3. Le prix de l'hospitalité
En montant les escaliers pour rejoindre le Comte, Sizel eut l’occasion de détailler la demeure de la famille Kab Gwilen. Le bâtiment était tout ce qu’il y a de plus pratique : un cube avec des tours à chaque angle. Elle ne put réprimer un sourire en imaginant Pitlovis, si fantasque et sophistiqué, déambuler dans un lieu si austère et carré.
L’accueil du Comte fut glacial, mais il les invita tout de même à entrer, les précédant de son silence assourdissant. Dès qu’ils eurent passé les solides portes de chênes, des domestiques les débarrassèrent de leurs manteaux détrempés.
Sizel s’attendait à entrer dans une sorte de caserne aux murs dépouillés et aux meubles rudimentaires. Mais elle eut le souffle coupé par la beauté des lieux. Les épais murs de pierres n’étaient que l’écrin qui dissimulait une demeure raffinée.
Contrairement au palais ducal tout en dorures, ici le luxe se faisait discret et délicat. Des toiles de maîtres ornaient les murs et d’épais tapis venus d’ailleurs réchauffaient les sols.
Mais le regard était surtout attiré par les plantes verdoyantes qui colonisaient l’espace dans une sorte d’anarchie faussement aléatoire. Les végétaux grimpaient sur les murs, enlaçaient les poutres ou prenaient d’assaut le mobilier et les escaliers.
L’ensemble évoquait une harmonie fouillie, une élégance légèrement teintée de folie, à l’image du jeune homme qui avait grandi là.
Le Conte, lui, détonnait dans ce décor. Il semblait d’autant plus dur et froid.
Il les devança dans un salon confortable où crépitait un feu accueillant. Cette pièce, beaucoup plus réduite que l’entrée monumentale d’où il venait, était chaleureuse. Ici, moins de plantes, mais partout, des rouleaux de manuscrits et des livres enluminés se serraient dans de hautes bibliothèques en bois sombre. Le Comte les invita à s’asseoir dans de confortables divans et prit place lui-même sur un fauteuil en bois à haut dossier qui tournait le dos à l’âtre.
Il continuait de les toiser sans mot dire, les laissant dans l’incertitude quant à la conduite à tenir. Sizel s’apprêta à rompre le silence mais le vieil homme darda sur elle ses yeux bleu glacier, lui imposant le silence et il prit la parole :
- Il est tard et je n’ai aucune envie d’écouter le récit détaillé de vos…aventures. Je n’ai qu’une question : Vous m’avez parlé d’un “message” et Madame cherchait visiblement quelque chose dans son manteau.
Il pointa Emée du menton.
- J’en déduis que mon fils ne vous a pas confié seulement sa boucle, mais que vous étiez aussi en possession d’une lettre de sa main.
Il marqua une pause. Ils regardèrent leurs pieds.
- Lettre que vous n’avez plus. Est-ce exact ?
Son ton menaçant et son regard qui semblait lire dans leurs pensées ne souffriraient aucun mensonge.
Emée répondit, mal assurée :
- Votre fils nous avait en effet confié une missive scellée. Elle était dans mon manteau quand nous avons quitté nos appartements et je me suis aperçue de sa disparition au moment de vous la remettre.
- Vous l’avez perdue ? s’enquit le Comte, plus tranchant que jamais.
- C’est une possibilité… Mais j’y pense depuis tout à l’heure et je suis arrivée à une autre conclusion.
Emée adressa à Sizel un regard piteux.
- En sortant de nos appartements après vous, nous sommes tombés sur Aela. Ou plutôt c’est elle qui m’est tombée dessus… avoua Emée la voix chevrotante.
La colère colora les joues de sa soeur qui s’apprêtait à répondre, mais le Comte la cloua sur place de son regard, et inclina la tête vers Emée pour qu’elle poursuive.
- J’ai été imprudente en glissant la lettre dans mon manteau seulement dans le couloir. Elle a dû me voir faire et l’aura dérobée quand elle m’a heurtée à l’angle.
Cette fois-ci Sizel n’y tint plus et se levant, explosa :
- Je savais que cette vipère nous espionnait, elle doit travailler pour le Duc c’est évident ! Toi qui ne voulait pas me croire Emée !
- Taisez-vous et asseyez-vous, jeune fille !, la réprimanda sèchement le Comte. Vous réglerez vos problèmes de confiance familiale plus tard.
La jeune femme se rassit les joues en feu.
- Ce que je retiens, c’est que par votre imprudence, le Duc est en possession d’une lettre de mon fils qui le lie à votre fuite !
Un silence lourd de sous-entendu s’installa, puis le vieil homme reprit, pensif :
- Pit est suffisamment subtil pour ne pas avoir écrit des choses compromettantes en toutes lettres. Malheureusement, Erwin a bien des défauts mais il est loin d’être sot… Il y a fort à parier qu’il ait deviné que la lettre m’était adressée… et donc que vous êtes venus vous réfugier ici…
Le petit groupe n’en menait pas large, conscient que Pitlovis courait un grand danger et inquiet de la réaction du Comte.
Il les surprit en se levant subitement.
- Vous avez besoin de repos et moi de réfléchir à la suite. Mes domestiques vont vous installer dans une chambre.
Il les salua froidement d’un hochement de tête et s’éloigna vers la porte. Il s’arrêta à quelques pas de celle-ci, se retourna et leur dit, menaçant :
- Ne soyez pas suffisamment stupides pour tenter de fuir, mes hommes auront des consignes vous concernant.
