Chapitre 13 : Errare humanum est, perseverare diabolicum.

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Justice n'était plus.

J'avais beau le haïr, souhaiter sa fin depuis sa naissance, j'avais beau l'avoir combattu des années et des années durant...voire même espérer mourir dans ses bras.

Justice n'était plus là.

Il était le barrage à tous mes maux, il me donnait la force que je n'avais pas en endurant ce qui me terrassait. Il m'accordait le répit dont j'avais besoin pour me régénérer et réciproquement.

Nous étions un couple basé sur la souffrance de l'autre. Nous nous sommes haïs pour faire battre notre passion. L'aversion que nous nous adressions mutuellement était notre amour.

Il n'est plus.

Et c'est sans lui que je vais devoir affronter le démon ?

Comme il est désagréable de devoir penser seul... Les interruptions de ce maudit trublion avaient au moins le mérite de repousser mes limites.

Soit. L'apitoiement peut attendre, si je continue ainsi j'aurai l'éternité pour regretter.

Le démon n'attend pas.

-Dis-moi, prince des ténèbres...

Jamais encore ma voix n'avait pris un ton si méprisant, Justice était mon combat... Il me l'avait volé. C'était probablement l'étincelle qu'il me fallait pour provoquer l'incendie.

-Es-tu une métaphore ? Le symbole perdurant de la bête humaine qui sommeille en chacun de nous ? En tuant... Justice, ma pauvre création, tu cherches à me dire qu'il n'y a rien de plus inhumain que l'humain ?

-Interprète-moi comme tu l'entends, je t'assure que ton enfer sera très concret.

Etonné, je l'interpellai aussitôt.

-Mon enfer ? Il y a un enfer personnalisé en fonction de chacun ? Comme c'est attentionné de ta part. Quelque fois je me dis que tu te donnes trop de mal.

Lucifer s'élança vers moi avec une tranquillité malsaine, il ne laissait rien transparaître... Je ne lui inspirais aucune crainte, aucune réaction comme si rien n'aurait pu courber sa volonté de fer. Mes railleries n'y feraient rien, s'il ne voulait pas d'une joute verbale, c'est autrement que nous allions procéder.

-S'il y a un enfer par personne... y a-t-il également un Satan par personne ? Es-tu mon démon personnel ? Le dirigeant de MON enfer ?

L'ange déchu se figea. Serait-il possible que je sois sur la voie ? Bien... poursuivons alors.

-Admettons un scénario... parfaitement fictif. Imaginons que tu ais... toujours été en chacun de nous, d'une manière ou d'une autre. Supposons que le rituel des attardés fanatiques qui t'ont réveillé n'ait eu pour effet que de renforcer la part de toi en nous, pour peu que tu le possèdes. Dans ce scénario là... imaginons maintenant que tu prennes possession d'une personne suffisamment stupide au point de sombrer régulièrement dans la folie, d'introspection en introspection. Car oui, la clairvoyance a un prix : déviance, démence, déliquescence. Nomme-le comme tu veux, je m'en moque... Jusque-là, tu me suis, vermine des limbes ?

Je ne lui laissai pas le temps de me répondre.

Peu importe que tu me suives ou non, je poursuis.

Bien, à supposer que tu possèdes ce genre de taré qui a pu explorer chaque recoin de sa personnalité au point de s'être parfaitement cerné. Crois-tu que, si d'aventure, il y avait une part de moi ou tu avais pu sommeiller, je ne l'aurais pas remarqué ?

Le démon jusqu'alors immobile et passif face à ma vindicte serrait désormais le poing de frustration.

Bien sûr, je ne savais pas qu'il s'agissait explicitement de toi, non... Mais je vois très bien où tu te terrais. Je sais parfaitement comment me défaire de toi. Pour se faire, plutôt que de te donner des sobriquets infernaux, je vais te nommer tel que je t'ai toujours pensé.

Comme plongé dans un état méditatif, les mots sortaient comme si le contrôle de moi-même m'échappait.

Tu es ma haine, ma misanthropie, tu es la rancœur malsaine qui habite mon âme, celui qui combat ma philanthropie celui qui fouette mon âme et la force plier l'échine. Tu es l'énergie qui me force à résister quand j'aurais dû m'effondrer. Tu as rendu mes barrières fortes, tu m'as permis de supporter des tempêtes que nul autre n'aurait pu affronter. Tes fortifications s'élèvent si hautes que désormais plus rien ne peut me toucher. Et c'est exactement le problème. Ma force est devenu ma faiblesse.

