école le mardi soir et soit Adrien passe la récupérer le mercredi, soit on la ramène.

- C'est bien, souris-je. C'est précieux de vous avoir pour les soulager un peu.

- C'est un tel bonheur de profiter de notre petite-fille, tu sais !

- Je me doute bien. Je suis content de vous avoir tous revus à Noël pour cela. D'avoir profité aussi un peu de Noa.

- Je ne vais pas te retenir plus longtemps... Tu as encore à faire avant l'arrivée de Layla, j'imagine ! Et des bonnes journées en ce moment...

- Oui, mais j'ai repris ma seule patientèle, après les deux semaines à seconder le médecin de Vals. C'est plus léger. Mais c'est appréciable de pouvoir s'arranger entre collègues. Ca permet aussi d'assurer une continuité des soins sur le secteur.

- Je te dis bon courage pour ta dernière journée ! Et embrasse bien Layla pour nous. Profitez bien de votre week-end et d'être ensemble les jours prochains.

- Merci, tata. Je vous embrasse bien aussi. Portez-vous bien.

Et nous raccrochons. Je demeure un moment pensif : ma tante, comme quelques patients, commence à s'inquiéter de cette épidémie dont on nous parle de plus en plus dans les médias. C'est normal. En plus, c'est une nouvelle maladie, on connaît peu de choses, on n'a pas vraiment d'éléments sur les symptômes, ni le risque qu'elle représente. Sans compter que les Chinois ne sont pas très bavards à son sujet et que je les soupçonne de ne pas alerter comme il se doit l'OMS et les autorités internationales...

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