Chapitre 2 – Vacances italiennes Partie 2 : La métamorphose

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La plage de Savone, vue de loin, ressemblait à une boîte de crayons de couleur renversée : parasols rayés alignés au cordeau, transats turquoise, serviettes bariolées, vendeurs ambulants qui passaient et repassaient comme des marqueurs fluorescents sur un manuel scolaire. De près, c’était une comédie humaine en maillot de bain : la démocratie absolue de l’épiderme. La plage, pensait Jonathan, abolit les classes sociales à un détail près, la quantité d’écran total disponible.

Ils traversèrent le Lido comme une petite armée : Jonathan portait le sac familial, poids estimé : 17 kilos, contenu : deux kilos d’affaires utiles, quinze kilos d’angoisses parentales “au cas où”, Anna tenait la main de Daniel, Emily sautillait en répétant “gelato” toutes les quinze secondes, comme une prière païenne adressée au dieu Pistache.

— Posso aiutarvi? lança un plagiste bronzé dont le sourire avait été poli par le soleil et la pratique.

— Due lettini e un ombrellone, répondit Jonathan avec l’assurance d’un homme qui ne parle pas italien mais qui a été enlevé à Rome par un manuel Assimil en 1999.

— Bravo, fit Anna, mi-sarcastique, mi-sincère.

— J’ai eu 14 en latin au lycée, tu sais, osa Jonathan.

— Ça ne t’aidera pas à demander une paille en italien.

— Je demanderai la paille en latin. Calamus, prego.

— Tu vas te faire expulser du pays, Jonathan.

Ils furent installés au rang 6, colonne C, une position stratégique : assez près de la mer pour entendre le ressac, suffisamment loin pour éviter les éclaboussures de l’enfant-chalutier qui fait des bombes depuis 9h12 du matin. Autour d’eux, la sociologie de la plage s’exposait sans filtre : couples fusionnels qui se tartinaient mutuellement de crème solaire comme si c’était une nouvelle forme de ciment ; mamans athlétiques qui surveillaient leur tribu avec l’autorité sereine d’un officier de la marine ; nonni qui lisaient le journal en slip de bain.

Ah, le slip de bain. Jonathan eut une pensée reconnaissante pour l’Europe du Sud : ici, le tissu n’était pas une valeur refuge. Le slip italien disait la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, et parfois plus. “Le maillot une-pièce de l’honnêteté radicale”, songea-t-il, “où les illusions viennent mourir”. L’Angleterre, à côté, était un pays de voiles pudiques et de shorty patriotiques.

Anna retira sa robe de plage. Jonathan eut un micro-temps d’arrêt. Ce n’était pas le même bikini que les années précédentes. Plus… assumé. Toujours élégant, Anna n’était jamais vulgaire, mais le dessin était plus vif, le décolleté plus décidé, les hanches mises en scène avec cette assurance nouvelle qui n’attend pas l’autorisation. Anna, Verseau, planète Uranus : indépendance, imprévu, changement. Le zodiaque cochait ses cases au marqueur indélébile.

— Tu l’as acheté quand, celui-là ? demanda-t-il, version neutre, ton normal, cœur qui accélère de deux bpm comme un coureur prudent qui voit une côte.

— À Londres, avant de partir, répondit-elle.

— J’aime bien, dit-il, trop vite, comme si on venait de l’interroger sur un plat épicé.

— Tu n’es pas obligé d’aimer.

— Si, si. J’aime, Pause. Beaucoup, Pause. Enfin… c’est beau.

— Respire, Jonathan, soupira Anna, amusée.

Emily avait déjà enterré la moitié de son pied gauche sous le sable, Daniel tentait de remplir un seau avec de l’eau, opération qui exigeait manifestement de ramener la mer entière, un gobelet à la fois. Jonathan se leva pour une mission paternelle d’importance nationale : aller chercher des granités. L’économie balnéaire repose sur trois piliers, parasols, friture, glace pilée, et il se sentait appelé par la Banque Centrale du Sucre.

