22

6 minutes de lecture

L’appartement est silencieux, trop silencieux. Louison a laissé la fenêtre entrouverte : un souffle d’air tiède fait frémir les pages du premier carnet. Une couverture de tissu bleu ciel, un peu râpée sur les bords. Elle reconnaît l’écriture de Céline : penchée, ronde, presque enfantine.

Elle inspire un coup, puis lit.

"Il est 21h30. Papa m’a dit de quitter la table et d’aller me coucher. Je crois que j’ai tout raté, encore une fois. J’ai encore crié. Je déteste crier. Je me déteste quand je crie.
Maman m’a dit d’arrêter mes caprices. Papa m’a dit que j’étais ingrate. Tout ça pour une voiture miniature… juste une petite voiture à deux euros. Il m’a regardée comme si j’étais un problème de plus à gérer.

Je ne comprends pas pourquoi je réagis comme ça. Je ne comprends rien.
J’aimerais juste que quelqu’un me prenne dans ses bras et me dise que ça va passer. Mais cette fois, Louison n’est pas là. Alors je coule. Quand papa a offert la voiture à Lucas, j’ai senti quelque chose se fissurer en moi. Je sais que c’est idiot, que je n’ai aucune raison de me plaindre. La semaine dernière, c’est moi qui ai eu un bracelet, et je ne l’ai même pas quitté depuis.
Mais là… c’était comme si j’étais transparente depuis toujours, et qu’aujourd’hui ils me confirmaient que oui : je ne compte pas. Je ne compte pour personne. Au fond, je sais que c’est faux. Je le sais… mais mon cerveau, lui, me hurle autre chose.
Et avec la journée que j’ai eue — une mauvaise note en maths, pas d’appel de Louison, le prof de sport qui a voulu me forcer à courir plus de quinze minutes, Lucinda qui a un nouvel amoureux (celui que je voulais, évidemment)… la garce — tout se mélange.

Je me sens à bout, à vif, comme si tout m’échappait. Comme si tout le monde vivait très bien sans moi. Et puis je repense aux comprimés dans la table de nuit de maman… Je les regarde parfois comme on regarde une porte de sortie qu’on n’ouvrira pas, mais qui fait peur rien qu’à exister. Pourquoi elle a ça, d’ailleurs ? Pourquoi les laisser traîner ?
Mon cerveau fatigué invente des histoires. Il me souffle qu’ils seraient peut-être mieux sans moi, qu’ils veulent que je disparaisse. C’est idiot. Je le sais. Mais ce soir, la petite voix devient trop forte.

Et alors je pense à Louison.
Louison, je te déteste. Tu m’as abandonnée. Toi qui savais me calmer, toi qui me faisais sentir un peu moins bancale. Tu m’as laissée. Tu as laissé Paul aussi… mais lui, je m’en fiche.
Moi, tu m’as laissée. Pourquoi tu es partie si loin ? Je me sens seule ce soir, Louison. Ton rire me manque. Ta douceur aussi. Reviens. J’ai besoin de toi. Et puis non. Reste dans ton nouveau village, avec ta nouvelle vie et tes nouveaux potes. Moi… je vais juste me débrouiller. Comme d’habitude.

Allez, adieu à tous, et merci maman pour tes comprimés! J'espère que tu te sentiras mal, que vous vous sentirez tous mal! "

Louison ferme les yeux un instant. Elle se sent souffler de l’intérieur, comme si quelqu’un venait d’appuyer sur son diaphragme. Elle pose le carnet sur ses genoux. Elle se voit, à 19 ans, valise à la main, train pour Perpignan, rêve de liberté, besoin de respirer loin de l’orage permanent. Elle ignorait la tempête qui se préparait. Louison porte une main à sa bouche. Elle tremble. Elle se lève, fait quelques pas dans son petit salon. Elle a mal au ventre. Elle a envie de vomir.
Elle se souvient alors du coup de téléphone.

Son père. Une voix cassée. Un silence trop long. Puis ces mots :

« Louison… ta sœur… Céline a refait une tentative. »

Et elle, qui s’est effondrée contre le frigo, glissant jusqu’au sol.
Les mots de Céline, à travers son carnet, résonnent en elle. J'ai besoin d'air, Céline je ne t'ai pas abandonné, je me suis sauvée moi!

Mais cela il est trop tard pour lui dire. Je ne sais pas pourquoi mais pendant que ses larmes coulent, instinctivement, elle tourne la page.

