Chapitre 1 – Un couple presque normal Partie 1 : Le réveil et la ville qui respire

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Londres avait cette façon particulière d’écraser ceux qui y vivaient. Pas brutalement, non, pas comme un coup de massue : plutôt comme une main invisible, lourde, posée sur la poitrine, qui empêchait de respirer librement.

C’était ce que pensait Jonathan Miller chaque matin lorsqu’il ouvrait les yeux dans sa maison victorienne fatiguée, située dans une rue sans charme du sud-ouest de la ville. La première chose qu’il entendait n’était pas le chant des oiseaux, mais le grognement lointain d’un bus diesel, le bourdonnement continu de la circulation, et, parfois, le martèlement métallique du facteur qui laissait tomber du courrier publicitaire dans la boîte aux lettres.

Il avait quarante ans. L’âge où, paraît-il, un homme devrait se sentir installé, sûr de lui, presque serein. Lui, il se sentait flottant. Pas malheureux, non, mais flottant : comme un nageur qui garde la tête hors de l’eau, mais qui sent bien qu’il n’a pas pied.

Le plafond de la chambre lui semblait toujours trop bas. Le plafond, et la vie en général.

Ce matin-là, il s’éveilla avec cette impression vague qu’il manquait quelque chose. Ce n’était pas une absence précise : plutôt un vide diffus. À côté de lui, Anna, sa compagne, dormait encore, enroulée dans la couverture, les cheveux en bataille sur l’oreiller. Son visage avait gardé une douceur enfantine, malgré les années. Elle respirait calmement, et Jonathan se surprit à la regarder quelques secondes de trop.

Il y avait toujours eu en elle quelque chose d’insaisissable. Elle pouvait être tendre comme une caresse, ou distante comme une muraille. À cet instant, dans le demi-sommeil, elle paraissait fragile, presque transparente. Mais Jonathan savait que dans une heure, elle serait redevenue Anna : efficace, organisée, imprévisible, indépendante. Une Verseau dans toute sa complexité.

Il se leva doucement, enfila un tee-shirt et un pantalon de jogging. Le parquet grinça, comme pour lui rappeler que rien dans cette maison n’était vraiment neuf. La maison n’était pas grande, mais suffisante : trois chambres, un petit jardin à l’arrière, une façade en briques rouges.

Jonathan n’y tenait pas particulièrement. Elle représentait pour lui une concession : vivre à Londres pour le travail, dans un endroit pratique mais sans charme. Tout en lui aspirait à la mer, aux espaces ouverts, à Portsmouth où il avait grandi. Ici, il se sentait prisonnier dans un décor imposé.

Il descendit l’escalier lentement, comme s’il voulait prolonger la transition entre la nuit et le jour. Dans l’entrée, il jeta un œil au miroir accroché au mur. Ses yeux gris-bleu avaient perdu un peu de leur éclat, sa barbe de trois jours commençait à montrer des fils blancs. Quarante ans, pensa-t-il. Le corps commence à négocier des trêves que l’esprit refuse encore.

Il passa la main dans ses cheveux bruns en bataille, tenta un sourire. Cela ressemblait davantage à une grimace.

Dans la cuisine, il retrouva l’odeur rassurante du café. La cafetière à piston, posée sur le plan de travail, ronronnait encore, diffusant une odeur forte, un peu trop amère. Jonathan n’avait jamais été un fin gourmet en matière de café. Pour lui, le café, c’était une gifle matinale, pas une dégustation.

Il s’assit quelques instants seul à table, profitant du silence avant l’invasion. Le carrelage blanc était fissuré par endroits. La nappe en plastique avait des traces de feutre que ni l’éponge ni le vinaigre blanc n’avaient réussi à effacer. Il observa ce décor banal, usé, et se dit que c’était exactement ça : leur vie de couple ressemblait à cette nappe tachée. Solide, fonctionnelle, mais marquée de cicatrices qu’on avait renoncé à faire disparaître.

Il repensa brièvement à ses parents, à Portsmouth. Sa mère, avec ses cheveux blancs toujours tirés en chignon, lui envoyait des messages presque tous les jours : “Comment vont les enfants ?” ; “Tu passes quand à la maison ?” ; “Tu te reposes un peu ?”. Son père, plus discret, se contentait d’ajouter parfois : “On t’attend.”

Jonathan savait qu’il pouvait toujours trouver refuge là-bas. Mais il savait aussi que ce n’était pas une solution : à quarante ans, on ne retourne pas vivre chez ses parents, même pour quelques jours, sans ressentir une honte sourde.

Il porta la tasse à ses lèvres, but une gorgée, se brûla la langue. Il fronça les sourcils.

Résumé parfait de ma vie, songea-t-il. Avaler des choses brûlantes en prétendant que ça va bien.

Un bruit à l’étage signala que la maison s’éveillait vraiment. Le couinement du sommier de la chambre des enfants, des pas rapides, une porte claquée.

Dans quelques secondes, il ne serait plus un homme seul face à son café amer, mais un père en mission.

Il inspira profondément, comme un nageur avant de plonger.

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