Il fit volte-face et quitta la pièce, les laissant abattus et sans voix, attendant qu’on les conduise à leur chambre.
On les installa dans des appartements confortables, sous bonne garde. Le Comte avait tenu parole : ils n’étaient ni libres ni maltraités.
Sizel s’éveilla à l’aube malgré une nuit trop courte. Ils avaient veillé tard, débattant du sort qui les attendait. Les hypothèses allaient des plus optimistes aux plus funestes. La plus souvent évoquée était qu’ils serviraient de monnaie d’échange si Pitlovis était retenu par son Erwin.
Sizel ne pouvait s’y résoudre. Le jeune homme les avait envoyés ici en toute confiance. Et le Comte, disait-on, était un homme droit — mais surtout un stratège aguerri. Elle devait le convaincre que ce qui se jouait dépassait de loin leur sort et que leurs intérêts rejoignaient ceux des duchés.
C'est avec cette idée en tête qu'elle demanda une audience au Comte, qu'elle soupçonnait être matinal. Elle ne s’était pas trompée.
Il la reçut, au même endroit qu’il les avait laissé la veille, mais aujourd’hui il n’était pas assis près de l’âtre, mais devant un bureau. Il semblerait que ce salon soit son cabinet de travail.
Il leva à peine les yeux du parchemin qu’il étudiait, et indiqua d’un bref signe de tête le siège de l’autre côté de sa table.
Sizel prit une inspiration, puis se lança.
- Je sais que vous n’ignorez pas la réputation que l’on vous prête, dit-elle posément. Celle d’un homme droit, mais surtout d’un homme qui ne se laisse pas gouverner par ses émotions.
Elle marqua une courte pause, cherchant ses mots avec soin. Il n’avait pas relevé la tête, mais elle avait cru voir l’ombre d’un sourire sur ses lèvres.
- Vous pourriez, si vous le vouliez, nous utiliser comme monnaie d’échange pour récupérer votre fils. Beaucoup le feraient. Mais ce serait accepter de traiter selon les règles du Duc… et lui offrir exactement ce qu’il attend.
Cette fois-ci, il délaissa son parchemin et se rencogna dans son fauteuil tout en plantant son regard glacé dans le sien. Elle ne cilla pas et poursuivit.
- Je ne crois pas que ce soit votre manière d’agir. Ni que votre orgueil s’y résigne sans avoir épuisé d’autres voies.
Un sourire flotta sur les lèvres du Comte. Sizel sentit qu’elle avait capté son attention. Sa voix se fit plus grave.
- Pitlovis et moi avons surpris une conversation au palais ducal. Elle dépasse de loin notre sort, et même celui de votre fils. Erwin ne cherche pas seulement à étouffer une affaire gênante. Il prépare quelque chose de plus vaste. Un projet de domination sur les autres duchés, avec l’appui de l’ennemi de toujours.
Elle laissa le silence s’installer un instant, il l’écoutait avec attention désormais, mais son sourire avait disparut.
- Si vous l’entendez comme je l’ai entendu, alors ce qui se joue ici n’est pas seulement une affaire familiale ou politique. C’est l’avenir de Lueue. Et l’indépendance des duchés.
Elle lui relata ce que Pitlovis et elle avait entendu au palais ducale. Elle fut soulagée de sa réaction. Plus elle avançait dans son compte-rendu plus le rouge montait aux joues du vieil homme et son regard se faisait de plus en plus sombre.
Quand elle eut terminé, le silence se fit, et sembla s’étirer à l’infini. Puis le Comte prit enfin la parole.
- J’ai peu d’estime pour Erwin. Il n’a jamais possédé la droiture morale qu’avait feu son père. Je l’ai toujours vu comme un petit duc d’apparat sans réelle ambition politique. Jamais je ne l’aurais soupçonné de nourrir des rêves de conquête et de domination sur les autres duchés.
Il marqua une pause pour se frotter les yeux. Il semblait soudain très las
- Si ce que vous dites est vrai, il faut que j’en informe les autres Ducs, ce qui pourrait déclencher une guerre… Sans preuve c’est délicat…
- Ma parole et celle de votre fils ne vous suffisent-elles pas ? s’indigna Sizel.
- Pour l’instant c’est seulement votre parole…
Sizel sentit sur ses épaules le poids du reproche muet qui perçait dans cette phrase.
- Certes, tout cela est troublant… Mais ma priorité est d’assurer la sécurité de mon fils. Les duchés attendront. J’ai besoin de réfléchir à la conduite à tenir.
Il se pencha à nouveau sur son parchemin. L’audience était levée.
Sizel avait quitté son siège fait quelques pas, lorsque la voix du Comte retentit à nouveau, tranchante :
- Nous n’avons pas complètement réglé la question de mon fils Madame.
Sizel pivota pour lui faire face. Il continuait d’étudier le document qu’il avait sous les yeux.
- Je ne porte pas Erwin dans mon cœur et je n’ai aucune sympathie pour son projet, au contraire. Cependant, vous demeurez un bien précieux pour négocier la libération de mon fils si nous devions en arriver là. Vous êtes invités à ne pas quitter le château.
- Sommes-nous vos prisonniers ? questionna-t-elle.
- Disons plutôt des invités qu’on ne souhaite pas voir partir trop tôt… répondit-il avec un sourire ironique.
Puis il ajouta :
- vous ne pouvez sortir de l’enceinte, mais vous êtes libres de vous déplacer dans le château.
Elle hocha la tête et sortit. Leur sort pourrait être pire.

Annotations