— Due granite limone e una fragola, per favore, lança-t-il au kiosque, très fier de son pluriel approximatif.

— Subito, signore, répondit le barman, qui avait la politesse d’un prêtre et la précision d’un horloger.

Jonathan observa la machine hypnotique piler la glace. Ici, tout était plus simple : le soleil faisait le marketing, la mer faisait la logistique, la joie se servait en gobelet.

Il revint en héros, distribua les trophées. Emily déclara la fragola “la meilleure de l’univers connu”, Daniel se barbouilla jusqu’au front, rouge cosmétique qui le transforma en petit gladiateur qui aurait perdu son casque mais pas son honneur. Anna prit une gorgée de citron, ferma les yeux : ce détail, minuscule, réveilla chez Jonathan un souvenir oublié, la première fois que, étudiants, ils avaient partagé une limonata à Rome, au bord du Tibre, en jurant qu’ils reviendraient chaque été. Les serments de vingt ans ont la légèreté du sucre glace : ils fondent vite mais laissent une poussière tenace.

— Je vais nager, dit Anna.

Elle se leva avec une décision nouvelle. Jonathan la regarda marcher vers l’eau : la démarche était plus droite, le dos plus libre, comme si elle avait changé de colonne vertébrale dans l’Eurostar. Il sentit une note étrange, pas tout à fait de la jalousie, pas encore de l’inquiétude, une curiosité inquiète, disons, qui picote sous la peau comme un grain de sable coincé dans la sandale.

— Je viens ! cria Emily.

— Moi aussi ! affirma Daniel, qui “venait” partout à condition que la mer accepte de ne pas le toucher.

Ils entrèrent tous les trois dans l’eau. Anna plongea franchement, sans grimacer, affrontant d’emblée la fraîcheur, corps fluide, tête haute. Emily imita, héroïque, Daniel hurla “c’est froid c’est froid c’est froid”, puis décida que non, finalement c’était “bien” si son père le portait comme un sac de pommes de terre au-dessus des vagues (père imaginaire invoqué par magie, Jonathan soupira : il était aussi atlas, taxi, et sèche-serviettes).

Un maître-nageur fit son tour d’horizon. Il portait des lunettes miroir, un sifflet inutile (l’autorité naturelle suffit), et un short rouge qui tranchait sur sa peau brune. Il salua Anna d’un mouvement minime, ou bien c’était le soleil sur ses verres ? Jonathan choisit la version diplomatique : c’était le soleil. Toujours le soleil.

— Papa, regarde ! s’écria Emily en se mettant à faire l’étoile de mer approximative, version étoile filante qui tousse.

— Parfait ! cria Jonathan, qui se souvenait que l’éducation consiste à hurler “parfait” sur des performances de niveau “admirable tentative”.

Daniel, lui, découvrit l’algue et l’horreur qu’inspire à l’enfant l’idée d’une caresse végétale inopinée. Il entra et sortit de la mer dix-sept fois en deux minutes, découvrant ainsi les fondamentaux de la thermodynamique personnelle.

Sur la serviette voisine, une famille au grand complet organisait la défense d’un château de sable comme une forteresse génoise sous siège : fossés, remparts, nom de code, distribution des rôles. Jonathan observa avec attendrissement cette passion universelle pour les architectures condamnées. Les châteaux de sable sont la métaphore la plus honnête de la vie humaine : on les bâtit avec sérieux en sachant que la marée a le contrat de démolition. Anna dirait : “le Verseau aime les utopies temporaires”. Il sourit à sa propre phrase d’horoscope intérieur.

