5
Je garai la voiture devant la vieille maison en pierre dorée. Les volets bleu-gris semblaient figer le temps au bord de la Saône. Mon cœur battait à tout rompre, chaque respiration un mélange de fatigue, de tristesse et d’appréhension.
Je n’avais prévenu personne. Pas ma mère, pas mon père, pas Lucas. Je devais revenir.
Je sonnai. Le carillon résonna dans le hall silencieux, et presque immédiatement, la porte s’ouvrit. Ma mère apparut, surprise, figée sur le seuil. Son regard me scrutait, incrédule.
— Louison… balbutia-t-elle, la voix faible mais tranchante.
— Bonjour maman… dis-je, tremblante, la gorge nouée, les larmes menaçant de couler.
Nous restâmes là un moment, silencieuses, suspendues entre le choc de ma présence et l’attente de ce qui allait suivre. Puis elle me fit entrer. J’aurais voulu amorcer la conversation, mais aucun son ne sortait.
Et les mots tombèrent, rapides, acérés, implacables :
— Tu arrives… comme ça… sans prévenir… Que viens-tu faire ici ? Tu dois être contente de sa mort, toi qui l’as lâchement abandonnée ! Hein, où étais-tu depuis un an ? Tout ceci est ta faute, tu l’as abandonnée… tu…
C’était trop pour moi. Et malgré moi, je répondis plus fort que je ne l’aurais voulu :
— Tu crois que tout est si simple ? Tu crois que cela a été facile pour moi peut-être… Jamais tu ne te mettras à ma place. Céline… encore et toujours. Il n’y en avait que pour elle, depuis toujours. Lucas et moi avons toujours dû être prudents à nos mots, à nos actes… Nous vivions dans son ombre ! Et toi, tu légitimais tout cela !
Sa voix ne faiblit pas :
— Tu t’entends ? Tu as toujours été jalouse, Louison, de sa relation avec Paul ! Mais Paul ne t’appartenait plus ! Tu avais rompu… dix-huit ans que tu n’étais plus avec lui… Cacher leur relation a détruit ta sœur… à cause de toi ! Elle aurait eu besoin de toi, et toi, tu n’étais jamais là… par orgueil !
Je baissai la tête. Une larme coula, puis une autre. La dureté de ses paroles me transperçait plus fort que je ne l’avais imaginé. Chaque reproche résonnait comme un écho de toutes ces années de silence et de non-dits.
— Tu fuis encore, Louison… Tu fuis tout ! J’ai toujours dû protéger Céline, lui expliquer, la consoler… et toi, tu disparaissais ! Et maintenant, tu reviens… comme si de rien n’était ! Avec ta mine déconfite, et tes cernes de trois kilomètres, comme si tu avais pleuré…
Je tentai de parler, de me défendre, de dire que j’étais là, que je regrettais, que j’aimais Céline… mais aucun son ne sortit. Ma voix était étouffée par la douleur et le flot implacable de reproches.
Je m’effondrai presque sur la chaise, incapable de soutenir son regard, mes mains serrant mes genoux. Les larmes coulaient maintenant librement, brûlantes. Chaque mot de ma mère me transperçait. Je me sentais seule, minuscule, acculée par la rigidité de sa douleur et de son jugement.
Le silence s’installa, lourd, seulement brisé par le souffle de nos respirations. Je n’étais pas encore partie, mais déjà je savais que ces retrouvailles ne seraient pas un apaisement. Elles marquaient le début d’un combat intérieur, où chaque parole, chaque souvenir, chaque reproche, me hanterait longtemps.
Le flot de mots de ma mère s’interrompit un instant, juste assez pour que j’entende la porte d’entrée s’ouvrir derrière nous.
— Louison ?
Je levai la tête et le vis. Mon père, Jean, immobile dans l’encadrement de la porte, les sourcils légèrement froncés, surpris de me trouver là. Ses yeux cherchèrent rapidement les miens, et dans ce simple regard, il y avait déjà un monde de soulagement et de tendresse.
— Louison… murmura-t-il, presque pour lui-même.
Aucune réprimande, aucun reproche, juste cette chaleur silencieuse qui semblait dire : tu n’es pas seule, je suis là.
Ma mère tourna la tête vers lui, le visage dur, mais il ne fit aucun geste, ne s’énerva pas. Il savait comment ça se passerait. Avec sa voix calme, neutre, posée, il mit fin à l’orage :
— Hélène… arrête. Laisse-la respirer.
