Chapitre 1 – Un couple presque normal Partie 5 : La fissure invisible
Quand Jonathan poussa la porte de la maison, l’odeur du café refroidi l’accueillit comme un reproche. La nappe en plastique était encore tachée de céréales renversées. Une petite flaque de lait séchait lentement, formant une auréole disgracieuse. La cuisine ressemblait à un champ de bataille miniature, preuve tangible que deux enfants et un petit-déjeuner suffisaient à déranger un ordre domestique.
Anna était là, debout devant l’évier, en train de se maquiller rapidement avec le petit miroir fixé au mur. Elle avait changé de tee-shirt, troqué son gris contre un chemisier bleu clair. Ses gestes étaient rapides, précis. Elle ne leva pas immédiatement les yeux quand il entra.
— Les enfants sont bien arrivés ? demanda-t-elle, sans se retourner.
— Oui, répondit Jonathan. Comme chaque matin. Emily m’a rappelé six fois que je devais aller à son spectacle de danse.
— Tu devrais y aller, dit-elle, le ton neutre. Ça compte pour elle.
— J’irai. Tu viendras aussi ?
Anna haussa les épaules, posa son crayon à lèvres.
— On verra avec le travail.
Jonathan la regarda. Elle n’avait pas l’air hostile, juste… ailleurs. Comme si elle vivait déjà une autre journée que la sienne. Son visage reflétait une beauté tranquille, mais une beauté distante, inaccessible.
Il tenta une blague, maladroite :
— Tu sais, je crois que Daniel pense que les dinosaures mangeaient des céréales. On devrait peut-être ouvrir une paléontologie Kellogg’s.
Anna esquissa un sourire, infime, presque imperceptible. Pas un vrai rire. Un sourire de politesse.
Jonathan sentit une pointe dans sa poitrine. Rien de dramatique. Juste ce constat amer : elle ne rit plus de mes blagues.
Il posa sa tasse vide dans l’évier, attrapa sa sacoche de cuir.
— Bon, j’y vais. Tu as besoin que je prenne quelque chose en rentrant ?
— Non, ça ira.
Elle lui lança un regard bref, un regard pratique, pas amoureux. Comme on regarde un collègue avant une réunion.
Jonathan s’approcha, embrassa sa joue. Elle se laissa faire, mais ne bougea pas. Pas de retour. Pas de chaleur.
Il sortit de la maison avec ce goût étrange : celui du café amer et de l’absence.
Dehors, la pluie s’était renforcée. Des gouttes frappaient les pavés, dessinant des cercles parfaits qui disparaissaient aussitôt. Jonathan remonta son col, inspira profondément.
La journée commençait. Une journée normale. Presque normale.
Et pourtant, il le sentait, sans savoir l’expliquer : une fissure invisible courait déjà dans leur histoire. Une fissure fine, discrète, comme une ligne de craquelure sur un verre. On ne la voit pas tout de suite, on continue de boire dedans. Mais tôt ou tard, le verre éclate.
Jonathan serra les dents, mit un pied devant l’autre, et se perdit dans le flot gris de Londres.

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