2. Au pied des remparts
Une fois la décision prise, les préparatifs furent rapides. Emée et son mari se vêtirent à la hâte, et il fut décidé qu’ils partiraient de leur côté afin de limiter les risques d’être repérés en se déplaçant en groupe. Sizel confia à sa sœur la lettre pour le Comte, comptant sur le fait que même s’ils croisaient quelqu’un, ils ne seraient pas fouillés. Pitlovis guida les autres à travers les couloirs les plus discrets qu’il connaissait jusqu’aux écuries. Ils préféraient ne pas se risquer dans les passages secrets, où une rencontre avec Alderic était plus que probable. En arrivant aux écuries, Klézée écarta les plans de son manteau et serra la garde de son épée, afin d’anticiper une quelconque résistance. Mais personne ne les attendait.
- Trop facile, murmura-t-elle pour elle-même.
Le cœur de Sizel bondit dans sa poitrine lorsqu’elle retrouva Piaff et Calme, dans des boxes mitoyens. Le premier lui démontra lui aussi son plaisir de la revoir en s’ébrouant joyeusement. Mais la joie des retrouvailles fut de courte durée. Ils devaient faire vite et Sizel jetait sans cesse des coups d’œil nerveux vers l’entrée des écuries, inquiète de ne pas voir arriver sa sœur et son beau-frère.Finalement, Goulvenic et Emée les rejoignirent. Sizel demanda ce qui leur avait pris si longtemps, mais ils n’eurent pas le temps de répondre, car la jeune jument rouanne dont s’occupait Klézée hennit bruyamment. Immédiatement, des bruits de pas retentirent dans le couloir et la lumière d’une torche ondula sur les murs accompagnée de jurons étouffés. Pitlovis sortit immédiatement du box où il se trouvait avec Sizel pour aller à la rencontre de l’importun palefrenier. Les autres retinrent leur souffle, Klézée caressait la tête de la jument grincheuse qu’elle avait calée entre son cou et son épaule. Ils n’entendirent pas ce qu’ils se dirent à l’autre bout du couloir, mais le palefrenier repartit rapidement en sens inverse en riant. Lorsque l’aristocrate revint auprès d’elle, Sizel leva un sourcil interrogateur à son intention. Il se contenta de lui répondre par un sourire espiègle dont il avait le secret. Puis son visage redevint grave. Il s’approcha d’elle en retirant la boucle qui ornait son oreille droite. Il prit la main de la jeune femme pour y placer le bijou au creux de sa paume. C’était un anneau en or, orné d’un saphir.
- Au cas où la missive ne suffirait pas… murmura-t-il en refermant délicatement les doigts de Sizel sur l’objet, Je ne me sépare jamais de ce bijou que ma mère m’a offert pour mon entrée dans le monde. Ce sera une preuve de plus que mon père peut vous faire confiance.
- Tu risques gros en restant… chuchota Sizel, la gorge serrée par l’inquiétude. Viens avec nous,
- Ne t’en fais pas, le Duc m’a à la bonne… Je vous rejoins dans trois jours, quatre tout au plus !
Après ces brefs adieux, il quitta le petit groupe pour se rendre à la porte du mur d’enceinte du palais. Sizel retira le clou en argent de son lobe pour le remplacer par le bijou confié par Pitlovis. Puis ils se mirent en selle, Sizel et Nonamé sur le dos de Piaffe, Emée sur celui de Calme et Goulvenic et Klezée sur deux chevaux empruntés au Duc. Ils avancèrent au pas vers la lourde porte qui barrait l’entrée des remparts intérieurs. Ils ne virent pas Ptilovis, mais les hommes de garde les laissèrent sortir sans sonner l’alerte. Ils durent se faire violence pour ne pas partir au galop dans les rues pavées, jetant sans cesse des regards par-dessus leur épaule, en direction du palais. Ils prirent plein ouest pour sortir de la ville par où ils étaient entrés, et ainsi éviter les ponts-péages au nord, plus rapides, mais moins discrets. Dès qu’ils eurent passé les remparts extérieurs de la ville, ils lâchèrent leurs montures qui partirent au triple galop à travers les plaines marécageuses qui cernaient Wened.Emmitouflés dans leurs manteaux, ils chevauchèrent à brides abattues toute la nuit et la matinée. Ils prirent des chevaux frais dans un relais, mais Sizel ne put se résoudre à laisser Piaffe et Calme sur place, ils les gardèrent avec eux. Ils ne prirent pas le temps de s’arrêter plus longtemps pour se restaurer. Alors qu’ils repartaient, Sizel toucha l’anneau à son oreille, le cœur serré