Quand ils revinrent s’allonger, Anna s’installa sur le transat à plat, face au ciel, lunettes noires, écouteurs. Nouveauté notable : elle mit de la musique. Pas la playlist familiale, pas la radio italienne, sa musique à elle. Jonathan, qui connaissait ses habitudes, nota la singularité dans la marge : auparavant, à la plage, Anna parlait, lisait, écrivait des cartes postales qu’elle n’envoyait jamais. Là, elle s’isolait. Le cordon de ses écouteurs ressemblait à une frontière miniature.

— Tu écoutes quoi ? demanda-t-il, mi-curieux, mi-idiot.

— Rien de spécial, dit-elle.

“Rien de spécial”, expression internationale signifiant “mon jardin”. Il n’insista pas. Il regarda ses mains : fines, posées sur son ventre avec une paix que, lui, n’avait pas. Il avait l’impression d’être un téléphone en vibration constante : pas d’appels, juste des notifications fantômes.

— Papa, on fait un château ?

Évidemment qu’on fait un château. Ils creusèrent, tassèrent, moulèrent. Daniel nomma la forteresse “Fort Dino”, Emily planta un drapeau improvisé avec une paille et un ticket de granita. Jonathan sculpta une porte trop ambitieuse, qui s’effondra aussitôt. Le public rit (public : ses propres enfants), l’architecte fit une révérence. On ne sauve pas l’âme avec des cathédrales ; on la consolide avec des portails bancals.

Un vendeur ambulant passa, bras chargés de bracelets, paréos, chapeaux Panama d’authenticité fictive, et des lunettes “Ray-Ben” certifiées poignées de main.

— Amico, occhiali molto belli, very cheap.

Jonathan jeta un regard à Anna : elle hocha la tête, “fais comme tu veux”. Il n’achetait jamais quand on lui disait ça ; il acheta évidemment. Il revint avec deux bracelets de perles pour Emily, une casquette “Italia” pour Daniel, et un chapeau trop grand pour lui, dans lequel il se sentit immédiatement idiot et inexplicablement heureux. La joie idiote a une valeur thérapeutique non remboursée par la Sécurité sociale.

— Tu es beau, dit Emily.

— Je sais, répondit Jonathan, modèle de modestie.

— On dirait un détective privé qui a raté son avion, ajouta Anna, sourire en coin.

Il prit la remarque comme un compliment : on fait feu de tout sourire.

Midi approcha, les estomacs se mirent à voter “focaccia”. Direction le beach bar : menu plastifié, photos de plats plus saturées que le ciel, promesse de friture poétique. Ils commandèrent des calamari fritti, des spaghetti alle vongole, une insalata caprese qui clignotait “Italie” à 2000 lumens. Le serveur, stellaire de rapidité, posa une carafe d’eau, une autre de vin blanc bien trop frais, le type de fraîcheur qui anesthésie le goût mais apaise les consciences.

— À quoi tu penses ? demanda Jonathan à Anna, soudain.

Il avait posé la question doucement, sans stratégie, comme on lance une bouteille à la mer en espérant que la mer réponde.

— À rien, dit-elle. A niente.

Elle avait glissé l’italien sans y penser. “Rien”. Le plus vaste des continents.

Le repas se déroula dans une paix de vacance : les enfants se battaient pour la dernière vongole comme si l’ONU allait s’en mêler, Jonathan faisait des blagues sur les moustaches de mozzarella, Anna regardait la mer par-dessus son verre. Elle avait ce regard de personne au seuil, ni dedans ni dehors, ni ici ni ailleurs, et c’était très beau, et un peu inquiétant.

De retour sur les transats, la sieste collective s’imposa comme la loi gravitationnelle. Emily s’endormit la bouche légèrement ouverte, Daniel s’assoupit en serrant sa casquette “Italia” comme un doudou diplomatique. Jonathan lut trois fois la même page d’un roman sans en retenir une phrase (le soleil efface les syllabes), puis renonça. Il regarda Anna. Elle ne dormait pas. Elle pensait. Et, de temps à autre, elle souriait à quelque chose qu’il ne voyait pas.

