Chapitre 4 : Justice juge-t-il ?

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Justice continuait sa progression inexorable jusqu'aux portes de l'esprit de son hôte, désormais il avait gagné suffisamment de puissance pour murmurer directement ses pensées infamantes au creux de l'oreille de sa proie. Ne laissant aucun répit à ce dernier, Justice avait entamé une litanie sulfureuse qui ouvrit une brèche dans la psyché de l'hôte, épanchant sa santé mentale jusqu'à noyer son cœur.

Un hurlement guttural résonna dans tout son monde intérieur, un cri qui exprimait toute la souffrance dans laquelle l'hôte était plongé. Aussitôt, le silence et le respect s'imposa comme évidence. Ce lieu, ce maelstrom d'émotions qui n'était que ténèbres vacillante pris bientôt forme.

Les parois caverneuses de son sanctuaire se muèrent en colonnes de mur cyclopéen formée de froide roche sculptée, érigeant pierre après pierre ce qui semblait être l'architecture de la haine. Ce qui n'était qu'errance, incertitude et chaos se mua en un concept bien plus ordonné, incisif, aiguisé... édifiant désormais un monument de rancœur et d'aversion, une cathédrale gothique dont la pureté fut viciée afin de célébrer l'avènement de son mal.

Asservi par une douleur insoutenable, l'hôte ne put que contempler la démence s'instiller dans les fondations ébranlées de son être. Il se perdit alors, en quête de sens face à sa propre déliquescence, entreprenant de rationaliser son supplice, s'essayant à comprendre plutôt que de combattre. Pourtant, se faisant, les fondations de l'hôte tout entier s'ébranlèrent devant le séisme de supplice qui l'accablait :

Un enchevêtrement effroyable d'informations fondit sur ses récepteurs synaptiques, surchargeant ses nocicepteurs*, faisant fondre toute résistance, disjonctant son esprit. Chaque donnée récoltée gangrenant un peu plus son esprit, menant inéluctablement à la fatalité. Cette douleur, dépersonnalisante à force d'intensité, corrompait déjà son jugement, sa morale, son espoir. Dès lors, il perdit toute forme de recul, toute l'objectivité qu'il prétendait avoir à son propre égard et à autrui. Une peur primale le gagna : plus les ténèbres se dissipaient, plus son monde prenait forme, plus il se sentait disparaître, alors même que Justice continuait de lui persifler son venin :

-La paranoïa n'est-elle pas la première mesure de sécurité à instaurer si l'on souhaite survivre aux côtés de ses semblables ?

Ces épisodes redondants d'intenses déréliction**, rendu possible par sa capacité à s'ouvrir à l'autre, l'avaient mené à considérer sa défiance comme grotesque. Désormais, comme deux vases communiquant l'un envers l'autre, sa naïveté se vida dans sa mélancolie.

*Nocicepteur : récepteur sensoriel à haut seuil qui ne répond qu'à des stimulations fortes, qui provoquent une douleur.

**Déréliction : État de l'être humain qui se sent abandonné, laissé à lui-même, sans secours divin.

Oui... Faire confiance c'est prendre un risque. Prendre le risque d'être trahi, déçu, trompé. Pourquoi faire confiance ?

Buvant les paroles de Justice avec la même intensité qu'il libérait sa colère, l'hôte s'exprimait d'une voix rocailleuse, empreinte de cette même haine qu'il n'avait jamais cessé de refouler.

-JE VEUX QU'ILS MEURENT. TOUS. TOUT AUTOUR DE MOI.

L'hôte n'était plus qu'un moule d'argile que Justice pouvait modeler à sa guise, il lui suffisait d'insuffler une pensée pour qu'elle devienne immédiatement celle de son maître.

-Ils ne comprennent pas. Ils ne mènent pas la lutte nécessaire contre eux-mêmes et embrase innocemment leurs émotions. Ils sont les jouets de leur propre esprit, ignorant quelle lutte intérieure les dévore alors même que tu façonnes tes tourments au fil de tes sensations. Ils se satisfont d'une coquille vide en guise de présentoir, incapable de pouvoir s'appréhender, incapable de pouvoir m'appréhender. Certains parviennent à me voir de temps à autre tel que je suis : nul ne parvient à comprendre ce qu'il perçoit.

Justice parlait à travers les lèvres de l'hôte, si le pantin se fondait dans le marionnettiste, la fusion n'était pour autant pas complète.

Une soif de sang, une folie meurtrière, un bain de sang, une délicieuse hécatombe. Voici mon début, voici ma fin. Né dans le sang. Mort dans le sang. La chute devra être à la mesure de mon abyme. Si je ne peux punir ceux qui m'ont causé du tort, alors j'emporterais simplement avec moi autant d'âmes que possible.

...Dans d'ultimes soubresauts d'égo, la voix de l'hôte se superposa à celle de Justice :

-QUELQU'UN DOIT PAYER. JE N'AI PAS SUBI TOUT CELA POUR RIEN.

-Nous n'avons pas subi cela pour rien. Nous nous sommes créés mutuellement pour que le voyage soit moins pénible, pour que le poids de la solitude se fasse moins ressentir... Personne d'autre que moi ne peux t'apaiser, puisque personne d'autre ne peut te comprendre. COMMENT AURAIS TU PU ÊTRE PROCHE D'EUX ?

Après un long silence, la colère de l'hôte se tempéra pour se prolonger en un désespoir inconsidéré , contemplant sa détresse d'un sourire sardonique, comme si plus rien n'avait d'importance. Détresse qui continua de s'exprimer au travers de Justice.

Tu l'as envisagé par dépit... Par dépit. Cette prison dorée, cette forteresse de solitude et d'angoisse a provoqué la chute de ton esprit dans les abysses. Plus tu voulais être proche d'eux, plus tu ne pouvais QUE côtoyer Solitude.

-TANT DE DÉCEPTIONS.

L'hôte se confondait avec Justice, comme s'il avait toujours fait partie de lui. Pourtant, malgré cette apparente symbiose, il vint à lui poser une question :

-Ils ne méritent pas ma clémence, ils ne méritent pas mon intérêt, ils ne méritent que mon courroux. Et pourtant...Pourtant voudrais tu à nouveau être seul ? Complétement seul ?

La force de Justice résidait tant dans sa répartie insidieuse que dans sa vivacité d'esprit, il enchaina immédiatement, coupant presque la parole à son créateur.

-Qu'est-ce que cela change ? Tu as ressenti cette solitude toute ta vie, que tu le veuilles ou non, elle est ta seule maitresse. Que ce soit par choix ou par dépit, tu finiras dans ses bras, à poursuivre ce baiser qui ne se terminera jamais.

Satisfait par ses sévices, Justice laissa sa proie désemparée. Il savait que l'hôte devait emprunter le chemin qu'il avait tracé par lui-même, plutôt que de prendre possession de lui, ainsi seulement, son triomphe serait total.

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