Chapitre 2 – Vacances italiennes Partie 3 : Aperitivo
Savone, le soir, ressemblait à une comédie de mœurs écrite par un metteur en scène hyperactif : tout le monde dehors, tout le monde bruyant, tout le monde parfumé à l’huile d’olive et au gel coiffant. Les terrasses des bars débordaient, les scooters se frayaient un passage entre les promeneurs avec la discrétion d’un orchestre militaire, et les enfants italiens, dopés à la gelato, couraient en hurlant comme si la cité venait d’inventer une nouvelle religion : le vacarme sacré.
Jonathan, qui avait grandi dans le silence feutré des banlieues anglaises, observait le spectacle avec un mélange d’agacement et d’envie. Les Italiens, songeait-il, ne marchaient pas : ils paradaient. Même pour aller acheter du pain. Même en short. Même en claquettes. Ici, tout le monde semblait convaincu qu’il participait à un film.
— Tu as remarqué ? dit-il à Anna en marchant sur la promenade bordée de palmiers.
— Quoi ?
— Ici, même le gars qui vend des cacahuètes a l’air plus charismatique que moi.
— C’est vrai, répondit-elle sans lever les yeux, un sourire au coin des lèvres.
Jonathan faillit protester, puis se ravisa. Elle plaisantait. Enfin… il espéra qu’elle plaisantait.
Emily, accrochée à son bras, parlait sans arrêt : la mer, les bateaux, les glaces, les chiens. Daniel, sur les épaules de son père, tapotait son crâne en rythme comme un batteur miniature.
— Papa, t’es mon cheval ! criait-il.
— Je suis ton cheval de course, rectifia Jonathan. Mais je m’arrête à la prochaine fontaine. Les chevaux ont besoin de bière.
— Les chevaux boivent pas de bière !
— Les miens, si. Surtout en Italie.
Ils s’arrêtèrent devant une place où les terrasses se succédaient. Un serveur fit signe. L’enseigne annonçait : Bar Centrale – Aperitivi e Vini. Exactement ce qu’il leur fallait.
Ils s’installèrent. Le serveur, moustache impeccable et accent chantant, posa des spritz orange vif devant Anna et Jonathan, un jus de pomme pour Emily, une grenadine pour Daniel. Puis, comme le veut la loi italienne non écrite, des assiettes d’olives, de chips et de focaccia apparurent gratuitement, comme si la générosité faisait partie de la fiscalité locale.
Jonathan leva son verre.
— À nos vacances !
— À nos vacances, répéta Anna, voix neutre, sourire léger.
Emily et Daniel cognèrent leurs verres de jus avec enthousiasme, projetant une pluie sucrée sur la nappe.
Le spritz avait ce goût traître : sucré, pétillant, presque innocent. Un cocktail qui vous donne l’illusion d’avoir 20 ans et la certitude de parler italien d’ici deux verres. Jonathan en but une longue gorgée, s’installa dans sa chaise, observa autour.
À la table voisine, un couple italien discutait à voix haute. L’homme avait ce charisme méditerranéen qu’on ne trouve pas dans les pubs londoniens : chemise blanche légèrement ouverte, barbe de trois jours parfaitement calculée, gestes amples. La femme riait, posant sa main sur son bras à chaque phrase.
Jonathan détourna le regard. Il aurait aimé s’en ficher. Mais son œil revint vers Anna. Elle aussi avait regardé, un instant trop long. Pas avec désir, non. Avec curiosité. Ce qui, pour Jonathan, était déjà un séisme.
— Tu veux encore des olives ? demanda-t-il d’un ton trop vif.
— Non, ça va.
Elle plongea dans son verre, comme si le spritz contenait des secrets.
Ils restèrent là une heure. Les enfants finirent par s’endormir à moitié, l’un la tête contre le bras de sa mère, l’autre affalé sur la table, la bouche entrouverte. Jonathan commanda un second spritz. Anna hésita, puis suivit. C’était rare. Elle buvait peu d’habitude. Elle riait plus, aussi. À une blague du serveur, elle éclata d’un rire franc. Jonathan la regarda. Ce rire, il ne l’avait pas entendu depuis longtemps. Pas comme ça.
Ils finirent par rentrer lentement, traversant les rues encore animées. Anna marchait un peu devant, plus droite, plus légère. Elle portait sa robe d’été bleue avec une grâce nouvelle, cheveux défaits par le vent marin. Jonathan, derrière elle, sentit une pointe au cœur. Elle était magnifique. Mais elle lui échappait déjà.
De retour à l’hôtel, ils couchèrent les enfants. Daniel s’endormit immédiatement, épuisé par sa carrière de Dino-Man. Emily demanda une histoire. Jonathan improvisa une fable ridicule sur un château de sable devenu président de la République des Plages. Elle rit, ferma les yeux.
Dans la chambre, quand ils furent seuls, Jonathan se pencha vers Anna, l’embrassa. Elle répondit. Mais différemment. Plus fort. Plus décidé.
Il y eut ce moment. Ce glissement subtil : Anna ne subissait plus. Elle menait. Dans ses gestes, dans sa manière de se coller, de guider. Jonathan, surpris, se laissa faire. L’amour avait changé de rythme.
Après, elle s’allongea, paisible. Comme si rien n’avait eu lieu. Comme si tout avait changé.
Jonathan resta éveillé longtemps, les yeux ouverts dans l’obscurité. Il pensa : Quelque chose s’est passé. Et ce n’est pas moi qui en ai décidé.

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