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Je me souviens de mon treizième anniversaire comme si c’était hier.
C’était un samedi de juin, chaud et lumineux. Dans la maison familiale de Trévoux, l’odeur du gâteau au chocolat se mêlait à celle du café de mes parents. J’étais heureuse, fière d’avoir grandi un peu plus, prête à souffler mes bougies entourée de ceux que j’aimais.
Les cadeaux étaient soigneusement disposés sur la table du salon, recouverts d’un papier coloré que j’avais reconnu — celui que maman utilisait pour les grandes occasions.

Mais Céline, neuf ans à l’époque, semblait avoir décidé que ce jour lui appartenait. Dès que je m’approchai de la table, elle s’élança, les mains tendues vers les paquets.

— Moi ! Moi ! Je veux ouvrir tes cadeaux ! cria-t-elle, les joues rouges d’excitation.

Je sursautai, prise de court.
— Céline… non, attends… ce sont mes cadeaux… c’est mon anniversaire… murmurai-je, tentant de garder mon calme.

— Je m’en fiche ! Je veux les ouvrir moi aussi ! Maman ! cria-t-elle en tapant du pied, les larmes déjà prêtes à jaillir.

Ma mère arriva du salon, essuyant ses mains sur son tablier. Son regard se posa d’abord sur moi, puis sur Céline, tremblante, boudeuse. Et, comme toujours, sa voix trancha net.

— Louison, laisse-la faire. Tu es grande maintenant, sois gentille avec ta sœur.

Mon cœur se serra.
Encore une fois, c’était plus simple de céder.
Céline se jeta sur les paquets, déchirant le papier avec frénésie. Chaque bruit de déchirure me vrillait le cœur. Mon père, assis près de la fenêtre, esquissa un geste, comme s’il allait dire quelque chose… puis se ravisa. Il se contenta d’un soupir discret, le regard fuyant.

Au coin de la pièce, je l’aperçus alors.
Paul. Mon petit copain de l’époque — premier amour timide, encore secret pour mes parents. Il était venu avec un petit paquet maladroitement emballé, qu’il tenait encore dans ses mains. Son sourire timide me fit un bien fou.

— Salut… murmura-t-il en s’approchant, presque gêné.
— Salut… répondis-je à voix basse, soulagée de le voir, même au milieu du chaos.

Céline le remarqua aussitôt.
— Qui c’est lui ? demanda-t-elle, les sourcils froncés.
— Mon ami Paul, il est dans ma classe, répondis-je, mal à l’aise.
— Ton ami ? Ah bon… je croyais que c’était ton amoureux ! lança-t-elle, moqueuse, avant d’éclater de rire.

Je sentis mes joues s’enflammer.
Paul esquissa un sourire maladroit, baissant les yeux, et je crus mourir de honte.
Céline, satisfaite de son effet, se remit à ouvrir mes cadeaux, triomphante.

Je m’assis sans un mot. Mon gâteau m’attendait, intact, mais je n’avais plus faim.
Mon père tenta un petit clin d’œil d’encouragement, tandis que maman félicitait Céline d’avoir « si bien aidé ».
Le monde, en cet instant, me sembla profondément injuste.

Et pourtant, au fond de moi, je savais que je ne pouvais pas lui en vouloir complètement. Céline vivait dans son propre univers, où chaque émotion prenait la taille d’une tempête, où l’amour se mêlait sans cesse à la jalousie.

Ce jour-là, j’ai compris que l’amour fraternel n’était pas toujours doux.
Qu’il demandait parfois des silences, des concessions, et une patience infinie.
Et que, dans cette maison de Trévoux, aimer ma sœur signifiait souvent apprendre à s’effacer.

Ce soir-là, après le départ de tout le monde, la maison était redevenue calme.

Depuis deux ans, j'avais enfin ma chambre rien qu'à moi. Mon père avait insisté auprès de ma mère, pour que j'ai mon esapce, à moi seule. Merci Papa.
Je m’étais réfugiée donc dans ma chambre, la lumière de ma lampe projetant une lueur dorée sur les murs violets.
Sur mon bureau, le petit paquet que Paul m’avait glissé en partant m’attendait encore.
Je l’ouvris doucement : à l’intérieur, un carnet à la couverture rouge, avec une inscription écrite à la main :
« Pour que tu écrives ce que tu ne dis jamais. »

Je restai longtemps à fixer ces mots.
En bas du couloir, j’entendis la respiration paisible de Céline, déjà endormie, serrant contre elle l’une de mes peluches qu’elle m’avait prise sans demander.

Je n’étais plus fâchée. Juste un peu triste. Et un peu lucide aussi.
J’ai refermé le carnet, éteignit la lampe, et dans le noir, je me suis dit que peut-être, un jour, j’y écrirais toutes mes pensées.

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