1. Fuyons !
Sizel était parvenue à rejoindre ses appartements sans croiser personne. Mais c’est haletante, qu’elle poussa la porte à la volée, maîtrisant mal sa panique. Son entrée fit sursauter Nonamé et Klézée qui étaient en train de jouer aux cartes en buvant de la tisane.
Comprenant son trouble, ils la pressèrent de questions. La voix hachée, elle leur relata succinctement l’échange qu’elle avait surpris un peu plus tôt.
Klézée réagit immédiatement, sans chercher plus de détails. Elle rythma leurs préparatifs, légers. Chacun mettrait une tenue de voyage sous ses habits de soirée pour ne pas éveiller les soupçons avec des sacs. Ils s’exécutèrent et n’emportèrent chacun que ce qu’ils pouvaient cacher sous leurs vêtements. Des armes légères pour la maîtresse d’armes et Sizel, son petit couteau de marin pour Nonamé. Il le glissa dans sa manche avec une dextérité surprenante, comme s’il avait souvent eut l’occasion de faire ce geste.
Puis, ils se dirigèrent vers l’aile Ouest. Le banquet était une aubaine, la fête dans la grande salle battait son plein, rares étaient les convives ou les serviteurs dans les couloirs secondaires.
Ils frappèrent à la porte d’Emée et Goulvenic et c’est le cœur battant et l’oreille aux aguets, qu’ils attendirent. Le temps sembla se figer. Enfin, sa sœur ouvrit, la mine chiffonnée par le sommeil et Sizel la poussa sans ménagement pour entrer le plus vite possible à l’abri des regards. Goulvenic, habillé à la hâte, se tenait dans l’embrasure de la porte de la chambre, les sourcils froncés.
Avant que Sizel n’ait pu commencer à leur fournir des explications, on frappa de nouveau. Tous les regards se tournèrent vers Sizel, chacun retenant son souffle. Le silence dura quelques secondes, puis Pitlovis s’annonça d’une voix claire. Sur un hochement de tête de sa sœur, Emée alla lui ouvrir. Le jeune homme pénétra dans la pièce d’un pas leste et salua l’assemblée, la mine grave. C’est sans doute cela qui les alerta le plus.
L’atmosphère était fébrile et la tension palpable. Sizel proposa que chacun s’asseye tandis qu’elle et Pit restaient debout. Ils commencèrent alors leur récit de la soirée. Après qu’ils eurent exposé la culpabilité du Duc, ils firent une pause et un silence s’installa, si épais qu’il était presque audible. Chacun encaissait le choc des révélations.
Goulvenic, le visage blême, et les jointures des doigts blanchies à force de serrer les poings, parla le premier :
- Erwin aurait ordonné cela ?!
Sa voix tremblait d’indignation. Il jetait à sa femme et à Sizel des regards incrédules, espérant que l’une d’elle le détrompe. Les autres fixaient le sol, n’osant le regarder dans les yeux, excepté Nonamé. Il le fixait avec ce regard empreint de sagesse qu’on lui voyait de temps en temps, comme s'ilrevoyait une scène déjà mille fois vécue.
Emée posa une main réconfortante sur l’avant-bras de son époux et pesant ses mots, répondit :
- Gulv, toi et moi savons que ton frère à tendance à se montrer cruel…parfois.
Tous entendirent clairement le dernier mot qui était venu un peu trop tard. Soulignant involontairement, ou pas, ce qu’elle pensait réellement de son beau-frère. Goulvenic se prit la tête entre les mains, semblant presque vouloir se boucher les oreilles. Il aurait peut-être mieux valut qu’il le fasse, s’il ne voulait pas entendre la suite.
- Seigneur Kab Pennarglenn…, commença Pitlovis d’une voix douce.
Il fit une pause, comme s'il redoutait les mots qui allaient suivre :
- Le pire reste à venir.
Goulvenic ne releva pas la têtes et c'est le visage caché dans les mains qu'il lâcha, plein d'amertume :
- Qu’y a-t-il de pire que mon frère faisant assassiner la famille de ma femme ?
Sizel, le regard dur et la voix chargée d'une haine à peine contenue lui répondit :
- La chasse lancée par le Duc au dîner n’est qu’un prétexte pour qu’Alderic puisse terminer le travail, et s’empare de Nonamé, à tout prix…
Cette fois-ci, Goulvenic se leva, les joues rougit par la colère.
