Contretemps
Il pestait abondamment en resserrant le col détrempé de son manteau autour de son cou. Le pâle soleil qui l’effleurait ne parviendrait pas plus à sécher sa fourrure que le feu de l’auberge.
Cela faisait deux jours qu’il tentait en vain de pénétrer dans l’enceinte du palais ducal. Le Duc d’Enezatil avait la réputation d’être un fat plus occupé à festoyer qu’à guerroyer. Cependant, il ne lésinait pas sur la défense de son château : c’était une vraie forteresse !
Mais la chance lui souriait enfin.
Un capitaine rencontré, dans un autre rade, avait fini par le mettre en relations avec une femme de charge, qui disait-il, évoluait dans le cercle intime du Duc. Elle pourrait lui être utile, s’il était capable de desserrer suffisamment les cordons de sa bourse, comme le lui avait fait comprendre le militaire, en prenant sa propre commission.
Il devait retrouver la femme dans le quartier des équarisseurs. Son instinct, mit en éveil par ce choix étrange pour une domestique de son rang, le poussait à jeter des regards furtifs autour de lui.
Arrivé sur le lieu de rendez-vous, en avance évidemment, il fit rapidement le tour de la petite cour. Située derrière un atelier, on n’entendait que le bruit mat des hachoirs sectionnant les articulations et celui, grinçant, des couteaux qui raclent les os. De hauts murs l'entouraient de tous côtés. En tout cas c’est ce qu'il crut à première vue.
Cependant, en marchant jusqu’au fond, il découvrit un étroit passage. Pas une rue, simplement un goulot entre deux bâtiments. Une personne un peu enrobée aurait du mal à s’y faufiler.
L’odeur métallique du sang et celle, plus fétide, des abats, le prenait à la gorge. Il cracha par terre et se rapprocha de l’entrée de la cour, qui donnait sur la ruelle, espérant y trouver un air moins vicié. Il commençait à trouver le temps long quand une silhouette dissimulée sous un grand manteau à capuche se matérialisa à quelques mètres de lui. Sa démarche ondulante ne pouvait appartenir qu’à une femme. Une séductrice.
Avant-même d’être arrivée à sa hauteur, elle lâcha d’une voix légèrement traînante :
- C’est vous l’Hermine ?
- Jouons à armes égales, Madame, retirez votre capuchon.
Sa voix, tranchante, résonna dans la petite cour.
La femme s’éxécuta, découvrant un visage quelconque, qu’éclairait de leur vivacité, deux yeux noirs. Lentement, il s’éloigna du mur auquel était adossé, pour se placer dans la relative lumière venant de la ruelle.
Il lui laissait le temps de le détailler. Elle le jaugeait. Il nota l’imperceptible sourire, condescendant, qui avait traversé son visage. Elle était satisfaite.
- Vous pouvez me faire pénétrer dans le château ? Dans les appartements des Saintes-Vallées ?
- Vous avez l’argent ?
Un sourire sans joie étira ses lèvres minces. A gestes lents et la main tremblante, il fouilla à l'intérieur de son manteau pour en sortir une bourse. La jeune femme ll’observait avec une moue moqueuse.
Il finit par placer la somme demandée dans sa paume ouverte. Au contact de ses doigts glacés, il la sentit frissonner. Cette fois-ci son visage affichait du dégoût.
D’un geste remarquablement vif, elle fit disparaître l’argent dans son propre manteau. Elle recula de quelques pas vers le fond de la cour, pour s’éloigner de lui.
- Ils se sont enfuis dans la nuit. Vous arrivez trop tard.
Et sans crier gare, elle fit volte face et courut vers le passage au fond de la cour.
Elle avait à peine eu le temps de s’y faufiler qu’il l’attrapa par les cheveux en la forçant à lui faire face, leurs visages se touchant presque. Il vit dans son regard le mélange délicieux qu’il produisait à chaque fois chez ses victimes : la peur et la sidération.
- Où sont-ils allés ?
- Je ne sais pas ! Lâche-moi, vieille carne !
Elle avait vite retrouvé de son aplomb. Elle le sous-estimait encore.
Mais son attitude changea bien vite lorsqu’elle sentit sa lame qui s’enfonçait entre ses côtes, sans en effleurer une seule, lui coupant la respiration.
Son regard agrandit par la terreur n’avait plus rien d’effronté à présent.
- Où sont-ils allés ?
- Je… vous jure… Je ne sais… pas…
Sa respiration était difficile. Elle ne savait pas. Elle ne lui servait à rien.
Il fit glisser sa lame le long d’une côte, jusqu’au sternum et l’enfonça jusqu’à la garde avant de la retirer d’un coup sec. Un flot de sang jaillit par la bouche de la malheureuse qui s’étouffa sans un son.
Elle s’effondra sur le sol comme une poupée de chiffon, alors qu’une rosace de sang fleurissait sur son corset.
Il essuya sa lame dans son jupon puis fouilla la poche de son manteau pour reprendre son argent. Il s’éloigna de quelques pas, puis fit demi-tour pour jeter une pièce à son cadavre.
Il quitta la courette d’un pas de vieillard, s’assurant que personne ne les avait vu. Il prit le chemin de son auberge, la mâchoire crispée.
Les rats avaient filé sous son nez. Il n’y avait rien qui le mettait plus en rage qu’un contretemps.

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