4. Mémoire scellée

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Sur son chemin pour retrouver les autres, elle dut se tromper d’escaliers car elle tomba sur un couloir qui ne lui était pas familier. Elle s’apprêta à rebrousser chemin lorsque son œil fut attiré par une grande double porte en chêne, délicatement ouvragée. Le battant de gauche représentait deux femmes enceintes sortant d’un œuf. Elle reconnut sans mal le mythe de la Naissance.

A cette évocation, un très vieux souvenir s’imposa à Sizel, brouillant ses yeux de larmes. Elle croyait presque entendre la voix de sa sœur lui narrer cette légende, assise sur les rochers qui surplombent la plage.

Puis son regard s’attarda sur le second battant, qui représentait une femme enceinte et un homme sortant d’une grotte dans un décor d’apocalypse.

Alors, qu’Hazel n’avait jamais eu l'occasion de lui conter de son vivant, le mythe de la Renaissance résonna en elle :

“Les premiers Ancêtres, ainsi nés dans la lumière de Loardyl arpentèrent le monde pendant d’innombrables générations, jouissant des bienfaits de leurs aïeuls. Ils se nourrissaient des offrandes de leurs parents Terréah et Méréor, et se réchauffaient dans l’amour de leur grand-mère Heola. Ils vivaient heureux, en harmonie avec leur monde et leurs frères et sœurs, dans la mer et sur la terre.

Loardyl, qui les avait couvé de sa lumière, les observait avec plus d’attention que les autres. Plus que toute autre créature du monde, ils étaient curieux de tout. Malheureusement, ils étaient souvent punis par leur grande fragilité. L’astre voulut les doter d’un avantage. Il leur fit le don du souvenir, afin que leurs enfants après eux, ne répètent pas leurs erreurs.

Mais leur appétit pour la nouveauté devint une soif de connaissances inextinguible, puis se mua en faim de progrès insatiable.

Les Ancêtres n’eurent plus qu’une obsession : repousser les limites pour dépasser ceux qui les avaient précédés. Ils accumulèrent les savoirs, gravèrent leurs souvenirs dans la pierre, ou les couchèrent sur le papier. Plus ils évoluaient, plus ils s’éloignaient du monde qui les avaient vu naître.

Leur soif de grandeur les entraîna à blesser ceux qui leur avait donné vie. Ils empoisonnèrent leur père, saignèrent leur mère, aveuglèrent leur grand-mère.

La connaissance accumulée était telle que tous les arbres du monde n’auraient pas suffi à fabriquer le papier pour la contenir.

Alors, se prenant pour des Dieux, ils donnèrent vie à des êtres sans souffle, ni sang, chargés de se souvenir à leur place.

Nées de l'orgueil des Ancêtres, ils se révélèrent puissants et plus avides encore que leurs créateurs.

Les Maîtres cessèrent d’apprendre, de se souvenir, et de transmettre et se firent esclaves de leurs voraces créatures. Pour les nourrir, afin de jouir de leur mémoire et de leur savoir, ils poussèrent leurs aïeuls à l’agonie.

Loardyl pleura de voir comment les Ancêtres avaient perverti son précieux don. Sous son impulsion, Méréor gonfla ses marées empoisonnées qui noyèrent les côtes. Heola déchaîna sa colère, brulant de ses rayons puissants les plaines et les montagnes.

Terréah, malgré son cœur brisé et son corps meurtri, ne put se résoudre à abandonner ses enfants à la colère des siens. Elle leur offrit ses entrailles en refuge.

Quand le calme revint, Loardyl fut soulagée de voir les créatures des Ancêtres disparues.

Et ceux qui émergèrent du ventre de Terréah n’étaient plus des Ancêtres, mais des Hommes.

Ils ne savaient rien de ce qui avait été. Leur mémoire était vierge de tout savoir utile, leurs gestes étaient incertains, et même leurs peurs étaient neuves. Le monde était là, immense et silencieux, et tout devait être réappris.”