- Il devra répondre de ses crimes, si ce n’est devant une cour, au moins devant moi !
Il fit quelques pas en direction de la porte, lorsque la voix de Nonamé, étrangement ferme et posée, retentit, le figeant sur place :
- Seigneur Kab Pennarglenn, je comprends votre besoin de confronter votre frère. Mais nous n’avons aucune assurance qu’il vous écoutera, ou vous épargnera…
Il se retourna lentement pour faire face au jeune garçon, ne sachant plus quoi faire de sa rage et de sa déception. Nonamé poursuivit :
- Je crois que nous sommes tous en danger et que nous devons partir au plus vite. Sizel, tu nous as fait nous vêtir pour voyager et je vois que le Seigneur Kab Gwilen a une missive qui dépasse de son pourpoint. Vous devez avoir un plan ?
Tous restèrent sans voix. Sizel, elle, commençait à s’habituer aux fulgurances du garçon. Son beau-frère, maintenant complètement abattu, se rassit aux côtés de son épouse. Emée, dans un geste plein de pudeur, toucha délicatement son avant-bras pour le réconforter. Mais le tremblement de ses doigts trahissait la panique de la jeune femme.
Pitlovis se redressa et annonça d'une voix claire:
- Je vais vous aider à sortir du palais sans être vus, dès cette nuit, et vous vous rendrez chez mon père. Ils ne penseront pas à vous chercher là-bas dans l’immédiat, vous gagnerez un temps précieux.
Ses paroles furent accueillis par un nouveau silence perplexe.
Emée fut la première à le briser.
- Votre père ne sera sans doute pas ravi de nous voir.
Pitlovis hocha gravement la tête.
- C’est pourquoi j’ai écrit une lettre à son attention, comme l’a si bien remarqué Nonamé, répondit l’aristocrate avec un sourire complice au garçon.
- Pourquoi rester ? questionna Klézée, effleurant la garde d'une épée que Sizel savait cachée dans les plis de son manteau.
- Je resterai en arrière pour couvrir vos traces et ne pas éveiller les soupçons. Je vous rejoindrai dans quelques jours…
Il marqua un temps d'arrêt et une lueur espiègle s'éveille dans son regard.
- J’essaierai de faire oublier que je me suis rangé à vos côtés lors de l’audience…
À ces derniers mots, Goulvenic, qui bouillait depuis quelques minutes, se releva vivement et explosa, mais à voix basse, ce qui était un curieux mélange :
- Personne n’a de doute sur la culpabilité de mon frère, mais vous êtes prêts à nous jeter dans les bras de l’homme dont la bannière a été souillée du sang des vôtres !
Il les regardait un à un, l'œil un peu fou.
- Qui nous dit que le Comte n’est pas partie prenante et de mèche avec eux tous ?
Sizel se leva à son tour et prit ses mains dans les siennes avant de répondre :
- Goulvenic, je comprends la difficulté de la situation pour toi et Emée. Les plans du Duc ne vous concernent ni l’un ni l’autre. Rien ne vous oblige à nous accompagner.
Avant même qu’elle eut fini sa phrase, Emée avait bondi de son fauteuil pour se placer aux côtés de son mari. Outrée, elle cria presque :
- Comment peux-tu imaginer que je préférerais rester dans la demeure du bourreau de mes parents que d’aider ma sœur à lui échapper ?
- Et comment peux-tu imaginer que je laisserai ma femme ou sa sœur courir un tel danger sans rien faire ? enchaîna Goulvenic, chevaleresque.
Emée s’essuya les yeux d’un geste vif, comme pour chasser ses larmes avant qu’elles ne coulent. Sizel les attira contre elle, dans une étreinte bourrue, cherchant à masquer son émotion.
Lorsqu’elle reprit la parole, sa voix tremblait un peu :
- Je ne peux vous garantir que nous pouvons faire confiance à Pitlovis, mais il ne m’a donné aucune raison de douter de lui depuis que je l’ai rencontré… Ou presque… ajouta-t-elle en regardant l’intéressé d’un air menaçant. De toute façon, nous n’avons pas d’autre choix.

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