La mer, comploteuse, montait imperceptiblement. Une vague, plus franche, mangea la moitié du fossé de Fort Dino. Daniel se dressa tel un général offensé.

— Elle a cassé !

— C’est la mer, dit Jonathan.

— Elle est méchante !

— Elle est logique. (Il se mordit la langue, se corrigea.) Elle joue avec nous.

— Je veux gagner, proclama l’enfant.

— On perd tous contre la mer, dit Jonathan, philosophe de pacotille. Le secret, c’est de l’aimer quand même.

Anna tourna la tête. Elle le regarda deux secondes, un regard ancien, celui d’avant, tendre et amusé. Puis elle se retourna vers le large. Le regard nouveau reprit sa place, paisible et fermé. Jonathan reçut ce micro-éclair comme on reçoit une monnaie disparue dans une poche de manteau : une joie minuscule, immédiatement suivie d’une inquiétude, est-ce que j’ai rêvé ?

Sur leur gauche, un couple s’entraînait au paddle en se disputant avec une douceur italienne : “Non, amore, plus à gauche !”, “Mais je suis à gauche !”, “Ta gauche est de droite, comme d’habitude !”. Anna leva la main, appela le plagiste. On peut louer une planche une heure ?

— Subito, signora.

Jonathan resta silencieux, pas par désapprobation, par stupéfaction. Anna n’était pas du genre “activité”. Elle aimait lire, discuter, marcher. Là, elle se leva, pagaie en main, planche sous le bras, s’avança vers l’eau avec la tranquillité d’un suspect innocent. Elle monta, s’équilibra, avança. Évidemment qu’elle y arrivait. Les Verseaux apprennent la liberté sur n’importe quelle surface.

— Mama est une super-héroïne, déclara Emily, revenant d’entre les morts de la sieste.

— Moi aussi, je suis super-héros, dit Daniel. Je m’appelle Dino-Man.

— Tu sauves qui ?

— Les châteaux.

Jonathan regarda Anna glisser. Elle ne se retourna pas. Ce n’était pas une indifférence hostile ; c’était une présence à soi. Une phrase lui vint, qu’il garda pour lui : Quelque chose s’éveille. Le soleil frappait plus haut, les lunettes miroir du maître-nageur clignaient dans le lointain, les vendeurs ambulants proposaient maintenant des massages et des tresses comme si la plage devait produire, en plus des souvenirs, de la détente certifiée.

Quand Anna revint, elle posa la pagaie, essora ses cheveux, sourit, pas pour la photo, pas pour rassurer, pour elle.

— C’était bien, dit-elle simplement.

— Tu as l’air… contente, répondit Jonathan, maladroit comme un serveur qui renverse le sucre.

— Je crois que je le suis, oui.

Une phrase banale. Une phrase neuve.

Le soleil finit par incliner ses projecteurs, les ombres s’allongèrent, les parasols castagnettèrent dans le vent, la mer reprit Fort Dino avec la politesse d’un huissier en chaussons. On plia les serviettes, on secoua le sable (qui se vengea en s’incrustant encore plus), on remit des t-shirts sur des peaux salées, on promit des glaces pour le chemin du retour comme on signe des traités internationaux.

En quittant le Lido, Jonathan marcha une demi-longueur derrière Anna. Par hasard, par observation. Il ne reconnaissait pas tout, et c’était beau, ce qui, pour un homme qui craint l’abandon, est une gymnastique de haut niveau : admirer ce qui vous échappe. La métamorphose n’avait rien de spectaculaire ; elle brillait par la nuance. Plus de silence, plus d’initiative, plus de sourire intérieur. “Le changement ne claque pas des doigts”, nota-t-il, “il respire.”

Il se dit, avec une causticité tendre, que les vacances sont une invention dangereuse : on y découvre parfois qu’on n’est plus la personne qui a pris le billet.

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