d’inquiétude pour son ami. Leur fuite devait être connue du Duc à présent. Ils poussèrent les bêtes jusqu’à leur extrême limite, ce qui fut payant. Bientôt, Kastelrénan se découpa dans le ciel grisonnant du crépuscule. Alors qu’ils ralentissaient le pas, Klézée, aux aguets, observait chaque détail. On avait dû les voir arriver de loin.Dressé sur un promontoire, le château dominait la plaine. A ses pieds, nulle ville comme autour du palais ducal. C’est seulement au-delà des premières collines que quelques villages se laissaient deviner par la fumée des cheminées. L’imposante forteresse avait été conçue pour un usage militaire. Elle était réputée imprenable. Ils mirent pied à terre et traversèrent le pont qui enjambait les fossés à pied. Klézée était plus que nerveuse, le silence qui régnait l’inquiéta plus que ne l’aurait fait le bruit d’une armée. Écrasés par la hauteur des murs, ils cognèrent à l’immense porte, seul accès qui perçait les remparts de ce côté. Ils attendirent quelques secondes, mais rien ne se passa. Ils frappèrent à nouveau, et finalement un vieux soldat à la barbe hirsute et l’air de quelqu’un qu’on vient de réveiller fit coulisser un petit huis à hauteur de leurs visages dans la porte. La maîtresse d’armes ne savait pas si elle devait se sentir rassurée de leur insouciance ou consternée.Goulvenic prit les devants et déclina leurs identités, demandant à voir le Comte Kab Gwilen. À peine eut-il fini sa phrase que le soldat referma sèchement l’ouverture. Ils attendirent quelques minutes dans un silence de mort. Sur les remparts, ils distinguèrent du mouvement dans la nuit tombante. Des archers étaient en train de se masser au-dessus de la porte. Bientôt, une diazine de flèches furent dardées sur eux. Du haut des remparts, un archer leur aboya de faire demi-tour, qu’ils n’étaient pas les bienvenus.Sentant la tension montée, Sizel s’éloigna de quelques pas de la porte, sans geste brusque, afin d’être bien visible des hommes qui les surplombaient, devenant par la même occasion une cible de choix. Emée voulut la retenir mais son regard calme et déterminée l’en retint. La jeune femme, qui paraissait chétive face aux murs immenses, héla les soldats et déclara d’une voix forte :
- C’est le Seigneur Pitlovis Kab Gwilen qui nous envoie chercher protection auprès de son père le Comte.
En même temps que le silence retombait, une pluie glacée commença. Avant que les soldats n’aient le temps de répondre, Emée rejoignit sa sœur et tremblante, cria à son tour à l’intention des gardes :
- Le fils du Comte nous a confié une lettre pour attester de nos dires.
L’archer qui leur avait dit de partir leur ordonna de remettre la lettre au portier. Le sang de Sizel ne fit qu’un tour.
- C’est hors de question. Nous ne remettrons ce pli qu’au Comte en personne ! Et nous disposons d’informations qu’il voudra entendre !
Un flottement se fit sentir parmi les gardes suivit de chuchotements. Sizel commençait à claquer des des temps. Elle poursuivit, exaspérée par le temps perdu et la pluie qui lui gelait les os :
- Nous ne sommes que cinq, non armés et porteurs d’un message de la part de son fils. Qu’a-t-il à perdre à se présenter à la porte pour vérifier nos dires ?
Sur ses paroles, le reste du petit groupe quitta la couverture relative du porche et, les mains bien en évidence, vinrent se placer dans la ligne de mire des archers. Klézée fit bien attention à ne pas laisser deviner l’épée qu’elle portait sous son manteau. Un problème à la fois. Le silence s’abattit de nouveau sur eux. Après quelques minutes interminables à attendre sous la pluie qui les trempait jusqu’aux os, du mouvement agita le sommet des remparts. Les archers qui s’étaient détendus, bandèrent à nouveau leurs arcs vers le petit groupe. Sizel sentit ses épaules se raidir sous le poids des regards hostiles.
- Un faux mouvement et on est morts, murmura Klézée en caressant la garde de son épée sous son manteau.
Finalement, la petite lucarne s’ouvrit et la forme blafarde d’un visage se matérialisa dans l’ouverture. Caché dans la pénombre, ses traits restaient impossibles à distinguer avec la pluie battante. Une voix puissante et autoritaire retentit :
- Amenez-moi cette lettre de mon fils, qu’on en finisse !
