13
Le lendemain matin, la maison de Lucas sentait encore le café chaud et la brioche grillée quand je descendis à la cuisine. Manon était déjà là, les cheveux attachés à la va-vite, affairée à sortir des tasses. Lucas, lui, feuilletait distraitement le journal, un crayon coincé derrière l’oreille.
— Bien dormi ? demanda-t-il sans lever les yeux.
— Oui… enfin, à peu près, répondis-je en m’asseyant.
Je n’avais pas envie de parler, juste de profiter de ce moment simple, loin des souvenirs qui m’étouffaient. La lumière filtrait par la grande baie vitrée, douce et dorée, caressant la table de bois.
Vers onze heures, un bruit de moteur se fit entendre dehors. J’aperçus Gabriel sortir de sa voiture, une veste claire sur les épaules et ce sourire discret qui semblait toujours m’apaiser un peu.
— Tu viens déjeuner ? lança Lucas depuis la terrasse.
— Si l’invitation tient toujours, répondit-il en s’approchant.
Il serra la main de Lucas, salua Manon avec chaleur, puis me jeta un regard, un de ces regards simples, francs, où je crus lire quelque chose de familier, presque réconfortant.
Nous nous installâmes tous les quatre autour de la grande table du jardin. Le repas fut simple : des grillades, quelques légumes rôtis, une salade de tomates du potager. Gabriel plaisanta sur la cuisson du poulet, Lucas lui répondit sur le ton de la rivalité amicale.
— Chez moi, c’est toujours à point, assura Gabriel.
— Et moi, j’aime quand ça croustille, répliqua Lucas en lui lançant un clin d’œil.
Je les regardais échanger, rire, parler boulot, sans chercher à interrompre. C’était agréable, apaisant, d’écouter ces voix d’hommes qui se comprenaient d’un mot.
Gabriel finit par se tourner vers Lucas :
— Alors, ton garage, ça tourne bien ?
Lucas hocha la tête.
— Oui. On est en pleine saison, tu sais, les touristes, les pannes sur la route de Najac… j’en vois passer, des voitures.
— Tu dois aimer ça, non ? demanda Gabriel, sincèrement curieux.
— Oh, plus que je ne l’aurais cru. J’ai toujours aimé bricoler, mais le garage… c’est devenu mon refuge. Là-bas, tout est clair. Quand un moteur cale, tu cherches, tu trouves, tu répares. Si seulement les gens, c’était aussi simple…
Sa phrase flotta un instant dans l’air, pleine de vérité. Gabriel eut un petit sourire, comme s’il comprenait exactement ce qu’il voulait dire.
— C’est pareil pour moi, dit-il. Quand je cuisine, tout fait sens. Les gestes, les odeurs, le temps qui passe. La vie, en cuisine, est plus lisible que dehors.
Manon acquiesça, attendrie.
— Et toi, Louison ? Tu cuisines aussi bien que tu écris ?
Je ris doucement.
— Pas vraiment… mes plats manquent souvent de saveur. J’oublie le sel ou je le mets trop tard. Mais j’aime l’idée de partager, de voir les gens sourire autour d’une table. C’est ce qui compte, non ?
— Exactement, répondit Gabriel, en croisant mon regard.
Ce fut un de ces moments suspendus, simples, sans tension ni mots de trop. Le vent faisait danser les feuilles, un merle chantait non loin, et je sentis une paix rare m’envahir.
Le repas se prolongea autour d’un dessert improvisé : une tarte aux figues que Manon avait préparée le matin. En goûtant une bouchée, je souris.
— C’est délicieux… mais je dois avouer que les desserts de ton restaurant sont meilleurs, dis-je en adressant un clin d’œil à Gabriel.
— Je prends ça comme un compliment, répondit-il en riant doucement.
L’après-midi s’étira dans une douceur tranquille. Gabriel nous aida à ranger, puis resta encore un peu, assis sur le muret du jardin, les bras croisés, le regard perdu dans la lumière.
— Je vais devoir y aller, dit-il finalement. Le service du soir m’attend.
Je hochai la tête, un peu déçue de le voir repartir, mais sans oser le dire.
— Merci d’être venu, soufflai-je.
— Merci de m’avoir accueillie, répondit-il simplement.
Il serra la main de Lucas, embrassa Manon sur la joue, puis se tourna vers moi.
— On se revoit quand tu rentres à Perpignan ?
— Promis, répondis-je avec un mince sourire.
Je le regardai s’éloigner jusqu’à ce que sa voiture disparaisse au tournant du chemin. Le silence reprit sa place autour de nous, mais il n’était plus le même.
Ce soir-là, alors que je m’apprêtais à me coucher, mon téléphone vibra sur la table de nuit.
Gabriel : Bonne nuit, Louison. Merci pour cette parenthèse. Tu es un peu comme un rayon de soleil qui ne sait pas encore qu’il éclaire.
Je restai longtemps à relire ce message, un sourire discret aux lèvres. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentis légère.

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