4. Messes basses vues d'en haut
Après quelques minutes de marche, ils arrivèrent à un nouvel embranchement, prirent à droite et s’arrêtèrent. Cette partie était de nouveau plongée dans une obscurité totale.
Pitlovis chercha à tâtons sur le mur les interstices qui permettaient d’épier dans les pièces du château, mais sans succès. Évidemment. Le Duc, ayant eu connaissance de ces passages, avait fait boucher les œilletons qui permettaient de voir chez lui. Ils jouaient de malchance, ce n’était pas le cas lors du dernier passage de Pitlovis il y a deux semaines. Les passages venaient d’être découverts semble-t-il. Ou bien ils avaient découvert que d’autres qu’eux les utilisaient.
Découragés, ils continuèrent d’avancer dans le couloir de pierres vers une sortie. Sizel était particulièrement frustrée de manquer une telle occasion de surprendre la conversation du Duc et d’un homme qu’il prétendait ne pas savoir où trouver. Ils ressortirent accroupis, en poussant le fond d’une armoire à linge, entre deux étagères de draps. Sizel entrebâilla la porte qui émit un léger grincement. Elle jeta un œil dans le petit corridor désert.
Ils sortirent du meuble et avancèrent dans l’étroit couloir. Pitlovis rassura Sizel, il n’était utilisé que par les domestiques, aucun risque de tomber sur le Duc ici. La jeune femme fut alors prise d’une intuition et leva la tête en demandant ce qu’il y avait au-dessus de cet étage :
- Ce sont des dortoirs pour les valets et femmes de chambre qui n’ont pas de couche chez leur maître… et des greniers où on entrepose de vieux meubles, expliqua le jeune homme.
- Tu as l’air bien renseigné, questionna Sizel, intriguée. Tu sais comment t’y rendre ?
- Évidemment ! J’ai passé mon enfance entre ce château et celui de mon père, j’en connais tous les recoins ! répondit-il vivement, mais ça n’a aucun intérêt.
- C’est bien une réponse d’aristocrate ! Ne surtout pas se mêler aux petites gens ! le railla-t-elle.
Tout en la conduisant à travers un dédale de petits couloirs bordé de portes qui devaient donner sur les dortoirs pour domestiques. Il répondit, piqué au vif :
- Tout le monde n’a pas eu une éducation campagnarde à frayer avec les garçons d’écuries, jeta-t-il.
Ils débouchèrent sur un escalier de bois qui montait aux greniers. Sizel notait mentalement leur position par rapport à celle de leur cible avant de rétorquer :
- Les hommes qui travaillent avec les chevaux ont des manières bien plus délicates que la plupart de leurs congénères…
- Parce que tu n’as pas connu que des garçons d’écuries ?
- On se tutoie maintenant ? Je vois que tes manières disparaissent bien vite, Monsieur le Comte.
Il lui fit une courbette ridicule pour l’inviter à passer la première dans l’escalier, elle ne put s'empêcher de pouffer. Ils débouchèrent dans un nouvel étroit couloir uniquement éclairé par la lumière de la lune, qui filtrait à travers des meurtrières. Un courant d’air glacial s’insinua jusque sous leurs vêtements, les faisant frissonner.
- Nous prenons un risque inutile, nous n’avons rien à faire dans cette partie du château, et les domestiques le savent, pesta-t-il.
- Je ne pense pas que nous serions les premiers jeunes gens à chercher un coin à l’abri des regards de nos parents…
- Je ne vois pas ce que tu espères trouver de toute façon. S’il y a des moyens d’écouter dans les appartements du Duc, ils auraient relié cet endroit au reste du réseau pour s’y rendre sans être vu…
- C’est là où te perd ton éducation, loin du petit peuple. La plupart du temps, pas besoin de passage secret pour espionner les Seigneurs. C’est l’activité favorite de beaucoup de domestiques, rémunérée ou non. Et ils sont souvent très inventifs !
C’était Sizel qui guidait Pitlovis à présent, se repérant parfaitement par rapport aux appartements du Duc. Comme elle s’y attendait, il n’y avait pas de dortoir de domestique au-dessus de chez lui, mais des greniers quasiment vides. Le Suzerain ne voulait pas entendre les bruits de pas de la domesticité au-dessus de sa tête lorsqu’il était dans son intimité.
De nombreuses petites lucarnes éclairaient cet espace. Sizel scrutait le sol avec application. Finalement, elle s’allongea et colla son œil contre le plancher, puis releva la tête, victorieuse, et l’invita à regarder lui aussi.
Pitlovis s’allongea à ses côtés avec une moue de dégoût en apercevant une souris qui trottait le long d’un mur. Il positionna son œil contre le trou dans le plancher et constata qu’ils étaient juste au-dessus du salon privé du Duc.
On y voyait distinctement Alderic debout devant son Suzerain, confortablement assis dans son fauteuil. En collant l’oreille contre le plancher, ils les entendirent, comme s’ils y étaient :
- Arrêtez d’essayer de vous trouver des excuses, Alderic, vous êtes un incapable ! Qu’est-ce qui vous a pris de tous les passer au fil de l’épée ?
La voix du Duc était sèche, agacée.
- J’ai pensé que moins il y aurait de témoins, moins il y aurait de risque… répliquait Alderic, sans une once d’empathie.
- Penser n’a jamais été votre fort. Je vous ai demandé un travail discret, pas de transformer un domaine en charnier.
Pitlovis et Sizel échangèrent un regard muet en retenant leur souffle.
- Laissez-moi terminer le travail, le garçon est à portée de main, insista Alderic
- Hors de question, trancha Erwin. Avec vos méthodes, vous allez repeindre mes murs de sang et alerter tout le ducher.
