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Je me souviens de ce matin-là, quand j’avais six ans et Céline deux.
Le soleil s’infiltrait à travers les volets de notre chambre, dessinant des rayons dorés sur le parquet clair et les jouets éparpillés. Deux lits jumelés, couettes froissées, peluches alignées sur l’étagère comme de petits gardiens silencieux de notre enfance.
J’avais décidé que ce serait ma journée pour m’occuper d’elle. Maman me laissait souvent organiser ces moments où je pouvais chouchouter ma sœur. Je voulais qu’elle se sente unique, aimée, reine d’un monde à deux.
J’avais préparé son petit-déjeuner avec soin : un bol de tartines avec un peu de miel, comme les miennes, ses barrettes roses posées avec soin dans ses cheveux emmêlés, ses habits les plus doux étalés sur la chaise. Tout devait être parfait.
Mais Céline… Céline avait déjà ce feu intérieur que rien ne pouvait dompter. À peine avais-je posé l’assiette sur la table qu’elle fronça le nez et recula sur sa chaise.
— Non ! Moi je veux mon biberon ! s’écria-t-elle, la voix aiguë et déterminée, repoussant mes tartines comme si elles étaient une offense personnelle.
Je restai figée, bouche bée. Moi, qui voulais juste lui faire plaisir, lui montrer qu’elle pouvait goûter aux choses de “grande”, me retrouvais face à une petite tornade qui refusait catégoriquement.
— Mais… j’ai préparé des tartines avec du miel, tout comme les miennes… murmurai-je timidement, espérant qu’elle comprenne.
Elle me lança un regard furieux, secoua la tête et leva les bras comme pour dire : “Tu ne comprends rien !”
Ma mère intervint alors, comme elle le faisait souvent, pour calmer le conflit avant qu’il n’explose. En silence, elle prépara le biberon, le regard un peu perdu, tandis que Céline hurlait et pleurait. Je restai immobile, incapable de la calmer. Elle était incontrôlable… tout ça pour un biberon.
En me redressant sur ma chaise, je relevai la tête et aperçus ce sourire en coin de ma sœur, triomphante, alors que ma mère lui tendait enfin son biberon. Je soupirai et lui souris doucement. Ses gestes, ses colères et ses décisions capricieuses me montraient déjà qu’elle avait son monde à elle, ses règles, et qu’aucun argument ne pourrait l’en faire sortir. Même à deux ans, Céline savait imposer sa volonté.
Le reste de la journée fut plus doux, entre jeux partagés, dessins animés et sieste.
Le soir, après le bain et le dîner, nous nous installâmes sur le canapé du salon. Le parquet grinçait sous nos pas, les lampes à abat-jour diffusaient une lumière chaude. Je lui lus son livre préféré, découvrant encore les mots, tandis que le chat ronronnait dans l’ombre.
Elle se blottit contre moi, petits doigts serrés sur mon bras, tête posée sur mon épaule. Chaque page tournée était un instant volé à ses colères, un moment suspendu entre nous, fragile et parfait.
Quand j’eus refermé le livre, elle me regarda avec une innocence totale et murmura :
— Je t’aime, Louison.
Je l’ai serrée contre moi, sentant tout l’amour et la complicité de notre lien, malgré ses petites rébellions et caprices du jour.
C’est à ce moment-là que maman appuya sur le déclencheur, capturant notre rire, nos bras enlacés, ce petit monde fragile mais indestructible. Des années plus tard, cette image me ferait fondre à chaque fois que je la reverrais.
Ce soir-là, je me suis endormie le cœur léger, certaine que peu importe les disputes ou les blessures à venir, nous serions toujours là l’une pour l’autre.

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