Une voix douce et chaude interpella Sizel, la faisant sortir de sa transe. Elle écrasa rapidement la larme qui roulait sur sa joue et tourna la tête pour regarder la nouvelle venue.

Devant elle se dressait une grande femme d’âge mûr aux cheveux d’un gris lumineux, savamment tressés. Elle était vêtue avec beaucoup de recherche mais sans ostentation. Voyant que Sizel ne l’avait pas entendue, elle répéta :

  • Ces portes sont formidables n’est-ce pas ? L’artiste a su donner vie aux personnages !
  • Elles sont magnifiques. J’ai toujours beaucoup aimé les mythes fondateurs.

La propre voix de Sizel la prit au dépourvu. Enfant, elle détestait ces comptes qu’elle jugeaient stupides.

Son interlocutrice ne parut pas noter son trouble et ajouta :

  • Si vous poussez ces battants, vous serez encore plus émerveillée. Notre bibliothèque contient quelques ouvrages uniques, dont la version enluminée qui a inspiré cette porte.

Sur un signe de tête, la Dame l’invita à ouvrir la porte et Sizel s’exécuta. Elle eut le souffle coupé par le spectacle qui s’offrait à elle. Baignée par les pâles rayons du soleil matinal, la bibliothèque semblait un havre de paix. Partout, des rayonnages de parchemin et de livres recouvraient les murs. Elle s’avança au centre de la pièce, ne sachant où regarder. La femme se plaça à ses côtés et reprit la parole :

  • C’est la pièce préférée de mon fils.
  • Pardonnez-moi, je ne me suis pas enquis de votre nom. Je devine que vous êtes la Comtesse ?
  • Perspicace…, lui répondit l’intéressée, avec une pointe d’ironie. Et je crois que vous êtes la jeune femme que mon fils a généreusement conviée à se réfugier chez nous ?

Le ton était piquant, mais pas menaçant. Sizel prit une inspiration et lâcha d’un trait :

  • Sizel de Saintes-Vallées, Ma Dame. Je ne connais pas votre fils depuis longtemps et je mesure les risques qu’il a pris pour nous… Si je pouvais remonter le temps, je le supplierais de nous accompagner.
  • En effet, vous ne le connaissez pas depuis longtemps. Vous n’auriez réussi qu’à l’entêter davantage.

La Comtesse lui sourit, une lueur espiègle dans le regard.

  • Venez, je vais vous montrer l'œuvre dont je vous parlais.

Elle l’entraîna vers une partie plus sombre de la bibliothèque où elle enfila une paire de gant en daim, avant de se saisir d’un livre enfermé dans une vitrine. Elle le déposa sur un pupitre et l’ouvrit délicatement. Elle tourna plusieurs pages, puis s’écarta en faisant signe à Sizel de s’approcher. Le volume était ouvert sur une double page richement enluminée. On y retrouvait les éléments représentés sur la porte, mais cette version présentait une multitude de détails supplémentaires. Elle était composée avec des couleurs éclatantes et des touches d’or et d’argent pour représenter Heola et Loardyl.

Hazel aurait adoré admirer cette œuvre… Hazel adorait admirer cette œuvre. Un sourire ravi éclaira le visage de Sizel :

  • Merci de me l’avoir montré.
  • Je le regarde souvent, répondit-elle en rangeant l’ouvrage avec précaution. Mais plus pour la beauté des enluminures que pour l’histoire qu’elle raconte. Nous avons une vision plus positive des Ancêtres là d’où je viens.
  • Là d’où vous venez ?
  • Du Scandinor, répondit la Comtesse avec une note de nostalgie dans la voix. Mais je n’y suis plus retournée depuis bien des années…

La mère de Pitlovis sembla perdue dans ses pensées pendant quelques secondes. Sizel choisit de relancer la conversation pour briser le silence.

