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Louison :
Salut Gabriel. Je voulais juste prendre de tes nouvelles et te remerciait encore une fois.
Gabriel :
Hey, Louison. Oui, ça va, le service tourne, même si j’ai l’impression d’avoir oublié comment sourire à mes clients depuis quelques jours. Et toi ? ( Arrête de me remercier )
Louison :
On fait aller… Lucas et Manon sont là, ils essaient de me changer les idées.
Gabriel :
Tu vois un peu d'autres personnes?
Louison :
Non, j'ai du mal à quitter leur nid douillet.
Gabriel :
Je pensais venir dans le coin ce week-end. Il y a une petite chambre d’hôte à une vingtaine de minutes de Villefranche. Ça te dirait qu’on se voie ? Juste pour marcher, parler un peu.
Louison :
Tu ferais tout ce chemin juste pour ça ?
Gabriel :
Pour ça, et pour toi.
(Silence. Puis une réponse simple.)
Louison :
D’accord. Viens.
Louison resta un instant devant son téléphone, surprise par la simplicité et la délicatesse de sa proposition. Et malgré elle, un léger souffle de réconfort l’envahit, comme si sa présence déjà promettait un peu de douceur dans ce chaos.
Le samedi arriva donc rapidement.
Il était convenu que je rejoigne Gabriel dans une petite auberge près de chez mon frère, à Villefranche-de-Rouergue. L'Auberge de la Poste, située rue du Général Prestat, semblait être un endroit tranquille où je pourrais enfin respirer un peu, loin des silences pesants de la maison familiale.
L’Auberge de la Poste avait ce charme discret des lieux anciens où chaque pierre semblait porter l’histoire de centaines de repas partagés. Les murs, aux teintes chaudes, étaient ponctués de tableaux simples et d’objets d’époque, donnant à la pièce un air à la fois rustique et accueillant. De grandes fenêtres laissaient filtrer la lumière, éclairant les poutres en bois et les tables soigneusement disposées, couvertes de nappes blanches légèrement froissées. L’odeur de pain frais flottait dans l’air, apportant un réconfort inattendu à mon cœur encore lourd.
Gabriel m’ouvrit la porte, un sourire discret sur les lèvres, et nous entrâmes. Nous prîmes place à une petite table près de la fenêtre, un coin tranquille où nous serions à l’abri des regards et du tumulte du monde extérieur. Il tira la chaise pour moi avec ce geste simple, attentionné, presque naturel.
Je m’assis, laissant mes épaules se détendre légèrement. Gabriel me rejoignit en face, déposant son sac sur le sol et posant doucement ses mains sur la table. Le silence qui s’installa n’était pas pesant ; il était rassurant, comme si l’air lui-même nous permettait de respirer un peu après les semaines de tempête.
Gabriel posa son regard sur moi, un mélange de douceur et de curiosité contenue.
— Alors… comment tu te sens, Louison ? demanda-t-il doucement.
Je baissai les yeux, les doigts jouant nerveusement avec le bout du menu que nous avait déposé le serveur.
— Je… je sais pas trop, murmurai-je. Vide, je crois… et un peu fatiguée de moi-même.
Il hocha la tête, et un léger sourire encourageant passa sur ses lèvres.
— Tu peux me dire ce que tu veux, à ton rythme, précisa-t-il. Je ne juge rien.
Je pris une profonde inspiration.
— C’est… c’est surtout Céline. Depuis aussi loin que je me souvienne, elle a toujours été fragile. Au début, nous pensions que ses colères, ses excès de rage, n’étaient que de la jalousie. Mais à ses douze ans, quand elle a fait sa première tentative… tout a changé. Avec l’aide des médecins, nous avons compris que c’était bien plus grave.
Après ça, j’ai commencé à vivre dans la peur. Chaque silence, chaque repli sur elle-même me faisait craindre le pire. Parfois, elle disparaissait dans sa tristesse, et je me tenais là, incapable de l’atteindre. Je ne savais pas quoi dire, quoi faire… comment aider quelqu’un qui semblait vouloir fuir sa propre douleur. Ses crises… elles me terrifiaient. Je me réveillais la nuit, le cœur battant, à l’affût du moindre signe que quelque chose allait mal. J’avais peur pour elle, vraiment peur, comme jamais je n’avais eu peur de quoi que ce soit auparavant.
