8
Le trajet vers Villefranche était silencieux, seulement ponctué par le ronronnement régulier du moteur et le souffle de Gabriel à mes côtés. Je fixais la route, incapable de formuler un mot. Mon esprit tournait en boucle autour de Céline, de l’enterrement, de ma mère… et maintenant de Lucas.
— Gabriel… murmurai-je enfin, brisant le silence. Pourquoi… pourquoi es‑tu là ? Je veux dire… Comment as-tu su?
Il tourna légèrement la tête vers moi, son regard posé mais doux, presque protecteur.
— Le lendemain du drame, Lucas…… il n’arrivait pas à te joindre. Il était inquiet, complètement perdu. Alors il m’a contacté.
Je tournai la tête vers lui, surprise.
— Lucas ? Mais… pourquoi ?
Gabriel prit une inspiration, comme pour choisir ses mots.
— Il voulait savoir si tu allais bien… il avait peur que tu sois… trop seule, trop enfouie dans ton chagrin. Je lui ai expliqué que je ne t’avais pas vue de la journée, et… c’est là qu’il m’a appris ce qui s’était passé. Céline…
Mon souffle se bloqua. J’avalai difficilement ma salive, incapable de réagir tout de suite. Gabriel, sentant mon malaise, continua...
— Je lui ai demandé quand avaient lieu les obsèques et si je pouvais être présent. Même si nous ne nous connaissions que depuis peu, j’étais inquiet pour toi. Un deuil est toujours difficile, et là… les circonstances étaient… particulières.
Je baissai les yeux, incapable de dire quoi que ce soit. La route semblait s’allonger, mais pour la première fois depuis des heures, une chaleur ténue commençait à m’envahir.
— Et Lucas… il… il voulait vraiment que tu ne sois pas seule pour traverser tout ça.
Je sentis une boule se former dans ma gorge, et mes yeux se remplirent de larmes à nouveau. Mais cette fois, ce n’était pas seulement de la douleur : c’était un mélange étrange de soulagement, de gratitude, et… d’une présence que je n’avais pas imaginée. Gabriel, silencieux mais ferme, m’accompagnait déjà dans ce pas vers la vie, vers ceux qui comptaient pour moi, même dans la tempête.
Je me tus, laissant ses paroles m’atteindre doucement. Je ne comprenais pas encore totalement pourquoi il était là, pourquoi il avait tenu à être présent… mais je sentais que sa présence n’était pas anodine. Qu’elle allait compter.
La voiture ralentit en approchant de la maison de Lucas. La façade moderne, simple et chaleureuse, contrastait avec la vieille demeure figée de Trévoux. Gabriel gara la voiture, et je restai un instant silencieuse, incapable de formuler une pensée cohérente.
La porte s’ouvrit avant même que nous ayons eu le temps de sonner. Lucas, grand, solide, le visage marqué par la fatigue mais les yeux brillants, nous accueillit. À ses côtés, Manon, souriante mais attentive, m’offrit un regard de compréhension qui m’ébranla plus que je ne l’aurais cru.
— Louison ! murmura Lucas en m’attirant contre lui.
Je me laissai tomber dans ses bras, et toutes les larmes retenues jusque-là se mirent à couler. La chaleur de son étreinte me fit sentir, pour la première fois depuis des heures, que je pouvais respirer. Gabriel se tint légèrement en retrait, respectant ce moment fragile, sa présence silencieuse rassurante.
— Je… je suis désolée, murmurai-je, entre deux sanglots.
Lucas secoua la tête, ses mains sur mes épaules, me forçant à lever les yeux vers lui.
— Ne laisse pas maman te faire culpabiliser, Lou. Tu ne pouvais pas sauver Céline. Nous savons tous qu’elle était malade depuis toujours. Et toi… tu faisait tout pour elle... C’est tout ce qui compte.
Ses mots étaient simples, directs, mais ils portaient une force incroyable. Il ne cherchait pas à minimiser la douleur, mais à me rappeler que je n’étais pas seule.
— Entrez, dit-il doucement, tu peux rester ici autant que tu veux. Gabriel, tu es le bienvenu.
Je pénétrai dans la maison, Gabriel à mes côtés, et Manon me prit doucement la main pour me conduire jusqu’au salon. Le parfum du café, la chaleur du feu, les couleurs douces de la pièce… tout contrastait avec l’atmosphère glaciale de l’enterrement. Je me sentis un peu plus vivante.
— On a gardé un peu de gâteau pour toi, plaisanta Manon. Même dans les moments tristes, il faut pouvoir manger quelque chose de doux.
Je souris faiblement, les larmes roulant encore sur mes joues. Lucas me serra à nouveau dans ses bras, longuement, fermement, comme pour me protéger de tout ce qui avait fait mal ce jour-là.
— Tu n’as rien à te reprocher, Louison. Nous avons tous nos limites. Ne porte pas le poids de ce que tu n’as jamais pu contrôler.
Je hochai la tête, incapable de parler, mais sentant au fond de moi une paix fragile s’installer. Pour la première fois depuis des heures, je me sentais accueillie, comprise, soutenue. Ici, avec Lucas et Manon, je pouvais pleurer sans honte, pleurer sans jugement.
Gabriel, silencieux mais toujours présent à mes côtés, me tendit une couverture. Je la pris, me blottissant contre lui un instant. Sa main se posa sur la mienne, simple et douce, et je compris que ce lien nouveau, discret, allait m’accompagner, lentement, dans les jours à venir. Je ne comprenais pas entièrement pourquoi Gabriel avait tenu à être là, pourquoi il s’était imposé dans ce moment si intime… et pourtant, sa présence, silencieuse et rassurante, me faisait du bien.

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