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Le jour de l’enterrement, le ciel était bas, lourd, presque oppressant. La cérémonie se déroulait dans un silence chargé, ponctué de fleurs blanches et de chants doux qui flottaient au-dessus de nos têtes. Les proches se pressaient autour du cercueil, déposant bouquets, souvenirs, mots compatissants.
Moi, je restais à l’écart, immobile. Chaque sourire, chaque geste d’empathie me paraissait irréel. Je me sentais vide, étrangère à ce moment pourtant intime. Mes parents étaient ensemble, comme un mur que je ne pouvais franchir. Mon frère à mes côtés, silencieux, et moi… seule dans mon désarroi.
Quand le cercueil fut descendu, un souffle glacé me traversa. La terre tombait sur elle, et le monde continuait de tourner comme si de rien n’était. Je restais figée, incapable de respirer correctement, incapable de pleurer de façon audible.
Ma mère s’approcha alors, les traits fermés, le regard dur. Ses mots, une reprise allégée de ses reproches déjà prononcés lors de mon retour à Trévoux, tombèrent comme des coups légers mais douloureux :
— Louison… tu aurais pu… tu aurais dû…
Chaque phrase me transperçait. Mon souffle se bloqua, la gorge nouée.
Alors, mon père posa doucement une main sur le bras de ma mère et la fit reculer d’un pas. Sa voix calme et neutre s’éleva :
— Laisse-la. Elle est déjà en train de souffrir.
Il me lança un regard silencieux, protecteur. Rien de grandiose, juste un geste simple, mais suffisant pour me rappeler que je n’étais pas complètement seule. Ma mère, malgré sa frustration, recula, impuissante face à la sérénité de mon père.
C’est alors que je sentis une présence derrière moi. Une main se posa doucement sur ma taille, solide et rassurante. Gabriel. Je me raidis, surprise, mais son calme m’enveloppa immédiatement.
Je compris peu à peu comment il avait su. Lucas, inquiet pour moi, avait dû glisser à Gabriel l’information sur l’enterrement. Et voilà qu’il se tenait là, silencieux et protecteur, me laissant un peu d’air dans cette tempête. Nous n’avions échangé jusqu’alors que quelques sourires et quelques mots échangés au restaurant, autour d’un café, des banalités légères… mais il y avait toujours eu cette attention dans son regard, cette curiosité douce, cet intérêt discret qu’il n’osait jamais formuler. Et maintenant, sans un mot, il était là, à mes côtés, comme un repère.
Gabriel leva doucement la main, un geste simple pour apaiser, et dit avec douceur mais fermeté :
— Madame… Laissez-la respirer. Ce n’est pas le moment.
Sa voix, calme et posée, contrastait avec la tempête autour de nous. Pour la première fois depuis ce matin, je pus respirer, juste un peu.
Je me laissai guider par ce souffle de sérénité, en partie étonnée que quelqu’un, si discret et si nouveau dans ma vie, puisse me protéger simplement par sa présence. Gabriel n’avait pas besoin de gestes spectaculaires. Il était là, et c’était suffisant.
La cérémonie s’acheva dans un silence pesant. Les proches se dispersèrent peu à peu, chacun regagnant son foyer, reprenant le cours de sa vie comme si le monde pouvait continuer malgré la perte. Mes parents regagnèrent leur voiture, échangeant quelques mots bas, comme pour éviter que la douleur n’explose à nouveau. Mon frère les suivit, silencieux, le visage fermé.
Un peu plus tard, je sentis mon téléphone vibrer dans ma poche. C’était un message de Lucas :
« Louison, viens chez nous à Villefranche. Toi et moi, on a besoin de se poser. »
Je levai les yeux vers Gabriel, et il comprit sans que j’aie à parler. Il me sourit doucement, me prenant par le bras. Ensemble, nous quittâmes le cimetière, laissant derrière nous le tumulte, les reproches et le silence pesant.
Je ne savais pas exactement ce qui m’attendait chez Lucas, mais pour la première fois depuis des heures, j’avais l’impression qu’un peu de chaleur et de réconfort m’était enfin accessible. Gabriel à mes côtés, et la possibilité de rejoindre mon frère… c’était suffisant pour avancer, un pas à la fois. Subtilement, silencieusement, il me faisait sentir que je n’étais pas seule.

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