3. Fientes et excrément
Elle ne croisa personne dans les couloirs désertés au profit du banquet et atteignit rapidement le grand miroir. Elle ne vit pas Pitlovis, et pour passer le temps détailla l’objet. Il était monumental, ce qui la convainquit que c’était un vestige des anciens. Les miroitiers d’aujourd’hui, ne savaient pas fabriquer d’aussi grands miroirs en une seule pièce. Elle passa ses doigts sur le cadre, en métal noir, froid et parfaitement lisse. Les Ancêtres avaient des savoir-faire uniques, mais bien moins de goût qu’eux. Elle préférait de loin le bois délicatement ouvragé qui encadrait les miroirs d'aujourd'hui. Celui-ci ressemblait à une fenêtre ouverte sur le vide. Un frisson lui parcourut l’échine à cette idée et elle se détourna du miroir pour détailler une tenture sur le mur opposé.
Elle était absorbée dans son analyse de la scène de chasse tissée, lorsque Pit lui tapa sur l’épaule. Elle sursauta violemment en laissant échapper un petit cri. Lui était hilare :
- Comment êtes-vous arrivé ici ? lança-t-elle. J’aurais dû vous voir traverser le couloir…
- C’est pour ça que je vous ai fait venir ici, pour vous révéler mon petit secret… confia-t-il avec un clin d’œil.
Sizel haussa les sourcils, intriguée, et le suivit alors qu’il s’approchait de l’immense miroir. Elle commença à s’imaginer qu’il allait prononcer une formule magique et passer au travers, elle retint son souffle.
Mais il souleva simplement un côté de la tenture qui le jouxtait et poussa le mur, qui s’ouvrit comme une porte. Certes, ce n’était pas de la magie, mais c’était tout de même impressionnant !
Le panneau dégagea une ouverture sombre dans le mur. Elle était très étroite et quelqu’un d’un peu enveloppé aurait eu du mal à s’y faufiler. Il fit signe à Sizel de s’introduire la première. Elle frissonna en sentant sur sa peau un courant d’air glacial.
Dès que Pitlovis eut relâché la tenture puis fermé le panneau, ils se retrouvèrent dans le noir complet. La jeune femme, désorientée, se cramponna au bras de l’aristocrate dont le visage surgit soudainement à la lueur d’une petite flamme qui dansait au-dessus d’un allumeur. Une forte odeur d’huile de lin s’en échappait.
Évidemment, il était fumeur de kanab. Il n’y avait pas d’autre raison de posséder cet objet hérité des Ancêtres, tout comme cette pratique, réservée à une élite.
Pitlovis alluma une petite chandelle :
- On y voit mieux comme ça, déclara-t-il avec un grand sourire qui se heurta aux sourcils froncés de Sizel.
- Vous faites partie des amateurs de kanab ? répliqua-t-elle d’un ton réprobateur.
- Qu’y a-t-il, Noble Dame, cela heurte-il votre morale ? Vous allez bientôt m’annoncer que vous êtes contre le sexe avant le mariage ? se moqua-t-il.
Elle choisit de ne pas relever la provocation et poursuivit :
- J’ai vu ce que la consommation excessive de kanab peut provoquer chez ses adeptes. Un de mes oncles était une vraie loque…
- Et bien soyez rassurée, j’en fais une consommation tout à fait raisonnable et toujours conviviale. C’est un excellent moyen pour créer une atmosphère de « confidences », enchaîna-t-il avec son éternel ton satisfait.
Sizel pinça les lèvres prête à répliquer, mais après tout, pourquoi s’intéresserait-elle à sa santé ? Elle choisit de ne rien ajouter, mais il émit un petit rire narquois en voyant sa mine revêche et poursuivit :
- Si nous en avons terminé avec votre chapitre de prévention, peut-être pourrions-nous nous concentrer sur la suite ?
Il fit une pause, puis déclara mi amusé, mi agacé :
- Vous êtes tout de même incroyable, je vous emmène dans un passage secret et tout ce qui vous intéresse, c’est ma consommation d’herbe !
Il avait touché juste. Sa mère aurait pu parler comme elle l’avait fait. Elle remercia la pénombre de masquer l’embarras qui lui colorait les joues, et la tristesse qui brouillait sa vue.
Elle fit un effort pour se dominer et s’intéressa au lieu où ils se trouvaient :
- Et où mènent ces passages ?
Pitlovis lui fit une réponse exaltée, tout en avançant dans l’étroit boyau, sur le fait qu’ils parcouraient presque l’ensemble du château, dont les murs semblaient avoir été entièrement doublés afin de laisser ces espaces de circulation. Ils étaient plus ou moins praticables, car non entretenus, ce qui lui faisait penser qu’il était le seul à en connaître l’existence.
Sizel s’en étonna :
- Comment les avez-vous découvert alors ?
- J’ai trouvé dans la bibliothèque de mon père un traité rédigé par un aïeul, féru d’architecture au temps des Ancêtres…
Il fit une pause avant d’ajouter d’un ton acerbe :
- Le genre d’ouvrage qu’on trouve dans une bibliothèque digne de ce nom.
Sizel sourit à la puérilité de sa remarque qu’elle reformula dans sa tête : “la bibliothèque de mon papa est meilleure que celle du Duc”.
Il enchaina exalté :
- Le traité parlait notamment de passages secondaires présents dans la plupart des châteaux des Ancêtres et les moyens d’y accéder. J’ai pris l’habitude de les chercher dès que j’en visite un. Aucun n’est assez secret pour me résister !
