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Je me souviens de Paul comme si c’était hier. Chaque détail, chaque sourire, chaque geste semblait gravé dans ma mémoire. Il avait cette manière de regarder les choses, comme si chaque instant avait son importance, comme s’il savait lire en moi mieux que personne. Même lorsqu’on n’échangeait pas un mot, je sentais sa présence à mes côtés, rassurante et tendre.
Il y avait ces après-midis d’été où nous nous réfugiions dans le petit jardin derrière la maison familiale. Céline courait après Lucas qui riait aux éclats, et nous restions là, assis sur le banc, à nous raconter nos rêves, nos projets, ou simplement à nous tenir la main en silence. Ces moments étaient simples, légers, mais je les garde comme des trésors.
Et puis, il y avait ce petit frisson de secret qui accompagnait notre idylle. Officiellement, nous n’étions “rien”, du moins pour la famille. Mais tout le monde avait deviné. Les regards malicieux de Céline, les petits sourires complices de Lucas, les questions apparemment innocentes de ma mère — tout semblait vouloir mettre le doigt sur ce que nous cachions.
Je me rappelle ces soirées pluvieuses où la maison semblait minuscule et chaleureuse à la fois. Nous nous installions autour de la table du salon pour un jeu de société. Paul avait ce don pour rire de tout, même de ses propres maladresses, et nous finissions toujours par éclater de rire, Céline lançant des remarques subtiles.
Et moi, je rougissais, tandis que Paul me lançait ce petit sourire qui disait :" Laisse les parler ".
Lucas, de son côté, se retenait à peine de pouffer et faisait semblant de ne rien voir, ajoutant une touche de légèreté à nos secrets.
Il y avait aussi ces promenades au bord de la Saône, lorsque le vent soufflait un peu trop fort. Paul me passait son écharpe sans un mot, et je sentais les regards de mes parents ou de Céline, à la fois curieux et amusés, comme s’ils savaient exactement ce que nous partagions. Céline, surtout, avait ce sourire mystérieux qui voulait tout dire sans rien dire. Elle pouvait me lancer un :
— “Alors, vous vous entendez bien, vous êtes juste "amis"…”
Et moi, je répondais avec un petit rire gêné, tandis que Paul me serrait un peu plus la main sous la table.
Je me revois aussi dans cette vieille librairie où il m’avait entraînée un après-midi. Il aimait me voir feuilleter des livres avec concentration, et chaque fois que je levais les yeux, il me souriait comme si j’étais le seul univers qui comptait pour lui. Même ces petits gestes anodins — passer sa main dans mes cheveux ou me tendre son écharpe quand le vent soufflait sur le quai — prenaient une saveur particulière, renforcée par ce petit secret que nous partagions avec malice.
C’étaient des jours simples, des instants suspendus où rien ne semblait pouvoir troubler la douceur de l’existence. Avec Paul, le monde entier s’effaçait, et il ne restait que nous deux, et parfois les rires de Céline et Lucas en arrière-plan, comme une mélodie rassurante, ponctuée de ces clins d’œil subtils qui rendaient chaque moment encore plus précieux.
Je me souviens de ces dimanches après-midi où nous restions à la maison familiale, enveloppés par la chaleur des rayons filtrant à travers les volets. Céline était souvent dans son coin, mais elle nous observait avec ce mélange d’amusement et de malice qui la caractérisait. Lucas, lui, ne perdait jamais une occasion de nous taquiner :
— “Alors, Louison, tu lui as encore piqué son dessert pour lui voler un baiser caché ?”
Paul et moi éclations de rire, un peu gênés, tandis que Céline haussait les épaules avec ce petit sourire en coin qui en disait long.
Ma mère, avec sa finesse toute maternelle, savait toujours lancer un mot subtil, comme pour nous rappeler à l’ordre sans jamais nous forcer :
— “Je vois bien que certains sont plus concentrés sur autre chose que le Scrabble…”
Et je sentais le regard malicieux de Paul se poser sur moi, et nos mains se frôler discrètement sous la table. Il y avait quelque chose de rassurant dans ces clins d’œil implicites, cette complicité que nous partagions silencieusement.
Je me souviens de nos balades à vélo, où nous pédalions côte à côte le long des chemins bordés de saules. Céline et Lucas s’étaient souvent mis devant, comme pour faire semblant de ne pas voir nos échanges de regards, nos sourires volés, nos mains qui se touchaient juste assez pour qu’on frissonne. Et quand quelqu’un posait une question sur “les projets de vacances ensemble”, je savais que c’était un appel indirect pour nous voir admettre, ou plutôt nier, ce que nous étions déjà.
Un autre souvenir me revient : nous avions passé un après-midi à cuisiner des gâteaux dans la cuisine familiale. Céline nous observait, amusée, et ne manquait jamais une occasion de glisser une petite remarque :
— “Vous vous concentrez trop sur la pâte… ou sur autre chose ?”
Lucas renchérissait aussitôt, riant aux éclats, et Paul me lançait ce sourire tendre, complice. Ces petites piques, ces allusions, créaient une atmosphère à la fois douce et taquine, qui rendait chaque instant encore plus précieux.
Même nos soirées cinéma à la maison étaient teintées de ce petit jeu secret. Quand un couple apparaissait à l’écran, Céline pouvait murmurer :
— “Tiens, ça vous rappelle quelqu’un ?”
Et nous, nous nous regardions avec un mélange de gêne et de bonheur, heureux que personne n’ait besoin de mots pour comprendre ce qui se jouait entre nous.
Ces souvenirs sont comme des bulles de lumière dans ma mémoire. Des instants simples, remplis de rires et de chaleur, où le monde semblait parfaitement à sa place. Avec Paul, tout semblait plus vivant, plus doux, et même les petites allusions de la famille ne faisaient que renforcer ce sentiment que nous partagions quelque chose de précieux et fragile.

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