  • Et comment les voyez-vous en Scandinor ?
  • Des érudits et des sages, qui, voyant leur fin arriver, ont scellé leur savoir, pour des temps ou les enfants de leurs enfants seront prêts à le recevoir à nouveau et alors nous pourrons remettre nos pas dans ceux des Ancêtres.

Sizel fronça les sourcils.

  • Ce sont les préceptes du Cercle des Vertueux. Ces croyances sont de plus en plus répandues en Lueue aussi.

Elle réfléchit quelques secondes puis ajouta :

  • Le savoir des Ancêtres ne les a pas empêché de disparaître, voire a précipité leur chute si on en croit les mythes fondateurs. S’il existe, il devrait rester où il est !

La Comtesse eut un sourire indulgent pour le discours véhément de la jeune femme et ajouta :

  • Je vous rejoins sur un point : si les Ancêtres ont trouvé un moyen de sauver leur savoir mais ont préféré le sceller pour plusieurs siècles, il doit y avoir une raison.

Elle marqua une pause et observa Sizel, un sourire amusé sur les lèvres.

  • Seigneure-Dame de Saintes-Vallées, ce fut un plaisir de vous rencontrer. Le devoir m’appelle, mais prenez votre temps pour parcourir ma bibliothèque. Sans me vanter, je pense que c’est l’une des mieux fournies du royaume.

Sizel ne put s’empêcher de sourire alors que la Comtesse quittait la pièce. Décidément, cette famille tirait une grande fierté de sa bibliothèque. Elle décida donc de la mettre à l’épreuve et partit à la recherche d’ouvrages qui pourraient parler de l’Aube du passé.

Mais la détermination de la jeune femme ne fit pas long feu. Elle consulta des ouvrages sur les sectes et cultes du continent, feuilleta quelques recueil de fables anciennes et survola des chroniques historiques sur l’Oursasie, espérant voire mentionner l’Aube. Mais après deux heures à tâtonner, elle dû se rendre à l’évidence : elle n’avait pas la moindre idée d’où commencer ses recherches.

Elle s’agaça de cette perte de temps. Elle referma rageusement le livre qu’elle consultait et l’envoya valser sur le sol, entraînant avec lui les parchemins qu’elle avait laissé s’amonceler sur la table.

Elle fut prise de remords en imaginant la déception de la Comtesse si elle la surprenait en train de saccager sa bibliothèque. Elle ramassa les victimes de son geste d’humeur et se rassit.

Son regard tomba sur la vitrine qui renfermait le livre du mythe fondateur et une vague apaisante l’envahit. Elle sentit une pensée qui affleurait dans son esprit, mais elle ne parvenait pas encore à en saisir les contours. Elle prit une profonde inspiration et ferma les yeux, laissant le soleil jouer sur ses paupières closes.

C’est d’abord le visage souriant d’Hazel qui s’imposa à elle. Puis ses contours s’étirèrent pour laisser place au visage de son père. Son teint olivâtre, ses petites dents blanches, ses yeux en amendes, qui s’étiraient vers ses tempes : un visage caractéristique d’Oursasie, qu’il avait fui pendant la révolution.

Et cette pensée qui lui chatouillait le crâne depuis quelques minutes se matérialisa enfin sous la forme d’un souvenir. Elle se tenait dans le bureau de son père, juste avant son départ pour l’île du Chat. Il lui expliquait avoir retrouvé la trace de quelque chose qu’il cherchait depuis de longues années, quelque chose qu’il n’était sans doute pas le seul à chercher.

Les yeux mi-clos, Sizel murmura :

  • Nonamé…

Le sentiment de plénitude dans lequel elle baignait prit brutalement fin, remplacé par un sentiment de trahison. Ce qui n’était qu’une pensée insaisissable quelques minutes auparavant, devint une conviction empoisonnée.

L’irruption du jeune garçon dans leur vie n’était pas un acte de charité de leur père, mais bien le but de son voyage.

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