Le démon semblait perdre en taille...

Je le dévisageais comme si j'allais le dévorer. Ma proie semblait perdre la face.

-Que se passerait-il alors... Si ce même fou à lier que tu as eu l'impertinence de posséder, décidait lui-même de briser ses propres remparts.... De briser l'enfer que tu as mis tant de temps à construire... De te briser toi ?

Une épiphanie me vint subitement en tête.

Je compris alors... Que Justice m'aidait à ressentir. Qu'au travers de la souffrance, il me faisait garder les pieds sur terre. Il m'aidait à ressentir le peu d'émotions que le diable laissait filtrer. Il a toujours été mon allié.

Sans me préoccuper davantage de mon adversaire, d'un mouvement circulaire exécuté avec la paume de ma main, je dressai alors un portail menant à l'entrée de ma forteresse. Cette dernière finalement n'aura jamais rien abrité d'autre que cette funeste salle qui aura vu tant de heurts.

Si puissant que je fusse en mon monde, la tâche n'allait pas être aisé. Détruire un édifice aussi imposant ne se faisait pas en un tour de main... cette tâche allait requérir plus d'énergie que je ne pouvais naturellement en mobiliser.

Abattre cette prison géante nécessitait un sacrifice. Seul le sang... mon sang me donnera la force nécessaire pour en venir à bout.

Est-ce là vraiment une bonne idée ? Est-ce seulement mon idée ? Le diable n'est-il pas en train de me manipuler pour que je fasse cela ? De toute manière... je n'ai aucun autre moyen de le combattre ce n'est pas comme si j'avais le choix.

Mon monde était tel que Justice l'avait dévasté, les pieux étaient toujours là. D'un mouvement vif, j'en arrachai un, et l'enfonça d'un coup sec en mon nombril. Après avoir craché une gerbe de sang je me mis à genoux...

L'espace d'un instant je cru que le Tentateur avait gagné.

Mon âme, vacillante, pressée de quitter son corps, fut rappelée à l'ordre par ma pensée.

Ma force est devenue ma faiblesse, en cela ma faiblesse deviendra ma force.

Je finis par extraire le pieux de mon ventre... Ne laissant qu'un trou béant d'où s'échappait déjà des flots de sang. Si je n'avais plongé le pieux précisément en cet emplacement légèrement moins profondément, à peine plus bas... il m'aurait fallu tenir mes viscères.

En serrant les dents, j'élargissais de mes mains la blessure en répétant comme une litanie envoutante.

« Ma force est devenue ma faiblesse, en cela ma faiblesse deviendra ma force »

Alors un tremblement de terre secoua mon monde... la forteresse se dressa dans les airs puis se désassembla, comme si chaque élément se séparait des autres sans le moindre heurt... Cet amas désordonné de divers matériaux fut bientôt aspiré dans un vortex troublant trouvant sa source en ma plaie béante. Plus les pierres s'approchaient du tourbillon, plus ces dernières rapetissaient. L'épreuve me parut longue comme l'éternité. Quand je vins à bout de la dernière pierre, je m'allongeais comme si j'allais m'éteindre alors que les débris de ma forteresse terminèrent de remplacer la blessure que je venais de m'infliger.

Secoué par un spasme désagréable, je finis par vomir le diable que j'avais, inévitablement absorbé en même temps que ma cathédrale de solitude. Jamais régurgiter ne m'a paru aussi réconfortant. Empêtré dans ma bile, le diable paraissait bien moins terrifiant, jamais il ne m'avait paru si risible. Je le voyais essayer de lutter vainement pour se désengager alors qu'il était déjà trop tard, l'acide de mes sucs gastriques continuaient de le ronger... Bientôt il ne resterait plus rien de lui.

J'avais triomphé de mon mal, oui... Mais en étouffant le démon en moi, je m'étais rendu plus fragile, vulnérable. Ce qui me semble être une ouverture vers autrui pourrait très bien devenir une catastrophe émotionnelle. Le démon... mes remparts atténuaient les multiples chocs sentimentaux qui pouvaient m'accabler régulièrement, c'est désormais sans filet que je devrais supporter mes tourments...

Etais-je vraiment victorieux ?

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