Gabriel posa une main légèrement sur la mienne, un geste discret mais rassurant.
— Je… je l’ai vue se débattre avec ses démons pendant des années, continuai-je. Même avec le suivi psychologique, rien n’effaçait totalement ce qu’elle ressentait. Et… j’ai toujours été spectatrice, impuissante, malgré tous mes efforts.
— Je comprends… dit doucement Gabriel, juste un mot qui me permit de continuer.
— À dix-huit ans, après le bac… j’ai eu besoin de partir, de respirer ailleurs. De fuir la tension à la maison, et… de m’éloigner de Céline. Ce n’était pas de la rancune, mais… un besoin vital, tu vois ? Je devais prendre ma vie en main. Et puis, quelques mois après, j’ai rompu avec Paul… parce que revenir à Trévoux me faisait trop mal, surtout en voyant Céline.
— Je vois, murmura Gabriel, les yeux attentifs.
— Au fil des années, elle et Paul se sont rapprochés. D’abord juste amis, en cachette. Puis leur amitié a glissé vers quelque chose de plus… quelque chose qu’elle ne maîtrisait pas toujours et qui la tourmentait. Je voyais sa fragilité s’intensifier parfois, et je ne pouvais rien faire d’autre que rester là, de loin.
Je ne savais pas qu’ils se voyaient. Je ne l’ai appris que l’année dernière, quand ma sœur a encore fait une bêtise. Ma mère m’a tout révélé, et elle m’en voulait… pour elle, c’était ma faute, parce que je n’avais pas oublié Paul. En vérité, je l’avais oublié petit à petit, mais il restait mon tout premier amour. Et ça… ça me rendait coupable, sans que je sache comment réparer quoi que ce soit.
Gabriel hocha la tête à nouveau, silencieux, mais son regard disait qu’il me suivait, qu’il comprenait chaque mot.
— Et toi… tu as pu vivre quelque chose entre-temps ? Je te vois rarement accompagnée, autre que par tes amis… demanda-t-il doucement.
— Peu… soufflai-je. J’ai essayé de me construire en tant que femme, mais je me suis surtout plongée dans l’écriture de mes livres. Le succès, les séances de dédicaces… tout cela me comblait… mais dans le fond, j’avais l’impression de fuir quelque chose. J’ai eu quelques histoires, des rencontres, mais je n’y arrive pas. Comme si, à cause de la maladie de ma sœur, je m’empêchais moi-même d’être heureuse. Je suis compliquée finalement…
— Non, pas du tout… dit-il simplement. Tu as une vie difficile, dans l'ombre de ta sœur… Il a fallu t’accommoder, et finalement tu as pu t’échapper à travers tes romans, et tu as vécu de belles histoires d’amour, à travers tes écrits… répondit-il doucement, avec un clin d'oeil..
Je sentis une chaleur fragile m’envahir, un peu de légèreté dans ce poids qui m’écrasait depuis des semaines.
— Merci… murmurai-je, les yeux humides mais un mince sourire naissant. Tu as lu mes romans ?
Gabriel me sourit, discret mais sincère, et ajouta avec un petit sourire en coin :
— Alors je dois te dire… Te voir écrire de longues heures le matin après ton café, ou le soir après ton dîner...cela m'a rendu curieux et m'a donné envie de te lire afin de te connaître plus...
Le serveur revint déposer nos plats, un parfum chaud et épicé qui fit naître un sourire presque imperceptible sur mes lèvres. Gabriel avait choisi un magret de canard rôti, accompagné d’un gratin dauphinois, tandis que j’avais opté pour un filet de dorade au four, servi avec des légumes de saison et une légère sauce au citron. Les odeurs, les couleurs, le simple fait de partager un repas devinrent un rituel apaisant, une parenthèse douce dans nos vies tourmentées.
Le serveur revint déposer nos plats, un parfum chaud et épicé qui fit naître un sourire presque imperceptible sur mes lèvres. Gabriel avait choisi un magret de canard rôti, accompagné d’un gratin dauphinois, tandis que j’avais opté pour un filet de dorade au four, servi avec des légumes de saison et une légère sauce au citron. Les odeurs, les couleurs, le simple fait de partager un repas devinrent un rituel apaisant, une parenthèse douce dans nos vies tourmentées.
