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J’avais dix ans, Céline six, et Lucas à peine un an. Ce jour-là, je voulais faire plaisir à nos parents pour leur anniversaire de mariage. La cuisine embaumait le chocolat, les biscuits fraîchement sortis du four refroidissaient sur la grille, décorés de glaçage coloré que nous avions étalé ensemble. Mon cœur battait à tout rompre : j’étais fière de notre petit projet.

— Regarde, Céline ! dis-je en lui tendant une assiette de biscuits. Ils vont adorer ! On va donner celui en cœur à Lucas pour qu'il l'apporte à papa et maman, d'accord ?

Elle fronça les sourcils, les lèvres tremblantes. Ses petites mains se crispèrent sur le bord de la table.

— Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a, Célinette ?

— C'est MOI qui vais leur donner le biscuit en forme de cœur ! Pas Lucas ! s’énerva-t-elle, le visage rouge, secouant sa petite tête. Je veux le leur tendre avec MA main, toute seule!

Lucas, sur sa chaise haute, babillait et frappait sur le plateau, intrigué par le bruit. Il était trop petit pour comprendre ce qui se passait, mais ses cris se mêlaient au tumulte.

Céline planta ses mains dans la table comme des racines, refusant de céder.

— Céline… murmurai-je en m’accroupissant à sa hauteur. D’accord, ça n’est pas grave. Lucas prendra celui avec les pépites et le sourire.

Elle secoua la tête, ses yeux lançant des éclairs, et renversa presque un pot de sucre sur le plan de travail. Lucas sursauta et se mit à pleurer.

— Non ! hurla Céline. C’est MON biscuit ! MON glaçage ! PERSONNE ne touche ! Pas même toi, Louison ! Je vais leur apporter toute seule!!!

Mon souffle se coupa. Cette petite tornade me faisait face, si déterminée, si furieuse, qu’aucun argument ne semblait possible. Les larmes me montèrent aux yeux.

— Céline… je t’aime… regarde… je ne veux que te faire plaisir… murmurai-je, la voix tremblante.

Ma mère, alertée par les cris, fit irruption dans la cuisine. Son regard se posa immédiatement sur ma sœur, et dans l’instant, l’intensité de sa colère sembla décuplée.

— Louison ! dit-elle d’une voix ferme. Laisse ta sœur tranquille ! Tu vas encore tout gâcher !

Céline, galvanisée par le soutien maternel, redressa ses épaules et serra le biscuit contre sa poitrine, les yeux brillants de triomphe. Lucas, effrayé par l’agitation, pleurait maintenant plus fort. Je m’avançai vers lui et déposai un bisou sur sa joue, le berçant doucement pour le calmer.

Je pris une grande inspiration et tendis la main :

— D’accord… prends ton biscuit, soufflai-je doucement. Tout ce que je voulais, c’était partager ce moment avec toi.

Quelques secondes plus tard, Céline attrapa enfin l’assiette et se dirigea vers le salon, triomphante, pour apporter nos biscuits à mes parents. Ma mère, satisfaite, semblait persuadée d’avoir fait le bon choix.

Nous avançâmes vers la table, le cœur lourd mais étrangement léger à la fois. Chaque pas était chargé de la complexité de notre lien : colère et tendresse, possessivité et amour. Ce jour-là, j’ai compris que Céline avait son monde à elle, ses règles, et que même les arguments les plus rationnels ne la feraient jamais changer. Et pourtant, chaque sourire volé, chaque moment de paix retrouvé, valait toutes les tempêtes.

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