Chapitre 1 – Un couple presque normal Partie 4 : Le miroir intérieur
Jonathan resta quelques secondes planté devant la grille de l’école après que ses enfants eurent disparu. Les voix se mélangeaient : cris d’enfants, ordres d’instituteurs, bruits de chaussures sur le gravier. Puis la porte métallique se referma avec un claquement sec, et tout fut dit : ses enfants appartenaient pour la journée à un autre monde. Un monde scolaire, collectif, qu’il ne maîtrisait pas.
Il soupira, remit les mains dans ses poches, et commença à marcher. La foule des parents se dispersait lentement. Certains partaient travailler d’un pas pressé, téléphone déjà collé à l’oreille. D’autres discutaient devant la grille, parlant de recettes, de devoirs, d’anniversaires. Jonathan, lui, s’éloigna seul.
La rue semblait différente quand on n’était plus accompagné d’enfants. Plus dure. Plus impersonnelle. Les passants devenaient des silhouettes pressées, indifférentes. Les bus rouges semblaient plus bruyants, les taxis noirs plus agressifs. Il passa devant un kiosque à journaux où les gros titres parlaient de crise politique et d’un match de football perdu par l’équipe nationale. Rien de nouveau. Le monde allait toujours mal, mais il fallait quand même arriver à l’heure au bureau.
Jonathan ralentit, observa les vitrines : un pressing aux néons fatigués, une épicerie indienne qui sentait le curry même à huit heures du matin, un coiffeur turc où un homme se faisait déjà raser avec une serviette chaude. Ce patchwork londonien, il l’aimait et le détestait à la fois. Londres avait une vitalité fascinante, mais elle l’étouffait. Ici, tout le monde courait, chacun pour soi.
Il passa devant une vitrine de magasin de vêtements. Son reflet lui renvoya l’image d’un homme de quarante ans en veste sombre, sacoche en cuir usée, les yeux cernés mais encore vifs. Il s’arrêta une seconde, se détailla comme on observe un inconnu.
Voilà, c’est moi, pensa-t-il. Jonathan Miller, quarante ans, père de deux enfants, compagnon d’Anna depuis dix-sept ans. Employé modèle dans une société d’import-export. Un homme normal, presque banal.
Il pensa au mot “banal”. Était-ce une insulte ou un luxe ?
Beaucoup auraient rêvé de sa vie : une maison, une famille, un travail stable, pas de dettes. Mais lui, il sentait cette banalité comme une prison. Comme si la normalité l’avait anesthésié.
Anna lui revenait en mémoire. Son visage sérieux ce matin, son ton mécanique. Elle n’avait pas ri aux blagues des enfants. Elle n’avait même pas regardé sa signature ridicule dans le carnet. Autrefois, elle aurait souri, levé les yeux au ciel, dit quelque chose. Maintenant, elle se contentait de soupirer.
Est-ce qu’on s’use vraiment comme ça ? songea Jonathan. Est-ce que l’amour, après vingt ans, devient une sorte de partenariat logistique ?
Il songea à ses propres contradictions. Il aimait Anna, c’était certain. Mais il aimait aussi les femmes, en général. Trop. Il aimait les regarder, les séduire, tester la frontière entre le jeu et la faute. Trois fois, il avait franchi la ligne. Trois aventures, furtives, sans lendemain. Trois coups de folie qui l’avaient aussitôt rempli de culpabilité. Mais aussi, paradoxalement, de vitalité. Comme si tromper, pour lui, c’était vérifier qu’il était encore vivant, encore désiré.
Il n’avait jamais voulu quitter Anna. Parce qu’elle était “l’essentiel”. Mais comment définir cet essentiel, quand tout en lui réclamait à la fois la sécurité et l’aventure ?
Il rit intérieurement. Je suis comme un gosse qui veut à la fois sa mère et son paquet de bonbons. Voilà son problème.
Il s’arrêta devant un café. Une odeur de cappuccino et de croissant chaud l’attira. Mais il ne rentra pas. Il savait qu’il serait en retard au bureau s’il s’autorisait un détour. Et puis, boire un bon café lui donnerait trop de regrets en rentrant chez lui retrouver sa cafetière à piston et son jus amer.
Le trottoir était encombré. Une femme passa devant lui, parfum sucré, talons claquant sur le pavé. Jonathan tourna la tête machinalement. Son regard suivit sa démarche élégante, la silhouette qui disparaissait déjà dans la foule.
Il se surprit à sourire. Tu n’as pas changé, Miller, pensa-t-il. Toujours à regarder. Toujours à désirer. Et toujours à culpabiliser.
Son pas se fit plus lent. Il repensa à son enfance. À Oxford, à ses parents adoptifs. Leur tendresse immense, leur patience. Jamais ils ne lui avaient caché la vérité : il avait été adopté. À six ans, il avait compris ce que cela voulait dire. Il n’avait pas de sang commun avec eux. Mais il avait leur amour. Pourtant, ce jour-là, une peur s’était logée en lui. La peur que l’amour puisse disparaître.
Depuis, il vivait avec cette crainte. Il devait mériter d’être aimé. Toujours. Et c’était épuisant.
Il se dit que c’était peut-être ça, son problème avec Anna. Il avait besoin d’elle comme on a besoin d’air. Mais elle, parfois, donnait l’impression de respirer très bien sans lui.
La pluie reprit doucement, fine, persistante. Jonathan remonta le col de sa veste. Londres le recouvrait à nouveau de son voile gris.
Il pensa à Portsmouth. À la mer, aux vagues, au vent. À ses parents qui l’attendaient dans leur maison simple. Là-bas, il respirait. Ici, il survivait.
Et pourtant, il continua de marcher dans cette ville qu’il n’aimait pas, parce qu’elle représentait tout ce qu’il avait construit. Parce qu’Anna, Emily, Daniel étaient ici. Parce que fuir n’était pas une option. Pas encore.

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