1. Sous l'aile du faucon
Sizel avait eu du mal à museler les émotions qu’avaient fait naître en elle l’idée que son père savait tout du passé de Nonamé, mais aussi que l’Aube le cherchait.
Son père était-il un héros protégeant un innocent ou bien un être cynique qui avait sacrifié sa propre famille en connaissance de cause ?
Elle ruminait ces questions en rejoignant la grande salle où le Comte et sa femme les attendaient pour le déjeuner. Cette invitation ajoutait à sa confusion sur leur statut à Kastelrénan : prisonniers ou invités.
Lorsqu’on l'introduisit dans la salle à manger, tout le monde était déjà installé. Elle prit place sur la chaise restante, à gauche du Comte.
Dès que les entrées furent servies, il s’éclaircit la gorge et prit la parole :
- J’ai pris la décision de faire partir un express ce matin pour Wened, à destination de mon fils, pour lui demander de rentrer en urgence en raison de l’état de santé de sa mère.
Tous les regards, étonnés, se tournèrent vers la Comtesse qui mangeait avec appétit ses légumes rôtis et leur adressa un sourire innocent.
Son mari poursuivit :
- Si mon fils est libre de ses mouvements, il déjeunera avec nous demain. Si ce n’est pas le cas…
Il marqua une pause théâtrale, avant de reprendre, menaçant :
- Je demanderais à Erwin des explications…
- Seigneur, j’espère de tout cœur qu’il siègera ici demain, déclara maladroitement Sizel.
- Moi aussi Seigneure-Dame, moi aussi, répondit-il en lui tapotant la main.
A ce contact, Sizel sursauta. Elle répondit à la familiarité de son geste par un sourire sincère. Le fait qu’il ait utilisé son titre pour la première fois, ne lui avait pas non plus échappé.
Continuant sur sa lancée, il se pencha vers elle et lui demanda, affable :
- J’ai cru comprendre que vous aviez passé du temps dans ma bibliothèque ce matin. Qu’en avez-vous pensé ?
Sizel ne put réprimer un rire devant son regard presque enfantin. Elle loua les atouts de sa bibliothèque et n'hésita pas à l'opposer à la vacuité de celle du Duc.
Le Comte bomba légèrement le torse et se saisit de sa coupe pour boire une gorgée d’un air satisfait.
Avec un serrement au cœur, elle détailla le visage du vieil homme : elle retrouvait beaucoup de Pitlovis dans l'attitude du Comte, qui semblait soudain rajeuni.
- Votre bibliothèque est certes bien fournie, je n'ai pas trouvé ce que je cherchais…
Le Comte leva un sourcil interrogateur, l'invitant à poursuivre.
- Avant de mourir, mon père…
Elle fit une pause, le temps de raffermir sa voix.
- …mon père m’a confié que les hommes qui en veulent à Nonamé font partie d’un groupe appelé l’Aube du passé.
- Ça ne me dit rien…
Le vieil homme, pensif, ne semblait pas très attentif à ce qu’elle disait. Il scrutait le jeune garçon qui discutait avec son épouse.
- C’est un bien curieux jeune homme qui vous accompagne… Il est de votre famille ?
- Oui, mais depuis peu, répondit Sizel évasive.
Les yeux glacés de son interlocuteur la sondèrent quelques instants. Elle ressentit s’épanouir au creux de sa poitrine comme une rosace de chaleur. Un soudain élan de confiance envers le vieil homme la poussa à se confier à lui :
- Mon père l’a ramené de l’un de ses voyages. Il était orphelin et n’avait aucun moyen de subsistance. Nous ne savons pas grand-chose de lui, si ce n’est qu'il est arrivé sur nos côtes par un navire qui a fait naufrage lorsqu’il avait quatre ans.
Le Comte reporta son attention sur Nonamé, dont la discussion avec la Comtesse semblait très animée.
- Si j’étais vous, plutôt que de chercher à savoir qui sont mes ennemis, je commencerais par en apprendre plus sur mes amis.
Sizel, prenant une gorgée de vin, s’adossa à son siège en regardant elle aussi le garçon. L’évidence des propos du vieil homme la décontenançaient.
- Mais comment faire ? Nonamé est si souvent inaccessible, et il n’a quasiment aucun souvenir de son enfance…
- La mémoire ne se transmet pas uniquement par la parole. Les gestes et le corps aussi, gardent une empreinte de notre passé.
Sizel méditait sur les paroles du Comte, lorsqu’elle surpris l’expression du jeune garçon s’illuminer. Un sourire immense fendit son visage d’une oreille à l’autre.
Attrapant le regard de la jeune femme il sécria presque :
- Ils ont une fauconnerie où des chouettons ont éclos il y a quelques semaines !
Sizel ne put réprimer un sourire de voir Nonamé si heureux. Une vague de nostalgie la renvoya quelques mois en arrière, quand la santé de Chiffon était leur seule préoccupation.
- Nous pouvons y aller après déjeuner si vous le souhaitez, intervint la Comtesse.
Le jeune garçon était tellement enthousiaste qu’ils écourtèrent le déjeuner pour se précipiter à la fauconnerie. Nonamé ne tenait pas en place. Sur le chemin, il parlait à tort et à travers évoquant le chouetton qu’ils avaient sauvé avec Sizel, partageant son opinion sur la supériorité des rapaces sur tout autre oiseau et posant des questions sur l’élevage de la Comtesse. Elle l’écoutait avec bienveillance et répondait à ses questions, amusée.
