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Le salon était silencieux, juste traversé par le ronronnement lointain du frigo. Je me glissai sous le plaid, la lumière tamisée du lampadaire dessinant un halo rassurant autour de moi.
Les carnets de Céline étaient posés sur la table basse, leurs couvertures un peu cornées, leurs pages gonflées d’avoir été trop serrées, trop cachées.

Je pris le premier. Je respirai. Puis je l’ouvris.

"Aujourd’hui, c’est encore Louison qui m’a aidée à me coiffer avant de partir au collège. Je me débrouille généralement toute seule, mais ce matin mes cheveux étaient impossibles. Maman a juste dit que j’avais qu’à faire un effort, que j’avais 13 ans maintenant. Lou, elle n’a rien dit. Elle m’a prise par la main, elle m’a assise devant le miroir et elle a démêlé doucement. Elle râle toujours un peu, mais elle le fait quand même. Parfois j’ai l’impression que c’est elle, la maman.”

Je sentis mes doigts se crisper sur la page. Le souvenir me frappa de plein fouet.

Je revis la salle de bain : la buée sur le miroir, les serviettes jamais rangées, nos deux brosses entremêlées dans un verre trop petit. Céline n’était pas une petite fille fragile.
Elle avait ce caractère mi-fier, mi-trop sensible, toujours entre deux exigences d’adulte et deux élans d’enfant. Mais certains matins, oui… elle demandait de l’aide. Et moi, 17 ans, j’étais celle qui comblait les vides.

Je me revoyais derrière elle, tirant légèrement les mèches rebelles, essayant de faire vite parce qu’on était déjà en retard. Céline ne pleurnichait pas, elle ne faisait pas de caprice. Elle soufflait simplement, un peu vexée de ne pas y arriver seule.

— Attends, bouge pas, avais-je dit, encore à moitié endormie.

Et elle m’avait laissée faire. Silencieuse, concentrée, les yeux perdus dans le miroir.

À cet âge-là, elle voulait tout faire seule… mais acceptait que ce soit moi, et pas maman, qui la rattrape quand elle flanchait. Je n’avais jamais vraiment compris ce que ça représentait pour elle.
Je faisais juste… ce qu’il fallait faire.

Je tournai la page, le cœur serré.

“Je crois que Louison est fatiguée. Elle ne le dit pas, mais je le vois.
Depuis qu’elle sort avec Paul, elle essaie de jongler entre tout : ses devoirs, lui, le lycée, moi, et même Lucas quand il casse encore ses Legos partout. Aujourd’hui elle est rentrée tard, les joues rouges parce qu’elle avait couru pour ne pas que je m’inquiète. Elle fait ça souvent. Je lui ai demandé si elle avait passé une bonne journée, elle m’a répondu oui, mais sa voix tremblait un peu.
Je ne sais pas si Paul l’aime vraiment. Ou s’il l’aime comme elle mérite. Mais je me tais.

Ce soir, elle m’a aidée à réviser l’histoire alors qu’elle était épuisée. Elle a posé sa tête sur sa main et elle m’a dit : ‘Vas-y, relis-moi ça, j’écoute.’ Je crois qu’elle n’écoutait pas vraiment, mais elle était là.
Et parfois, être là, c’est tout ce que quelqu’un peut offrir.”

Je sentis ma gorge se serrer. Je me rappelais ce soir-là.
Je m’étais engueulée avec Paul pour une broutille. Une jalousie stupide, un truc de lycéens. J’avais claqué la porte en rentrant. Je pris une grande inspiration et tournai encore une page.

“Je crois que je n’ai jamais vraiment été comme les autres. Pas « triste » seulement… mais lourde à l’intérieur. Comme si j’avais une pierre dans le ventre depuis toute petite. Je n’arrive pas à me rappeler un moment où c’était simple. Même quand je rigolais, même quand on jouait tous les trois, il y avait toujours une ombre quelque part.

Mes colères me font peur. Celles d’hier surtout.

Je ne sais même plus pourquoi c’est parti — une histoire de cahier introuvable ou de devoir que je ne voulais pas faire — et d’un coup, tout a explosé. J’ai crié, j’ai tapé contre le bureau, j’ai jeté mes livres au sol. J’ai vu le regard de maman se figer, celui de papa se durcir. Pas de rire. Pas un sourire. Juste… l’inquiétude. Le silence qui grince.

Lucas, lui, s’est reculé dans l’embrasure de la porte.Et j’ai détesté ce que j’ai vu dans ses yeux : de la peur. De moi. Je ne veux pas faire peur. Je ne veux pas être ce monstre qui hurle parce qu’elle ne sait pas comment dire qu’elle va mal.

Louison est arrivée après. Elle n’a rien dit, comme toujours. Elle a juste ramassé mes livres, calmement. J’avais honte, mais je ne savais pas comment m’arrêter. Elle non plus n’a pas ri. Elle m’a juste regardée comme si elle cherchait une version de moi que personne n’arrive à trouver.

Depuis que Lou a Paul, je me sens encore plus invisible. Ils sont beaux ensemble, soudés, comme si le monde tournait autour d’eux. Et moi je reste là, à fondre en larmes pour un rien, à m’emporter sans raison, à me sentir… étrangère chez moi.

Je suis jalouse, oui. Pas d’elle. De sa facilité. De sa lumière. Moi je n’ai que ma tempête.

Ce soir, j’ai entendu maman dire à papa : Elle a quelque chose… ce n’est pas normal.
Je ne sais pas ce que ça veut dire « avoir quelque chose ». Peut-être que j’ai une fissure quelque part dans la tête. J’aimerais être une fille simple. J’aimerais ne pas inquiéter tout le monde.
J’aimerais qu’on arrête de marcher sur des œufs autour de moi.

Mais je ne sais pas comment faire pour être… autrement. Je fais des efforts. Ça ne marche pas . Alors j’écris.
Parce qu’au moins, ici… personne ne me regarde comme si j’étais en train de me casser.”

Je refermai le carnet, le souffle court. Les mots de Céline me frappaient encore, et une chaleur étrange me monta aux yeux. J’avais l’impression de la voir, là, devant moi, fragile et en colère, mais toujours si courageuse.

Je repensai à tous ces matins où je la coiffe, où je la remets droite quand elle vacille. À tous ces moments où je souris, même quand je me sens à bout, juste pour qu’elle sente qu’elle n’est pas seule. Ses colères, ses crises, ses silences… je les avais pris sur moi sans jamais la juger. Parce que je savais, même sans comprendre entièrement, qu’elle avait besoin d’un refuge. Et ce refuge… je voulais qu’il soit moi.

Je réalisai à quel point j’avais été calme, patiente, souvent malgré moi. Ce n’était pas de la force, ni de la résignation. C’était de l’amour. Simple et silencieux. J’avais appris très tôt qu’elle avait besoin que quelqu’un tienne la barque quand elle tanguait. Que quelqu’un la protège, sans dramatiser, sans crier, juste être là.

Je sentis une larme rouler sur ma joue, et je me laissai tomber un peu plus dans le plaid. Céline… elle n’avait jamais voulu nous montrer combien elle souffrait. Mais moi, je l’avais toujours vue. Et je continuerais à la voir, même à travers ces pages, même quand elle n’est plus là pour sourire à côté de moi.

Parce que je l’aimais. Et ça, personne, pas même ses tempêtes ou ses silences, ne pourrait jamais l’effacer.

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