Chapitre 2 – Vacances italiennes Partie 4 : Les jours suivants

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Les vacances ont ce talent particulier : elles transforment les journées en une succession de clichés. “Petit-déjeuner en terrasse”, “après-midi plage”, “glace pistache”, “coucher de soleil”. On pourrait presque les étiqueter comme des diapositives dans un projecteur de famille. Mais dans ce diaporama parfait, Jonathan commençait à voir apparaître de petites rayures, presque invisibles, qui brouillaient l’image.

Jour 2.

Petit-déjeuner à l’hôtel : buffet continental, c’est-à-dire une ode au pain rassis, aux croissants caoutchouteux et au jus d’orange chimiquement fluorescent. Jonathan plaisanta :

— On dirait qu’on a pressé directement des feutres Stabilo.

Anna sourit, mais ne rit pas. Emily trouva la phrase hilarante, Daniel déclara qu’il préférait “le vrai jus, celui de la maison de mamie”.

Jonathan pensa : C’est ça, mon rôle. Faire rire les enfants. Et tenter de faire sourire Anna.

Jour 3.

Plage. Jonathan, cheval de trait officiel, passa deux heures à construire un toboggan de sable qui devait conduire Daniel directement dans l’eau. Expérience scientifique, baptisée “Aquapark Dino”. Le toboggan s’effondra à la première vague, provoquant une crise existentielle chez son fils. Emily déclara que c’était “quand même une super invention”. Jonathan reçut cette médaille de consolation avec la dignité d’un ingénieur soviétique dont la fusée a explosé au décollage.

Pendant ce temps, Anna lisait. Pas un roman léger. Un essai. En italien.

— Depuis quand tu lis des essais en vacances ? demanda Jonathan.

— Depuis maintenant.

Simple réponse. Sans appel.

Jour 4.

Promenade en ville. Ils s’arrêtèrent devant une boutique de lingerie. Anna entra. Jonathan la suivit, un peu embarrassé, Daniel dans les bras, Emily déjà fascinée par les soutiens-gorge colorés. Anna choisit un ensemble noir élégant. Pas pour elle d’habitude. Pas ce style. Jonathan la regarda, bouche entrouverte. Elle dit simplement :

— J’ai envie d’essayer quelque chose de différent.

Jonathan hocha la tête, comme un type qui comprend un poème écrit en japonais.

Jour 5.

Soirée sur le port. Les enfants endormis à l’hôtel, confiés à une baby-sitter italienne trouvée grâce à la réception. Jonathan et Anna sortirent seuls.

Savone la nuit avait des airs de décor de cinéma : lampadaires jaunes, terrasses encore pleines, musique qui flottait d’un bar à l’autre. Ils s’assirent dans un petit restaurant qui donnait sur la mer. Vin blanc, fruits de mer, serveurs en chemise noire.

Anna était différente. Plus vivante. Plus directe. Elle parlait beaucoup, avec des gestes qu’il ne lui connaissait pas. Elle riait franchement aux plaisanteries du serveur, elle le regardait droit dans les yeux. Jonathan, lui, riait aussi, mais un peu trop fort, comme pour dire moi aussi, je suis drôle.

Quand le serveur partit, Jonathan lança :

— Tu t’entraînes à draguer ou c’est naturel ?

Anna haussa les sourcils, amusée.

— Tu es jaloux ?

— Non. (Silence.) Enfin… peut-être un peu.

— Tu n’as jamais aimé que je sois trop… effacée. Maintenant que je prends de l’assurance, tu râles.

— Je ne râle pas. J’observe.

— Observe bien, alors.

Le repas continua. Jonathan buvait un peu trop vite. Anna brillait. Elle semblait respirer une autre énergie, comme si la mer et le vin l’avaient libérée d’une coque invisible.

De retour à l’hôtel, dans leur chambre, les enfants endormis de l’autre côté de la porte communicante, ils se retrouvèrent seuls. Jonathan, un peu ivre, se dit : c’est le moment parfait. Mais ce n’est pas lui qui initia. C’est elle.

Anna prit les devants, sans hésitation. Ses gestes étaient sûrs, son corps affirmé. Jonathan, surpris, se laissa porter. C’était intense, nouveau, presque brutal dans la manière dont elle exprimait ce qu’elle voulait.

Après, ils restèrent allongés. Anna, apaisée, regardait le plafond. Jonathan, lui, fixait le noir.

Il pensa : Elle n’est plus la même. Quelque chose s’est ouvert en elle. Et je ne sais pas si je fais partie de cette ouverture, ou si je suis déjà en dehors.

Dans le silence, il voulut dire quelque chose. Mais les mots moururent dans sa gorge.

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