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Cela faisait trois mois que Céline était hospitalisée, et Louison repensait à cette visite comme à un mélange de soulagement et de douleur. Elle revoyait ce petit crayon minuscule serré dans la main de sa sœur, comme si c’était le dernier objet qui la rattachait encore à quelque chose de vrai. Elle se souvenait aussi de ses yeux, toujours un peu fuyants, mais pleins d’un langage silencieux… un regard chargé de tout ce qu’elle n’osait pas dire.

Louison avait ressenti un étrange mélange en la voyant : une tristesse immense, presque suffocante, mais aussi un fil d’espoir, ténu mais présent. Comme si malgré tout, malgré les murs blancs, les règles absurdes et les journées qui se ressemblent, Céline essayait encore de tendre la main vers le monde extérieur.

Elle paraissait heureuse de les voir, du moins elle en donnait l’impression. Mais Louison avait perçu autre chose, quelque chose de fragile… trop fragile. Comme si Céline marchait sur des œufs, comme si chaque mot devait être contrôlé. Comme si quelqu’un lui avait soufflé avant leur arrivée : « Montre que tu vas mieux, sois calme, sois gentille, sinon ton séjour va durer encore… et encore. »

Cette pensée avait glacé Louison. Elle avait souri pour ne pas briser cet équilibre précaire, mais au fond d’elle, elle avait compris que sa sœur n’était pas seulement en souffrance… elle était aussi sur la défensive, comme un oiseau qui a peur qu’on referme la cage.

Le trajet du retour vers la maison familiale se fit dans un silence lourd, presque étouffant. Seuls le vrombissement discret du moteur et le cliquetis régulier des essuie-glaces venaient couper la tension qui vibrait dans l’habitacle. La pluie glissait sur les vitres comme autant de pensées que Louison n’arrivait pas à formuler à voix haute.

Elle regardait les paysages défiler sans vraiment les voir. Son esprit était resté quelque part derrière elle, dans cette chambre blanche où Céline avait tenté de sourire. Elle se repassait son visage, ses gestes crispés, ses réponses trop parfaites pour ne pas sonner faux. Et puis cette question qui la hantait depuis trois mois : Est-ce que j’en fais assez ? Est-ce que j’aurais pu faire mieux ?
La culpabilité lui serrait la poitrine, s’accrochait à elle comme un poids humide impossible à déposer.

Soudain, la voix de sa mère fendit l’habitacle, glaciale, accusatrice, tellement précise qu’elle en coupa le souffle de Louison :
— Louison… si tu avais été là, au lieu d’aller faire tes études si loin… rien de tout ça ne serait arrivé.

La phrase tomba entre elles comme une lame. Louison sentit son estomac se contracter. Pas de haussement de ton, pas de colère explosive — juste ce calme glacial, celui qui blesse plus profondément que n’importe quel cri.

— Maman… je ne suis pas responsable… murmura-t-elle, la voix tremblante.
— Si ! Tu l’as abandonnée alors qu’elle comptait sur toi ! Tu nous as abandonnés, nous tous, nous laissant seuls avec ce fardeau et…

— Stop.
La voix de Jean claqua dans l’habitacle comme un choc électrique.
— Ça suffit, Hélène ! Louison n’a rien à voir avec tout ça ! Céline est malade, et rejeter la faute sur Louison, ou sur nous, ne mène à rien. Tu sais très bien que tu as tort. Alors arrête.

Le silence retomba d’un coup, lourd, épais, presque étouffant. On n’entendait plus que la pluie contre le pare-brise.

Après un long moment, Jean croisa le regard de sa fille dans le rétroviseur. Ses yeux étaient doux, fatigués, sincères.
— Louison… je comprends ton besoin de partir faire tes études, dit-il calmement. Je ne dis jamais rien, mais j’ai vu ton sentiment d’impuissance face aux crises à répétition de ta sœur. J’ai vu ton mal-être, ton épuisement. Et je sais que partir… nous quitter, quitter Paul… ça a été une des choses les plus difficiles au monde pour toi.

Il inspira, comme pour peser ses mots.
— Mais il le fallait. Tu étouffais ici. Entre les crises de ta sœur, et les querelles avec ta mère… tu n’avais plus d’air. Partir, c’était te sauver. Et il fallait que quelqu’un pense à te sauver, Louison.

Jean parlait peu, mais il était juste. Toujours. Et ce qu’il venait de dire réveilla chez Louison des souvenirs qu’elle croyait enfouis, tassés quelque part sous des années de silence. Des souvenirs où, déjà enfant, elle se retrouvait reléguée au second plan pour laisser la place à Céline.

Elle revit les scènes floues mais encore brûlantes : les crises soudaines de sa sœur, les portes qui claquaient, les larmes, les hurlements… et sa mère, Hélène, toujours debout entre elles deux, toujours prête à défendre Céline coûte que coûte.

« Elle ne le fait pas exprès, Louison. »
« Laisse-la tranquille, elle est fragile. »
« Tu pourrais faire un effort, pour une fois… »

Ces phrases revenaient comme des échos douloureux. Il fallait tout lui céder. Toujours. Le plus joli morceau de gâteau, le dernier fauteuil libre, l’attention, la patience, l’énergie… même la place à table parfois. Et Louison, elle, devait comprendre, s’adapter, encaisser. On ne lui avait jamais vraiment demandé comment elle allait. On lui demandait seulement de ne pas faire de vagues. Alots elle respirait, et elle souriait. Elle se mettait en second plan pour que les choses se passent au mieux.

Au fil des années, ces petites blessures avaient grandi, s’étaient étirées, avaient creusé un fossé silencieux entre les deux sœurs. Chaque crise de Céline prenait toute la place. Chaque conflit accentuait un peu plus les fractures invisibles de cette famille bancale.

Louison le savait maintenant : ce fossé n’avait jamais cessé de s’ouvrir. Et ce qu’ils vivaient aujourd’hui n’en était que l’aboutissement.

Elle détourna les yeux vers la fenêtre, suivant des yeux une goutte de pluie qui glissait sur la vitre comme un fil fragile. Oui. Jean avait raison. Il parlait peu. Mais quand il parlait… il disait la vérité que personne n’osait affronter.

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