"Cela fait 1 mois que je suis ici. Ma psy me demande sans cesse si je me souvient de ce qui s'est passé après avoir avalé ces médicaments. J'essaie de m'en souvenir, mais impossible. Mais là, ce matin, un flash m'est revenu. Genre 30 minutes après avoir pris les pilulles, enfin 30 minutes je crois, je ne sais plus trop... Lucas est entré. Il a dit “Céline, je veux te faire un câlin avant de dormir”. Je me souviens juste d’un poids sur mon matelas. Puis d’un cri. Il a crié mon prénom comme si je disparaissais sous ses yeux.

Je me rappelle sa main sur ma joue. Il sentait encore le shampoing pomme verte. Il disait “réveille-toi, s’il te plaît, réveille-toi”. Je voulais lui répondre. Mais c’était trop loin. Tout était trop loin."

Les larmes coulent sur les joues de Louison maintenant. Elle s’assoit par terre dans son salon, dos contre le canapé. Elle revoit Lucas, petit, fragile, bouleversé. Elle n’était pas là.

Elle tourne la page.

" Chambre toute blanche, comme dans les films où rien n’a de couleur. Mon pyjama est trop grand, on dirait que je flotte dedans. Les fenêtres sont tellement hautes que je ne vois même pas le ciel, juste une lumière bizarre qui change presque pas. Ils m’ont enlevé mes lacets et mes stylos à encre, comme si tout était dangereux ici. Il me reste juste un mini crayon, tellement petit qu’on dirait un truc pour les bébés. J’ai aucune visite, pas de téléphone, personne de la famille. Juste les bruits du couloir pour me rappeler que le monde existe encore. Ici le temps passe pas pareil, c’est comme si chaque jour était le même. On me demande si j’ai bien dormi mais on s’en fout un peu, ça se voit. Je suis là, avec les vivants, mais j’ai l’impression d’être à moitié seulement. Comme si on avait mis ma vie en pause en attendant que je “aille mieux”. Alors j’écris, avec mon tout petit crayon ridicule, des phrases qui ressemblent à rien, mais au moins c’est les miennes. Peut-être qu’en les écrivant, je finirai par revenir complètement. "

Mes larment continuent de couler, mais la lire me donne la sensation de la comprendre. Je ressens sa présence, là, tout de suite! C'est comme si elle était assise à mes côtés, me regardant lire ses mots. Une autre page...

'Ma psy s’appelle Valérie. Elle a une voix super calme, un peu trop calme pour moi. Elle s’installe en face de moi, avec son carnet posé sur ses genoux, comme si elle allait noter chaque respiration que je fais. Elle me demande : « Pourquoi avoir recommencé ? » Je regarde mon minuscule crayon entre mes doigts, je le fais tourner comme si j’allais trouver la réponse écrite dessus. Je dis : « Je sais pas. » Je le dis tout bas, parce que je suis fatiguée de devoir expliquer ce que moi-même je comprends pas.

Elle penche un peu la tête, genre elle veut me montrer qu’elle est gentille. « Qu’est-ce qui fait si mal ? » qu’elle dit. Et là… j’ai envie de rire nerveusement, parce que si je devais faire la liste, on en aurait pour la journée. Alors je réponds : « Tout. Je ne sens jamais à ma place nulle part. Dés que je suis heureuse, je sabote tout!» Je ne sais pas pourquoi ces mots sont sortis de ma bouche, mais c’est la vérité. C’est comme si j’avais un truc qui pèse sur ma poitrine depuis des années, un truc que je peux pas enlever, peu importe combien je dors, combien je pleure, ou combien je fais semblant que ça va.

Elle me regarde longtemps après ça, sans rien dire. Je déteste quand les adultes font ça, ce silence hyper lourd. Ça me donne l’impression qu’ils attendent que je m’effondre ou que je balance un truc profond… mais j’ai rien de tout ça. Alors je fixe mes chaussettes trop épaisses et le bas de mon pyjama qui traîne presque par terre. Ce n’est pas le mien. Rien ici n’est vraiment à moi, à part les pensées moches dans ma tête. Valérie finit par dire : « Tu peux me parler, tu sais. Ici, tu risques rien. Je vais essayer de t'aider» Mais comment je suis censée la croire ? J’ai l’impression que même respirer peut partir en vrille. Et puis… même si je parlais, est-ce que ça changerait quelque chose ? Est-ce que ça ferait disparaître cet espèce de vide qui me bouffe de l’intérieur ? Je hausse les épaules. C’est tout ce que j’arrive à faire. Je veux sortir d'ici, je veux retrouver ma famille, ma vie, ma chambre, mon lit. Je veux être normal, comme tout le monde.."

J'ai besoin d'air, il faut que je sorte d'ici. Louison se leva alors, pris son manteau, et sans trop savoir comment, se retrouva devant la porte du restaurant de Gabriel.

Annotations

Vous aimez lire Les Mots de Steph ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0