Emée retourna près de la porte et commença à fouiller les poches de son grand manteau à la recherche de la lettre. Elle tourna la tête vers Sizel, les yeux agrandis par la panique. Les mains tremblantes, elle fouilla à nouveau chaque pli du vêtement, sans succès. Elle n’avait plus la lettre ! Sizel se porta vivement à ses côtés, la questionnant du regard. Emée fit un léger mouvement de dénégation. Sur les remparts, les archers devenaient de plus en plus nerveux, sentant que quelque chose clochait. De l’autre côté de la porte, le Comte s’impatientait :
- Alors, cette lettre !
Comprenant que plus le temps passerait, moins le Comte les croirait, Sizel franchit les derniers mètres qui la séparaient de la porte et put enfin distinguer les traits de l’homme qui leur parlait. N’ayant jamais rencontré le Comte, elle était incapable de dire si c’était bien lui, mais elle fut frappée par la multitude de rides qui sillonnait son visage et les cheveux blancs et vaporeux qui l’encadraient. C’était un vieillard contrairement à ce que sa voix laissait penser. Arrivée à hauteur de la lucarne, elle retira l’anneau qu’elle portait à l’oreille pour le tendre au Comte :
- Le message n’est pas une lettre, c’est moi qui le porte. Votre fils m’a confié ce bijou afin de prouver que nous venions bien de sa part, déclara Sizel d’une voix forte, aussi bien pour couvrir le vacarme de la pluie que pour se donner de l’assurance.
- Son anneau ? Qu’est-ce qui me prouve que vous ne l’avez pas arraché à son cadavre, après lui avoir fait payer le prix du sang ? interrogea le vieil homme en examinant minutieusement l’anneau, sans doute à la recherche de traces de sang.
- Il m’a confié que votre épouse lui avait offert pour son entrée dans le monde, et qu’il ne s’en séparait jamais, précisa Sizel.
L’eau qui dégoulinait dans ses yeux depuis ses cheveux trempés, l’empêcha de bien voir la réaction du père de son ami. Ne sachant si ses paroles avaient suffi à le convaincre, Sizel enchaîna :
- Comte, j’ignore quelles sont les dernières nouvelles que vous avez eu de votre fils. Mais sachez que lors de l’audience, il s’est rangé à nos côtés, ce qui a fortement déplu au Duc.
Le Comte fronça les sourcils, elle reprit son souffle avant d’enchaîner.
- Votre fils m’a fait découvrir les passages secrets du palais, ce qui nous a permis de surprendre une conversation incriminant le Duc et votre neveu et vous innocentant complètement. Ils étaient bien décidés à finir le travail cette nuit et votre fils nous a aidé à fuir en nous invitant à trouver refuge chez vous.
Malgré la vibrante sincérité de Sizel, le Comte semblait toujours indécis. Ce fut Emée qui reprit la parole :
- Mon Seigneur, votre fils doit nous rejoindre dans quelques jours. Offrez-nous votre protection jusque-là. S’il ne se présente pas, vous pourrez en tirer les conclusions que vous voudrez.
Elle marqua une pause.
- …Et nous serons à votre merci.
Le Comte recula et l’huis se ferma à nouveau, mais cette fois-ci l’attente fut de courte durée. Les soldats étaient déjà en train de débarrer la porte pour les laisser entrer. Le Comte n’était plus là. Ils pénétrèrent dans l’enceinte du château sous le regard menaçant des soldats. Des hommes d’armes leur prirent les chevaux. Sizel flatta l’encolure de Piaffe, espérant le revoir bientôt.
Leur soulagement de mettre des murs entre eux et leurs ennemis était mêlé à un malaise grandissant. Les dernières paroles d’Emée sonnaient comme un avertissement. La lettre disparue, les chances pour que Pitlovis arrive au château familial dans les prochains jours s’amenuisaient.
Le Comte les attendait, perché sur les marches du monumental escalier en pierres qui menait à l’entrée du bâtiment principal. Il se tenait parfaitement droit et stoïque sous l’assaut des flèches de pluie qui lui cinglaient le visage. il les regarda s’avancer jusqu’au pied de l’escalier, l'œil noir. La nervosité du petit groupe allait croissante.
Peut-être avaient-ils quitté un nid de serpents pour se jeter dans la gueule du loup.

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