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Lucas conduisait lentement. La route serpentait entre les collines du Tarn, bordée de chênes et de murets de pierre. Le ciel était gris pâle, et l’air sentait la terre humide, comme si la journée hésitait entre la pluie et le beau temps.
Je fixais le paysage sans vraiment le voir. Mon ventre se serrait à mesure que nous approchions du village.

— Tu es sûre de vouloir y aller aujourd’hui ? demanda Lucas doucement.
— Oui. Si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais.

Il hocha la tête, respectueux. Nous ne parlâmes plus jusqu’à la maison.

La vieille bâtisse apparut au détour d’un virage : le crépi jauni, les volets fermés, le rosier grimpant à moitié sec sur la façade. Rien n’avait changé depuis… depuis Céline.
Une bouffée d’air chargé de souvenirs me traversa la poitrine.

Hélène, ma mère, nous attendait sur le seuil. Droite, les bras croisés, elle avait ce regard dur que je redoutais depuis l’enfance — celui qui juge avant même de comprendre.

— Bonjour, maman, soufflai-je.
Elle m’observa longuement avant de répondre :
— Bonjour, Louison.

Son ton était neutre, presque distant. Puis, se tournant vers Lucas :
— Bonjour, Lucas. Tu aurais pu prévenir que tu venais avec elle.

Je sentis ma gorge se serrer. Lucas, calme, répondit simplement :
— Je voulais être sûr qu’elle n’ait pas à venir seule.

Un silence bref, coupant l’air entre nous. Ma mère s’effaça pour nous laisser entrer, sans un mot de plus.

L’intérieur de la maison me parut plus sombre que dans mon souvenir. L’odeur de cire et de linge humide se mêlait à celle du café froid. Rien n’avait bougé : le buffet, les cadres, la nappe en toile cirée à fleurs fanées.

— Tu veux un café, Lucas ? demanda-t-elle sans même me regarder.
— Oui, merci.

Elle nous servit, sans chercher à savoir si j’en voulais un. Les tasses furent posées avec des gestes précis, mécaniques. Ses doigts tapotaient la table, rythme sec et régulier.

Je baissai les yeux. Elle n’avait pas prononcé mon prénom, pas demandé comment j’allais. Pas une seule fois.

— Et toi, maman, comment tu vas ? demanda Lucas, rompant le silence.
Elle haussa les épaules.
— On fait aller. Il faut bien. On n’a pas toujours le choix, pas vrai ?

Son regard s’attarda sur moi, froid, puis glissa vers la fenêtre.
— Tu n’es pas venue depuis longtemps.

Je pris une inspiration lente.
— Non. Je n’y arrivais pas.

Elle eut un petit rire sec.
— Oui, ça, je sais. Tu pars toujours quand les choses deviennent trop dures.

Lucas, assis à côté de moi, bougea légèrement, comme prêt à intervenir, mais je posai ma main sur son bras pour lui signifier de ne pas le faire.
— Ce n’est pas ça, maman. C’est juste que…
— Que quoi ? coupa-t-elle. Que c’était trop difficile ? Trop lourd ? Tu crois que tu étais la seule à souffrir ?

Ses mots claquaient, nets, sans colère apparente, mais tranchants.
Je restai silencieuse.

— Excusez-moi, dit Lucas doucement, je vais prendre l’air, si ça ne vous dérange pas.

Il sortit, me laissant seule avec elle.

Le silence retomba. Ma mère se leva brusquement, prit sa tasse vide et la posa dans l’évier.
— Je vais faire un tour. Si tu veux te rendre utile, j’ai déposé des cartons dans la chambre de Céline. Il faudrait commencer à trier.

Et sans un mot de plus, elle attrapa un gilet sur la chaise et sortit à son tour, refermant la porte un peu trop fort.

Je restai un long moment seule, immobile. Le tic-tac de l’horloge résonnait dans la cuisine. Puis, lentement, je me levai et montai l’escalier.

L’air de l’étage était plus froid, presque figé.
La porte de la chambre de Céline grinça légèrement quand je la poussai.

Tout semblait intact : la bibliothèque débordait de livres aux tranches colorées, un miroir piqué par le temps reflétait un pan du mur, et sur la coiffeuse reposaient encore quelques flacons de parfum presque vides. Le lit, recouvert d’une housse en lin, était soigneusement bordé, comme si elle allait revenir. Quelques photos d’amies, des cartes postales, un dessin d’enfant — des fragments d’une vie suspendue.

Je m’assis au bord du lit, caressant machinalement le tissu du drap. Puis je me levai pour ouvrir le placard. Des vêtements soigneusement pliés s’y trouvaient encore. Sous une pile de pulls, ma main heurta quelque chose de dur.
Je soulevai les tissus et découvris une vieille boîte en fer, décorée de fleurs écaillées. À l’intérieur, plusieurs carnets. Des années entières de secrets, serrés entre deux couvertures.

Je pris le premier, celui au dos couvert de stickers. Une date : mai 2004. Céline avait douze ans.

Les premières lignes me glacèrent :

"Aujourd’hui, j’ai eu envie de disparaître. Je ne sais pas pourquoi. J’ai mal sans savoir où. Maman dit que c’est une crise d’adolescence. Le médecin dit que je dois parler. Mais à qui ? Ils ne comprennent pas. Personne ne comprend. Alors j’écris. Peut-être que le papier, lui, saura me tenir quand je tombe."

Les lettres semblaient trembler sous mes doigts. Et soudain, tout revint.

Je revis la salle de bains ce matin-là, le sang, ma voix paniquée criant son prénom, le visage de Céline, livide, mais les yeux ouverts. Et ce silence, après, ce silence plus fort que tous les cris.
C’était le début d’une longue chute dont nous n’avions jamais su la retenir.

Je refermai doucement le carnet, le serrai contre moi.
Dehors, j’entendais Lucas parler à voix basse avec ma mère. Je ne distinguais pas les mots, mais leurs voix semblaient lointaines, étouffées.

Je restai là, dans cette chambre qui n’était plus qu’un souvenir, envahie d’une tristesse ancienne, lourde et silencieuse.
Et pour la première fois depuis des années, je laissai les larmes venir, sans chercher à les retenir.

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