2. Pâté en Croûte

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En rangs serrés, les visages fermés, les Saintes-Vallées foulaient les dalles du couloir principal d’un pas ferme. Sur leur passage, les murmures de ragots bruissaient comme des insectes affairés. Sizel jetait des regards hostiles autour d’elle, défiant quiconque d’oser leur adresser la parole, une main protectrice posée sur l’épaule de Nonamé. La discussion avec sa famille n’avait fait que renforcer ses craintes et elle ruminait encore les paroles de son beau-frère qui, sans aller jusqu’à remettre en question l’impartialité du Duc, s’était montré très inquiet du choix de Dagorne pour retrouver Alderic.

Le chemin jusqu’à la grande salle parut interminable à Sizel. Lorsqu’ils passèrent enfin la double porte, ils furent assaillis par des odeurs de ragoût épicé, de vin capiteux et de transpiration aigre. La salle était brillamment éclairée par des lustres et des flambées qui crépitaient dans les deux formidables âtres de chaque côté de la pièce. Ce flot de lumière leur fit plisser les yeux après la pénombre du couloir. Le tumulte de voix et de bruits de vaisselle, qui d’ordinaire appelait à la bonne chère et à la bonne compagne, résonnait ce soir, comme une menace, aux oreilles de Sizel. L’humeur du clan n’était pas à la fête, et plutôt que de se disperser pour faire société, ils prirent place en bout de tablée, en formation compacte.

Là encore, leur entrée ne passa pas inaperçue. De nombreuses têtes se tournèrent pour les apercevoir, et la rumeur des chuchotements, qui s’estompait à mesure qu’elle s’approchait, leur laissait peu de doute sur l’objet des discussions. Le récit du massacre de Saintes-Vallées se répandait parmi les courtisans, avides de contes sanglants. Une jeune convive, assise à la table derrière la leur, braquait sur eux un regard carnassier, en écoutant son voisin murmurer à son oreille. Sizel en eut un haut le cœur qu’elle réprima en vidant une coupe de vin.

Au bout de la salle, sur une estrade, se trouvait la table du Duc. Avachi sur son fauteuil, il promenait un regard satisfait sur sa cour. Lorsque Sizel accrocha son regard, il leva sa coupe, et un sourire étira ses lèvres. Ses intestins se contractèrent violemment, en réponse à son salut. Elle ne savait comment y répondre. Avant qu’elle ne se décide, Goulvenic la bouscula légèrement en tendant sa coupe avec un signe de tête en direction de l’estrade. Avait-elle prit pour elle un geste adressé seulement à son beau-frère ? Erwin hocha la tête en retour et se détourna pour entamer la conversation avec sa voisine de gauche.

Sizel secoua la tête, comme pour en chasser des pensées envahissantes, et commença à balayer la salle du regard à la recherche de Pitlovis Il lui avait dit qu’il souhaitait se renseigner, et avec du recul, cela lui paraissait extrêmement imprudent. A une table plus bruyante que les autres, un rire haut perché venait de retentir. Le regard de Sizel fut attiré par une grosse femme, dont la poitrine abondante tremblottait au rtythme saccadé de son rire. Elle semblait ne jamais pouvoir reprendre son souffle. Quelques têtes remuèrent autour d’elle, et Sizel aperçut enfin des ondulations blondes, suivies de deux émeraudes qui accrochèrent ses yeux.

Le jeune aristocrate inclina discrètement la tête vers le buffet tout en poursuivant sa discussion, déclenchant une nouvelle hilarité de ses compagnons. Elle comprit le message et se leva, son assiette à la main. Nonamé fit mine de l’accompagner, mais elle le fit rasseoir d’une main ferme, et lui promit de lui ramener une tranche de pâté en croûte. Il ne protesta pas, convaincu par son regard noir. Klézée fronça les sourcils et se retourna discrètement pour regarder de l’autre côté de la salle, où elle aperçut Pitlovis, qui se dirigeait lui-même vers le buffet. Lorsque Sizel passa à côté d’elle, Klézée lui saisit le bras et chuchota :

  • Prend garde Siz, on ne sait rien de lui, si ce n’est que c’est un courtisan et un flagorneur de la pire espèce.
  • C’est justement ce qui le rend intéressant… Il semble doué pour obtenir des informations.

Elle quitta la table sous le regard désapprobateur des siens et rejoignit le jeune homme.

  • Je vous suggère, Seingeure-Dame, de goûter le porc-salé, il est divin, dit Pitlovis pour entamer la conversation.
  • Je pencherais plus pour la salade de pommes-de-terre aux oignons roses. On dit qu’ils sont particulièrement sucrés cette année.