La pièce sembla soudain se figer. Les mots tranchants de ma mère restèrent suspendus dans l’air, mais sa voix s’éteignit. Elle me fusilla du regard, mais ne prononça rien de plus.
Mon père s’avança, lentement, chaque pas mesuré. Il se plaça juste derrière moi, me tendant une main silencieuse, neutre, mais pleine de réconfort. Je posai la mienne dedans, et un frisson de soulagement me parcourut. Tout ce poids de culpabilité, cette douleur, cette peur de la colère de ma mère, sembla s’alléger ne serait-ce qu’un peu.
Il n’avait pas besoin de parler davantage. Sa présence, son geste discret, suffisaient. Il posa une main sur mon épaule, et me serra légèrement contre lui. Rien de spectaculaire, rien de grandiloquent. Juste un père qui savait, depuis toujours, comment protéger ses enfants de l’excès de mots, de la violence des émotions, et du silence qui brûlait tout autant.
Je fermai les yeux un instant, sentant cette affection silencieuse me traverser. Mon père était là, neutre mais solide, un ancrage dans le chaos. Et pour la première fois depuis mon arrivée, j’eus l’impression que je pourrais tenir, juste un peu, sous le regard bienveillant de celui qui, toute ma vie, avait été le tampon entre nous et ma mère.
Ma mère, rouge de colère et haletante, me lança, tranchante comme un couperet :
— Bon… tu as fait ton retour, Louison. Maintenant, tu peux repartir. Tu n’es pas la bienvenue ici.
J’ouvris la bouche pour répondre, mais aucun son ne sortit. Mon corps était englué dans la peur et la douleur, mes jambes tremblaient sous le poids des reproches accumulés depuis tant d’années.
À ce moment, la porte d’entrée s’ouvrit à nouveau, plus violemment cette fois. Lucas entra, les traits tirés par l’énervement et l’inquiétude. Ses yeux, grands ouverts, se posèrent sur moi puis sur ma mère.
— Maman ! cria-t-il, sa voix pleine d’un mélange de colère et d’incrédulité.
Elle sursauta, comme si elle ne s’attendait pas à ce qu’il intervienne, et moi, je me levai lentement, incapable de dire quoi que ce soit.
— C’est bon ? Tu crois que tu peux parler comme ça à Louison ?! s’emporta Lucas. Tu n’as pas le droit ! C’est ma sœur ! Tu te rends compte de ce que tu dis ?!
Sa voix tremblait, mais elle portait une autorité nouvelle, déterminée. Chaque mot frappait fort, comme pour rétablir un équilibre que notre mère avait toujours brisé.
— Lucas… calma-je d’une voix brisée.
— Non ! Non, Louison, cette fois c’est fini. Tu n’as pas à subir ça ! Pas aujourd’hui ! Pas maintenant ! hurla-t-il, les poings serrés.
Ma mère, choquée, recula d’un pas, incapable de répondre immédiatement. Son visage, habituellement si sûr de lui, était devenu incertain. Elle cligna des yeux, cherchant les mots, mais n’en trouva aucun qui puisse soutenir la tempête que venait de déclencher Lucas.
— Tu n’as pas le droit de dire à ma sœur qu’elle n’est pas la bienvenue ! s’écria-t-il encore, sa voix presque cassée par l’émotion. Elle revient parce qu’elle a besoin de nous, parce qu’elle est notre famille ! Et toi… toi, tu ne penses qu’à toi et à Céline ! Toujours ! Tu ne vois pas la douleur que tu infliges !
Je sentis un frisson me parcourir, à la fois soulagée et bouleversée. Lucas venait de prendre ma défense, de me protéger. Pour la première fois depuis mon arrivée, j’eus l’impression que je n’étais plus seule dans ce combat.
Mon père s’approcha, silencieux, mais son regard soutenait Lucas autant que moi. Ma mère, toujours figée, détourna les yeux un instant. Elle comprit que cette fois, elle n’aurait pas le dernier mot.
Lucas se tourna alors vers moi, plus doux, mais encore tremblant de colère :
— Louison… viens dormir chez nous ce soir. Ce n’est pas juste que tu subisses ça seule. Tu n’as pas à supporter tout ça… Pas seule.
Je hochai la tête, incapable de parler. La gratitude, la tendresse, et un peu de soulagement me traversèrent. Pour la première fois depuis des heures, je me sentais un peu protégée, un peu chez moi.
Et c’est ainsi que ce retour à Trévoux, douloureux, conflictuelle et chargé de reproches, se transforma, grâce à Lucas, en un moment où l’amour familial reprenait lentement sa place.

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