— Alors… tes romans, tu les écris comment ? demanda Gabriel, entre deux bouchées de son magret. Toujours seule, enfermée dans ton monde ?
— Souvent seule, oui… murmurai-je, en découpant délicatement ma dorade. Mais je me surprends à rêver de personnages qui m’accompagnent partout. Ils deviennent presque des amis, des compagnons de route… Et toi ? Depuis combien de temps as‑tu ton restaurant ?
— Oh… presque quinze ans maintenant. J’avais envie d’un lieu simple, chaleureux… où on peut sentir qu’on fait partie de quelque chose de plus grand que soi. Je crois que j’aime voir les gens revenir, sourire, se sentir chez eux… et puis, ça me laisse l’occasion de tester mes propres recettes.
Je hochai la tête, intriguée. Il y avait dans ses mots une passion tranquille, qui ne cherchait pas à briller mais à durer.
— Tu aimes cuisiner ? demandai-je, curieuse.
— J’adore… répondit-il, un sourire en coin. Surtout inventer des plats qui surprennent, des mélanges improbables qui finissent par fonctionner. C’est un peu comme écrire, non ? On mélange des ingrédients différents et on espère que ça touche quelqu’un…
Je souris à cette comparaison, touchée par la justesse de l’image. Un moment de complicité naquit entre nous, léger mais sincère.
— Et tes journées au restaurant, elles sont longues ? demandai-je en prenant une bouchée de dorade.
— Parfois, oui. Mais elles sont pleines de vie. Les clients, les collègues… ça m’oblige à rester concentré, à donner le meilleur de moi-même. C’est épuisant, mais gratifiant. Et puis… je trouve toujours du temps pour lire tes romans. Je dois avouer que je me surprends à anticiper certaines scènes juste pour voir comment tu vas surprendre tes lecteurs.
Je rougis légèrement, amusée et flattée.
— C’est surprenant… murmurai-je, un sourire léger aux lèvres. Je sais que beaucoup de lecteurs me suivent, mais que toi, tu t’y intéresses vraiment, ça me touche.
Gabriel haussa les épaules, avec ce mélange de simplicité et d’humour qui commençait à me rassurer .
Nous continuâmes à parler, entre bouchées de magret et de dorade, de gratin et de légumes de saison, de livres, de plats, de voyages culinaires, de mes personnages préférés… Petit à petit, les heures s’égrainaient, et je sentais une chaleur douce s’installer dans ma poitrine. Il n’y avait pas de jugement, pas de précipitation, juste un partage tranquille, humain, qui faisait du bien.
Le repas s’acheva par un dessert que je pris avec gourmandise : une tarte aux pommes tiède, accompagnée d’une boule de glace vanille.
— Hmmm… soufflai-je, le sourire aux lèvres, je dois dire que tes desserts sont meilleurs que ceux du restaurant…
Gabriel rit doucement, un éclat malicieux dans les yeux :
— Ah oui ? Je prends ça comme un compliment. Mais je te préviens, c’est mon secret professionnel, tu n’en parleras à personne !
Nous finîmes notre dessert dans un silence complice, ponctué de petits sourires et de regards échangés. Bientôt, il fut temps de se séparer. Nous reprîmes nos affaires et nous dirigeâmes vers nos voitures respectives.
— Bonne nuit, Louison, murmura Gabriel devant sa voiture.
— Bonne nuit, Gabriel, répondis-je, un peu émue. Merci pour… tout.
Je rejoignis la maison de mon frère et me glissai dans mon lit, prenant soin de ne faire aucun bruit. Au moment où j’éteignis la lumière, mon portable vibra :
" Bonne nuit, Louison. Merci pour ce moment. Tu sais… j’ai adoré faire ta connaissance . "
Je souris, émue. Un simple message, mais chargé de chaleur et de délicatesse, qui me rappela que, certaines rencontres pouvaient vraiment apporter un peu de lumière.
Je répondis :
" Enchantée Gabriel :-) "

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