Ils se déportèrent vers l’extrémité du buffet où se trouvaient les légumes. Les convives à la recherche de mets y étaient beaucoup moins nombreux que devant les viandes. Ils seraient tranquilles.

  • Pourquoi ces simagrés ? Avez-vous du nouveau ? Commença Sizel, abrupte.
  • Malheureusement non, j’ai eu trop peu de temps… Mais suffisamment pour m’apercevoir que le déroulé de l’audience n’a pas plu au Duc…

Sizel afficha une moue désappointée en jetant quelques tranches de tomates dans son assiette.

  • Il fallait s’y attendre… Mais qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
  • Plusieurs de mes informateurs habituels se sont montrés peu désireux de me parler, voire fuyants… Mieux vaut qu’on ne nous voit pas trop ensemble.

Il se servit une généreuse portion de céleri rave.

  • Mais plutôt que de poser des questions au hasard, j’ai une meilleure idée. Retrouvons-nous ce soir, je vous en dirais plus.
  • Vous venez de dire qu’il valait mieux qu’on ne nous voit pas ensemble…

Ils remontèrent le buffet vers la charcuterie.

  • Exact. Vous sauriez retrouver le grand miroir où nous nous sommes quittés après notre première rencontre ?
  • Sans problème…, répondit-elle interloquée.

Avant qu’elle n’ait pu poser des questions, il repartit, son assiette chargée de victuailles.

Elle regagna sa propre table en se demandant comment un homme si svelte pourrait ingurgiter une telle quantité de nourriture. Mais surtout, quelle idée il avait derrière la tête pour ce soir.

Une fois assise, Nonamé la regarda de ses grands yeux bleus délavés. Il lui parut soudain extrêmement jeune et fragile.

Il lui parla tout bas :

  • Tu crois qu’on peut lui faire confiance ?

Sizel fut surprise, il n’avait pas ouvert la bouche de la journée.

  • Pour le moment, il ne m’a pas donné de raison de douter de lui, répondit-elle.
  • Son don de Sjalar est puissant.
  • Comment le sais-tu ?
  • Je le sens.
  • Et toi, tu penses que je peux me fier à lui ?
  • Quand il parle aux autres courtisans, il a des manières affectées et il passe sans cesse sa main dans ses cheveux. Il ne le fait jamais avec toi. Et ses yeux ne rient pas quand il te parle…

Pendant qu’il réfléchit à sa réponse, Sizel sonda ses yeux, se demandant d’où il tenait ce don d’observation, lui qui semblait si souvent hermétique au monde qui l’entourait. Il finit par répondre :

  • Je le crois sincère.

Elle lui sourit tendrement, désarmée. Il lui retourna son sourire et mordit dans son pâté à belles dents.

Alors que le banquet battait son plein et que l’alcool commençait à monter aux têtes, Aodren, qui siégeait à droite du Duc, se leva et frappa avec sa cuillère sur une carafe en étain pour demander le silence. Petit à petit, les voix baissèrent, et le Grand Conseiller put prendre la parole.

  • Son Excellence le Duc d’Enezatil a une annonce à vous faire.

La salle était toute ouïe. Erwin se leva et promena son regard sur l’assemblée, un sourire satisfait aux lèvres.

  • Nobles invités, chers amis, vous m’honorez par votre présence. Alors à mon tour de vous honorer. Demain, au lever du soleil et pour trois jours, place à la chasse ! A nous les cerfs, les sangliers et les chevreuils ! Et que le reste de la semaine ne soit que ripaille de nos butins !

L’assemblée éclata en un tonnerre d’applaudissements, de roulements de tambour sur les tables et de cris approbateurs. La soirée ne faisait que commencer, la plupart ne se coucherait pas avant d’enfourcher leur monture à l’aube. Le gibier n’aurait sans doute pas beaucoup de souci à se faire…

L’excitation qui emportait la salle dégouta Sizel. Elle ne savait dire si c’était la soif de sang des convives qui la révulsait, ou l’angoisse sourde qu’elle partagerait peut-être bientôt le destin du gibier. Elle lut le même écoeurement affolé dans le regard d’Emée. Alors, sans un mot, la famille se leva pour quitter la grande salle où le dîner tournait à l’orgie.

Sizel raccompagna Nonamé et Klézée à leur appartement. Elle profita que la maîtresse d’armes eut le dos tourné pour s’éclipser rejoindre Pitlovis, qu’elle avait vu quitter la grande salle quelques minutes avant eux. Elle repoussait à plus tard le moment de devoir se questionner sur ce qui la poussait à avoir une confiance quasi aveugle en ce jeune aristocrate.

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