Sizel, amusée par son autosatisfaction et son exaltation quasi enfantine, émit un petit gloussement. Il s’empourpra, et s’arrêta de parler, vexé.
Marcher dans la quasi-obscurité, éclairés seulement par la faible lueur mouvante de la chandelle, donnait à Sizel l’impression de parcourir des kilomètres. Ce qu’elle détestait le plus, c’était la sensation de désorientation qui en résultait. Elle sentait les virages qu’ils prenaient, ils rencontraient parfois des embranchements et ils avaient même monté un escalier, mais elle était bien incapable de se situer dans le château.
De temps en temps, son œil était accroché par une petite source lumineuse provenant d’interstice entre les pierres, qui permettaient d’épier dans les différentes salles du château. Mais même si le jeune homme lui avait laissé le temps de regarder, ça ne lui aurait donné aucune indication, n’étant pas familière des lieux.
Ils traversaient un couloir particulièrement impraticable où l’humidité et le temps avaient délogés quelques pierres qui laissaient passer des filets d’air glacés. Des oiseaux avaient profité de ces ouvertures pour investir les lieux et le sol était recouvert de fientes glissantes.
Soudain, Pitlovis s’arrêta si brutalement devant elle qu’elle se cogna contre son dos. Avant qu’elle ait pu demander ce qui se passait, il souffla la chandelle, lui plaqua la main sur la bouche en l’entraînant en arrière, dans l’embranchement duquel ils venaient.
Sizel n’eut pas besoin de poser de question, elle comprit pourquoi il avait paniqué lorsqu’elle vit un halo tremblotant avancer dans leur direction. Impossible d’aller plus loin en arrière sans lumière, au risque de tomber et de signaler leur présence.
Ils s’aplatirent contre le mur en retenant leur respiration, essayant de se fondre dans l’obscurité. Sizel pria intérieurement pour que l’intrus poursuivît sans les remarquer.
Ce fut le cas. Les muscles de la jeune femme se détendirent un peu.
Alors que l’inconnu continuait tout droit sans un regard pour le passage où ils se terraient, Pitlovis fut le premier à apercevoir son visage. Il tourna immédiatement la tête vers Sizel, plaquée contre le mur à côté de lui. Elle devina plus qu’elle ne la vit, la supplique muette dans son regard, alors qu’il lui attrapait fermement le poignet.
La seconde suivante, elle vit à son tour le visage de l’homme, et son cœur chuta dans sa poitrine comme s’il était lesté de plomb : Alderic Kab Gregor.
Pit anticipa le mouvement de Sizel et, de nouveau, lui plaqua la main sur la bouche et, avec une force surprenante, l’entraîna plus loin dans le couloir.
Leur lutte, bien que silencieuse, dû alerter Alderic, car le halo lumineux s’arrêta. Il revint sur ses pas et tendit sa chandelle dans le couloir de sa main droite, son épée au clair dans sa main gauche. Ils avaient chuté au sol dans leur empoignade, et Pitlovis maintenait fermement sa compagne allongée par terre en pesant de tout son poids sur elle, la bâillonnant toujours avec sa main.
Alderic fit quelques pas dans le couloir. La zone de lumière projetée par la chandelle de l’assassin s’arrêta à quelques pas d’eux. Le reste du couloir était plongé dans une obscurité protectrice.
Ils retinrent leur souffle, conscients que dans leur position, ils ne pourraient opposer aucune défense. Alderic scruta le néant encore quelques secondes, l’oreille aux aguets, puis fit demi-tour et reprit son chemin.
Les deux jeunes gens attendirent encore une minute avant de bouger, puis Pitlovis libéra Sizel et lui tendit la main pour l’aider à se relever. Elle la repoussa violemment et se mit debout par ses propres moyens. Il ne pouvait distinguer ses yeux dans la noirceur où ils étaient plongés, mais il ressentait sa fureur.
Il s’expliqua en chuchotant :
- Même par surprise, nous n’étions pas sûrs d’avoir le dessus sur lui ! Et même si je n’ai aucun doute sur sa culpabilité, cet homme doit être traduit devant la justice pour dédouaner définitivement mon père !
- Mais il était à notre portée, qui sait où il est allé maintenant ?, répondit Sizel la voix étranglée par la colère et la frustration de ne pouvoir l’exprimer en hurlant.
- Moi, répliqua-t-il sombrement. Le passage qu’il emprunte mène aux appartements du Duc,
- Ils sont donc de mèche ! Quelle justice le punira désormais ? cracha Sizel avec amertume. Tu aurais dû me laisser lui tomber dessus !
- On sait désormais que nous ne sommes pas les seuls à emprunter ces passages. Qui sait qui d’autre aurait pu surgir s’il avait appelé à l’aide ?
Il fit une pause le temps reprendre son souffle et de laisser le temps à Sizel d’intégrer ce qu’il venait de dire.
Puis, il reprit d’un ton acide :
- Tu veux savoir si cet infatué d’Erwin Kab Pennarglenn se paie notre tête ? Suivons Alderic… Et restons sur nos gardes.
Sizel hocha la tête, et ils reprirent leur marche, avec lenteur, car ils ne pouvaient prendre le risque de se faire remarquer en rallumant la chandelle. Comme le lui expliqua Pitlovis, le couloir qu’ils empruntaient longeait le mur extérieur, et à intervalles réguliers, de très fines meurtrières laissaient entrer la lumière blafarde de la lune. Ça ne donnait qu’une visibilité relative, mais une fois leurs yeux habitués à la pénombre, ils purent avancer en gardant la main sur le mur comme repère.

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