Un bref silence s’installa, lourd, presque tendu.
Pitlovis crispa les mâchoires. Un instant, Sizel eut la tentation absurde de croire que le Duc s’opposait à cette folie.
Une troisième voix brisa l’illusion, teintée d’un fort accent oursasien :
- En effet, plus que votre échec, son Éminence est fort désappointée par vos méthodes, à l’opposé de la discrétion que nous attendions.
Sizel poussa Pitlovis pour prendre sa place et tenter d’apercevoir l’homme qui venait de parler. En vain. La silhouette restait hors champ. Son instinct lui souffla qu’il s’agissait de l’un des encapuchonnés dont Klézée les avait sauvés elle et Nonamé. Ceux qui avaient surgi dans la nuit, sans visage et sans pitié.
- Pas d’inquiétude, Jeongveï, reprit le Duc d’un ton plus mesuré. Comme le dit notre ami, le garçon est ici. Je vais reprendre les choses en main.
- Et comment comptez-vous procéder sans éveiller les soupçons, alors que l’enfant est officiellement sous votre protection ? demanda l’Oursasien.
- Nous profiterons de la chasse, répondit Erwin sans hésiter. Quand tout le monde aura les sens excités par la traque au gibier, il sera facile d’isoler le garçon.
Le sang de Sizel se glaça. Ce malaise qu’elle avait ressenti à l’annonce de la chasse n’était pas une simple répulsion mais son instinct en alerte.
- Vous oubliez la maîtresse d’armes… et Saintes-Vallées, intervint Alderic en se resservant du vin. Elles savent que j’étais là.
- Effectivement, grâce à votre délicatesse, elles sont devenues un problème. Elles ne s’arrêteront pas tant qu’elles n’auront pas eu votre tête…
Un bref silence.
- Je suis presque tenté de la leur offrir, ironisa-t-il.
- La voix de l’Oursasien se fit plus dure :
- Si votre implication dans cette affaire venait à être révélée, l’accord avec son Éminence serait caduc. Et nous nous tournerions vers quelqu’un de plus… discret.
Sizel sentit une satisfaction sombre l’envahir. Entendre Erwin ainsi rappelé à l’ordre, traité comme un pion remplaçable, avait quelque chose de profondément jouissif.
- Inutile de monter sur vos grands chevaux, Jeongveï, répondit le Duc, agacé. Nous avons un accord. Je respecterai ma part. Le garçon vous sera remis. Mais je n’ai aucune intention de me voir éclaboussé par cette affaire.
Pitlovis releva lentement la tête et articula sans un son : Nonamé. Sizel hocha imperceptiblement la tête. Les mots qu’elle venait d’entendre lui semblaient irréels. Ils parlaient de vies humaines avec la même légèreté que des marchands de bétail.
Il détailla son plan d’une voix basse et mesurée, comme s’il commentait une manœuvre militaire sans enjeu humain. À mesure qu’il parlait, les muscles de Sizel se raidissaient. Elle aurait donné cher pour pouvoir faire irruption dans le salon et les éventrer tous les trois — Erwin, son sinistre homme de main, et l’étranger.
L’Oursasien écouta sans l’interrompre. Il paraissait peu convaincu, mais finit par incliner légèrement la tête.
- Fort bien, concéda-t-il.
Il prit congé et quitta la pièce.
- Le silence qui suivit fut plus pesant encore que la discussion.
- Erwin se tourna alors vers Alderic, la mâchoire crispée.
- Quelle mouche vous a piqué de brandir la bannière de votre oncle à Saintes-Vallées ? Ce n’était pas ce qui était prévu. Vous m’avez mis dans une position délicate auprès d’un de mes vassaux.
Nullement gêné par les remontrances de son suzerain, Alderic vida sa coupe d’un trait puis se resservit, prenant son temps avant de répondre :
- La mésentente de mon oncle avec la famille Saintes-Vallées est connue de tous. Ça me semblait ajouter de la crédibilité à l’attaque, en cas de témoins.
Il esquissa un sourire bref.
- Et si ça peut nuire à ce vieil avare, ce n’est pas pour me déplaire…
Cette fois, ce fut Sizel qui scruta le visage de Pitlovis. Il demeurait parfaitement impassible, mais elle perçut dans son regard une colère froide, contenue avec difficulté.
- Les missions que je vous confie n’ont pas vocation à régler vos querelles personnelles… Le Comte soutient mes démarches pour unifier les duchés de Lueue en un seul royaume, il m’est utile.
- Utile, peut-être, mais hostile à votre rapprochement avec l’Empire d’Oursasie, certainement, répliqua Alderic. Il est attaché à l’indépendance de nos territoires et à notre proximité avec le Scandinor. Et il est très influent auprès des Ducs de l’Est qui lui sont tous apparentés.
- Depuis quand réfléchissez-vous aux stratégies politiques, Alderic ? demanda Erwin d’un ton sarcastique.
- Il faut croire que je m’élève à votre contact, répliqua-t-il sur un ton provocant.
Erwin fit tourner lentement son vin dans sa coupe, plongé dans ses réflexions.
- Si nous honorons notre part du marché, finit-il par dire, cette catin oursasienne me garantira le soutien de l’Empereur pour unifier la Lueue. Par la persuasion… ou par la force…
Son regard se durcit.
— D’ici là, j’ai besoin de mes vassaux. Alors agissons discrètement.
D’un geste bref, Erwin congédia Alderic qui s’inclina à peine avant de quitter la pièce, sans doute par une porte dérobée donnant sur les passages secrets.

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