Sizel cherchait à se faire discrète, ne voulant pas s'immiscer dans les interactions des deux passionnés d’oiseaux. Elle observait la Comtesse à la dérobée, et reconnut dans son attitude des élans maternels qu’elle avait déjà vu chez d’autres. Rarement chez Ayden cependant. Sans qu’elle y prit garde, les larmes lui brouillèrent la vue, et elle ralentit un peu le pas pour que les autres ne la voit pas. Depuis qu’elle était à Kastelrénan, elle avait de plus en plus des souvenirs de sa famille qui la submergeaient. Elle s’essuyait vivement les yeux avec sa manche et pressa le pas pour rattraper les autres qui étaient en train de pénétrer dans ce qui ressemblait à un immense pigeonnier.
Après quelques minutes à discuter des soins qu’il fallait procurer quotidiennement aux pensionnaires à plumes, la Comtesse proposa à Nonamé de s’essayer à un lâcher. A ces mots, l'excitation du jeune garçon grimpa encore d’un cran. Il voulut sauter du nichoir où il était grimpé pour observer les chouettons et glissa sur des fientes avant de s’étaler de tout son long sur le sol couvert d’excréments.
Sizel ne put retenir un éclat de rire et elle fut bientôt suivie par les deux autres. Le garçon se releva, exhibant une chemise couverte de déjections d’oiseaux.
La Comtesse héla un domestique qui passait par là pour qu’il trouva une nouvelle chemise pour Nonamé. Lorsque celui-ci revint quelques minutes plus tard, le garçon, tout à son emballement à l’idée de faire un lâché de faucon, retira sa chemise, découvrant son torse tatoué.
Habituellement très pudique, il était rare qu’il s’expose ainsi aux regards.
La Comtesse fronça les sourcils en apercevant les dessins qui sillonnaient sa peau, mais détourna rapidement les yeux.
Sizel n’était pas surprise par sa réaction. Au-delà de la simple pudeur, le spectacle du corps tatoué de Nonamé était choquant. Les tatouages étaient une pratique peu répandue en Lueue, surtout sur des enfants. Chaque fois qu’elle y pensait, c’est avec colère qu’elle se demandait quels parents pouvaient tolérer cela.
Mais cette fois-ci, une autre pensée vint l’assaillir, inspirée par les paroles du Comte. Et si les tatouages de Nonamé pouvaient leur révéler des indices sur son enfance ? Elle remisa cependant cette question à plus tard. Elle avait vu plusieurs fois les dessins sur son corps, et le peu de mots qu’elle y avait aperçu n’était pas dans une langue qu’elle reconnaissait.
Après que Nonamé eut plusieurs fois eu l’occasion de lâcher puis réceptionner un vieux faucon sur son gant, ils quittèrent la cour pour rejoindre le château. Le garçon, qui s’était dépensé en tous sens, avait la chemise trempée de sueur. La Comtesse le pressa de demander aux domestiques de lui faire couler un bain. Il ne se fit pas prier et partit en courant.
Restées seules, la Comtesse entama la conversation avec Sizel :
- C’est tellement plaisant de voir un jeune homme aussi passionné par les oiseaux ! Je n’ai jamais réussi à y intéresser Pit.
Le visage de Sizel se fendit d’un grand sourire.
- Il n’a malheureusement pas souvent l’occasion d’être aussi joyeux. Je crois bien que la dernière fois que je l’ai vu comme ça, c’était quand nous avions trouvé Chiffon justement…
Elle marqua une pause, cherchant ses mots.
- Quand je le vois comme ça, je sais que c’est ce qu’il aurait dû être s’il n’avait pas vécu les drames qui l’ont mené jusqu’à nous…
- J’ai cru comprendre en effet, qu’il avait eu une enfance chaotique, poursuivit la Comtesse compatissante.
Elle marqua un temps d’arrêt à son tour, avant de reprendre, une légère gêne dans la voix :
- Je n’ai pu m'empêcher de regarder les tatouages qui recouvrent le corps de Nonamé…
- Personne ne peut vous en vouloir, la coupa Sizel, c’est chose peu commune…et bien cruelle.
- Je ne les ai vus que brièvement, mais quelque chose m’a frappé.
Elle laissa un nouveau silence s’étirer alors que Sizel était suspendue à ses lèvres.
- J’ai cru reconnaître des mots en Haut Scandinien.
Sizel était bouche-bée et s’en voulait. Pourquoi n’avait-elle jamais questionné son père sur les tatouages de Nonamé ? Il avait pourtant dû s'y intéresser et déchiffrer cette langue qu’il maîtrisait.
L’excitation de la découverte anima Sizel, qui lui demanda, avide :
- Et quels mots avez-vous pu identifier ?
- Je ne maîtrise pas très bien cette langue ancienne, je ne suis pas certaine… Il faudrait que je puisse les revoir… Mais ce serait inconvenant…
Sizel, résolut à ne pas s’encombrer de bienséance dans le cas présent, posa la main sur le bras de la Comtesse.
- Je comprends vos réticences, mais ce serait sans doute une aide précieuse. Si nous comprenons mieux le passé de Nonamé, nous pourrions peut-être apprendre pourquoi des hommes sont à sa recherche et savoir qui ils sont…
La Comtesse hocha lentement la tête, pensive, et prit quelques instants avant de répondre.
- Il appartient à Nonamé, et à lui seul, d’en décider.

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