18
Je n’avais pas vraiment prévu d’y aller. Mais en me réveillant ce matin-là, encore brouillée par les messages de Gabriel et tout ce chaos dans ma tête, une évidence s’est imposée : j’avais besoin de comprendre. Ou d’essayer.
Le portail a grinçé quand je l’ai poussé. Rien n’avait changé : le jardin taillé trop court, la façade impeccable, le silence qui glace. Papa m’a ouvert avant même que je frappe, comme s’il m’attendait.
— Oh ma… Louison.
Sa voix douce, toujours un peu gênée.
J’ai hoché la tête. Il s’est écarté. Dans le salon, maman était là, droite, figée, les mains croisées sur son éternel gilet beige. Elle a levé les yeux une demi-seconde.
— Bonjour.
J’ai répondu à peine. L’air était lourd, saturé de tout ce qu’on n’a jamais dit. Papa s’est éclairci la gorge :
— Tu veux un café ? Un thé ?
— Non. Merci. Je… voulais juste parler un peu.
Le silence est tombé d’un coup, violent. Maman a tiré sur son gilet, comme si ça pouvait la protéger.
— Tu es revenue pour ses carnets ? a-t-elle demandé, la voix serrée, comme si le mot lui écorchait la langue.
— Oui. Je… je ne savais pas que Céline écrivait autant.
Je respirais trop vite.
— Maman… est-ce que… je pourrais les emporter ? S’il te plaît. Je sais que tu m’en veux, mais… j’aimerais vraiment les lire en entier. S’il te plaît.
Rien. Pas un mot. Pas une respiration.
Papa a bougé un peu, maladroit, comme s’il voulait m’aider mais qu’il ne savait pas comment.
Maman inspira profondément, les yeux fixés sur un point invisible.
— Tu peux les emmener.
Sa voix vibrait, fragile.
— J’ai… commencé à les lire. Mais c’est vraiment dur, Louison. Très dur.
Elle entrelaça ses doigts, nerveuse, comme si ses mains ne savaient plus où se poser.
— C’est comme si… je découvrais Céline pour la première fois. Comme si je n’avais jamais vraiment compris ce qu’elle traversait.
Ses épaules se soulevèrent dans un soupir tremblant.
— Les lire m’a fait plus de mal que de bien… mais je crois que j’en avais besoin.
Je restai immobile. Elle continua, d’une voix plus basse, plus hachée.
— Ce qui m’a le plus frappée… c’est la place que tu occupais dans sa vie.
Ses yeux se voilèrent.
— Je n’avais jamais réalisé… à quel point toi, tu la protégeais.
Elle avala difficilement.
— C’est incroyable tout ce que tu as fait pour elle. Toutes les fois où tu as pris sur toi, où tu t’es tue, où tu as encaissé… pour que Céline n’ait pas plus mal.
Papa baissa les yeux. Maman continua encore, presque dans un souffle :
— Dans ses carnets… elle parle de toi tout le temps. De comment elle se sentait coupable. De comment elle te voyait te débrouiller seule, essayer de la rassurer, d’être là…
Un tremblement dans sa voix.
— Elle disait qu’elle t’admirait. Qu’elle ne comprenait pas comment tu pouvais être aussi forte.
Un silence.
— Et moi… je n’ai rien vu. Rien. Je pensais qu’elle était fragile et que tu étais… indépendante.
Elle secoua la tête.
— Mais c’était l’inverse. Tu te sacrifiais pour elle. Tu portais tout. Et elle… elle s’en voulait tellement.
Elle releva enfin les yeux vers moi.
Son regard était nu, fêlé, vulnérable comme je ne l’avais jamais vu.
— Je suis passée à côté de vous deux, murmura-t-elle. Je… je suis désolée, Louison.
Je restai là, figée. Les mots de maman tournaient dans ma tête, lourds et légers à la fois.
Je ne m’attendais pas à ça. Pas à cette fissure. Pas à cette vérité qu’elle n’avait jamais voulu voir, jamais voulu dire.
— Maman… soufflai-je, incapable de trouver mieux.
Mes mains tremblaient. Je ne savais pas si c’était de colère, de soulagement ou de tristesse. Peut-être un peu de tout.
— Je ne voulais pas être forte, tu sais, murmurai-je. Je voulais juste… qu’elle tienne debout. Qu’elle ne s’effondre pas. Parce que quand elle tombait… tout le monde tombait avec elle.
Maman ferma les yeux une seconde, un battement fragile qui semblait lui coûter.
— Je sais, dit-elle doucement. Et je n’étais pas là pour vous retenir.
Un nœud se forma dans ma gorge. Papa s’assit sur l’accoudoir du canapé, comme pour se rapprocher, mais sans oser trop.
— Ta sœur… elle t’aimait énormément, reprit maman, la voix voilée. Et elle avait peur de te décevoir. Peur que tu découvres à quel point elle se sentait… cassée.
Je sentis l’air me manquer. Une larme glissa sur ma joue sans même que je m’en rende compte.
— Je l’ai toujours su… murmurai-je. Mais le lire… c’est différent.
Papa posa une main hésitante sur mon épaule. Un geste rare, maladroit, mais sincère.
— Louison, dit-il doucement. Tu n’as pas à porter tout ça seule.
J’eus un rire nerveux, un peu amer.
— J’aurais aimé l’entendre plus tôt, papa.
Il baissa les yeux, honteux. Maman resta droite, mais quelque chose en elle avait cédé.
Elle avança légèrement la main… puis la retira, comme si elle n’osait pas me toucher.
C’était presque douloureux à voir.
— Je ne sais pas comment… être une bonne mère, admit-elle. Je n’ai jamais su. Mais je veux essayer. Si tu me laisses une chance.
Je restai silencieuse, le cœur serré. Je ne pouvais pas tout pardonner. Pas en une conversation. Mais je pouvais reconnaître l’effort. La brèche. La tentative.
— D’accord, murmurai-je finalement. Ma voix était mince, fatiguée. On peut essayer.
Un souffle passa entre nous, léger comme un fil fragile qu’on tente de renouer.
Je récupérai les carnets dans la chambre de Céline.
— Je reviendrai, dis-je.
Maman hocha la tête. Papa aussi. Personne n’insista. En sortant de la maison, l’air frais me frappa le visage, sec et pur. Je respirai profondément, les carnets serrés contre moi et repris la route.

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