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La semaine dernière, j’ai eu envie d’en finir.
C’est bizarre à dire, je sais. À douze ans, normalement on pense aux copines, aux devoirs, aux garçons qui rigolent dans la cour… pas à mourir. Du coup je me demande souvent : est‑ce que j’ai un truc qui ne va pas dans ma tête ?
À l’école, ils disent que j’ai “pas toutes mes cases”. Parce que je peux rigoler très fort et juste après avoir envie de pleurer ou de crier. Mais j’ai toujours été comme ça. Depuis que je suis petite.
Papa dit que c’est normal, que c’est “les hormones”. Mais quand je regarde Louison… bah elle, elle n’est pas comme ça. Elle est belle, intelligente, elle comprend tout. Elle ne se met pas en colère pour rien. Moi j’aimerais trop être comme elle.
Et maintenant elle a un amoureux. Paul. Moi personne ne veut de moi. Les garçons me regardent même pas. Je ne suis pas jolie comme Louison. Et toutes les filles de la classe ont déjà fait leur premier bisou.
Moi rien du tout. Même pas un petit câlin.
J’essaie d’être normale. De pas trop parler, de pas trop rire, de pas trop pleurer. Mais c’est trop dur. Ça me fatigue.
La semaine dernière, j’étais chez Nina. On rigolait bien, on faisait des bêtises. Et d’un coup… je sais pas pourquoi… c’est comme si tout s’était cassé dans ma tête. J’ai pensé à son amoureux, et j’ai pensé que moi j’en aurai jamais. Et ça m’a fait mal, d’un coup, comme si j’étais vide et pleine en même temps.
Alors j’ai commencé à pleurer. Comme ça. Sans raison Nina me regardait comme si j’étais folle. J’ai eu trop honte. Alors je suis partie sans rien dire.
Quand je suis rentrée, il n’y avait personne à la maison. Sur la table de la cuisine, maman avait laissé son cutter. Je sais pas pourquoi… j’ai juste voulu que ça s’arrête dans ma tête. Juste un petit moment.
Alors j’ai fait un petit trait sur mon bras. Ça piquait, mais… ça me calmait. Alors j’en ai fait un autre.
Puis encore un. Et puis j’ai vu le sang. Et ma tête a tourné très fort. Tout est devenu flou et après plus rien.
Quand je me suis réveillée, j’étais dans la salle de bain, par terre. Je crois que j’avais voulu nettoyer mon bras, mais je m’en souviens pas bien. Le carrelage était froid. Et j’ai entendu un cri.
C’était Louison.
Je me rappelle de son visage penché au-dessus de moi. Elle tremblait. Elle disait mon prénom encore et encore. Comme si elle essayait de me réveiller.
Je voulais lui dire que c’était pas “vrai”. Que j’avais pas voulu mourir pour de vrai. Que je voulais juste arrêter le truc dans ma tête. Mais je pouvais pas parler. Ma bouche bougeait pas.
J’ai juste entendu sa voix :
— “Maman ! Papa ! Venez vite ! Céline… elle respire encore !”
Moi j’étais là… mais pas vraiment. Je sais pas expliquer. J’étais pas partie… mais j’étais pas là non plus.
Peut‑être que, quelque part, j’avais quand même envie de rester.
Il y a eu un trou noir. Comme si quelqu’un avait éteint la lumière dans ma tête. J’ai senti que je tombais, longtemps, mais sans bruit, sans rien pour me rattraper.
Quand j’ai rouvert les yeux, j’étais dans un lit que je ne connaissais pas. Tout sentait le plastique et le produit qui pique le nez. La lumière était trop blanche, comme si elle voulait me réveiller de force.
Ils étaient tous là Louison et Lucas pleuraient.
Papa et maman avaient des têtes fermées, fatiguées… un peu en colère aussi, mais pas contre moi. Plutôt contre ce qui se passait, je crois. Contre ce qu’ils n’arrivaient pas à comprendre.
Le médecin est arrivé après. Il m’a demandé s’il pouvait me parler toute seule. J’avais pas envie. J’avais envie de rien du tout. Je savais même pas quoi dire. Alors je n’ai rien dit. Je suis restée immobile, les mains serrées dans les draps, les yeux un peu perdus. Comme si j’étais encore à moitié éteinte.
Il a parlé longtemps, avec une voix douce, comme s’il avait peur que je me casse. Et puis il a dit que j’allais devoir voir un psychologue.
Un psy. Génial!!
Dans ma tête, j’ai juste pensé : Voilà. Maintenant je suis folle.
Mais je n’ai rien dit. Parce que je crois que j’ai oublié comment on fait, pour dire ce qu’on ressent.

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